PARTIE I, N. IV
Ceux qui savent avec quel respect on traitoit alors les choses saintes, ne trouveront point d'irrévérence à mettre la communion dans la main des fidèles, non plus qu'à la leur laisser emporter dans leurs maisons particuliéres, oü il est certain à notre honte qu'il y avoit plus de modestie qu'il n'y en a présentement dans les églises.
On sait d'ailleurs le soin extréme que prenoient les chrétiens de garder ce précieux dépót du corps de Notre-Seigneur, et surtout de le mettre à couvert des mains profanes. Nous voyons dans les Actes des martyrs de Nicodémie, que lorsque les magistrats firent la visite de la chambre « où habitoit sainte Domne avec l'eunuque Indes qui la servoit, » on y trouva seulement «une croix, le livre des Actes des apótres, deux nattes étendues à plate terre, » c’étoit les lits de ces saints martyrs, « un encensoir de terre, une lampe, un coffret de bois où ils mettoient la sainte oblation qu'ils recevoient. On n'y trouva point l'oblation sainte, qu'ils avoient eu soin de consumer !. » C'est aux protestans à nous dire ce que ces martyrs faisoient de cette croix et de cet encensoir. Les catholiques n'en sont point en peine; et ils sont ravis de voir dans le meuble de ces saints, avec la simplicité des premiers temps, les marques de leur religion et de l'honneur qu'ils rendoient à l'Eucharistie. Mais ce qui fait à notre sujet, on reconnoit dans cette histoire comment on gardoit l'Eucharistie, et quel soin on prenoit de ne la pas laisser tomber en des mains infidéles. Dieu s'en méloit quelquefois, et les Actes de saint Tharsice, acolyte, font voir que le saint martyr «rencontré par des paiens pendant qu'il portoit les sacremens du corps de Notre-Seigneur, ne voulut jamais découvrir ce qu'il portoit, et fut tué à coups de bâton et à coups de pierre; après quoi ces infideles l'ayant visité, ils ne trouverent, ni dans ses mains ni dans ses habits, aucune parcelle des sacremens de Jésus-Christ ?, » Dieu ayant lui-même pourvu à la süreté des dons célestes. Ceux qui savent le style du temps, le reconnoissent dans ces Actes, où il est parlé des sacremens de Jésus-Christ et des sacremens de son corps. On se servoit de ce mot indifféremment au nombre pluriel et singulier, en par-
1 Act. Mart. Nicom., ap. Bar., an. 293, — ? Martyr. Rom., 15 august.
lant de l'Eucharistie, tantót pour en exprimer l'unité parfaite, et tantót pour faire voir qu'il y avoit dans un seul sacrement et dans un seul mystère (car ces termes sont équivalens), et méme dans chaque partie de ce sacrement adorable, plusieurs sacremens et plusieurs mystéres ensemble.
Cette réserve, qui se faisoit de l'Eucharistie sous la seule espèce du pain dans les maisons particulières, confirme ce qu'il faut croire de la réserve qui s'en faisoit dans l'église ou dans la maison des évéques pour l'usage des malades; et des faits qui se soutiennent si bien les uns les autres, mettent hors de contestation la doctrine de l'Eglise.
Tout ce que les ministres répondent ici, ne sert dii à découvrir leur embarras.
Ils traitent tous d'un commun accord cette coutume de profanation et d'abus !, méme après avoir établi qu'elle a été universelle pendant plusieurs siècles, et ce qui est bien plus étrange, pendant les siècles les plus purs du christianisme. Cette réponse porte avec elle sa réfutation; et il sera aisé de prendre son parti, quand il ne s'agira plus que de savoir si tous les martyrs sont des profanes, ou si les ministres, qui les en accusent, sont des téméraires.
Calixte, et M. du Bourdieu, qui le suit en tout ?, rapportent deux canons de l'Eglise d'Espagne, l'un du concile de Sarragosse, et l'autre du premier de Tolède, où « ceux qui n'avalent pas l'Eucharistie recue des mains de l'évéque, sont chassés comme sacriléges et frappés d'anathéme ?. »
M. de la Roque leur répond qu'il ne croit pas que ce canon de Sarragosse ait été fait pour abolir la coutume d'emporter l'Eucharistie, et de la garder *. Et il dit aprés la méme chose du premier pop d de Tolède; ce qu'il prouve par l'onziéme canon de l'onziéme concile de la même ville *.
Et quand on ne voudroit pas s'arréter aux sentimens de M. de
1 Hist. Euch., 1 part., chap. x11, p. 159, chap. xiv, p. 175; Du Bourd., Rép., chap. xix.— ? Calixt., n. 11; Du Bourd., Rép. chap. xIx.— ? Conc. Casar. August., cap. 111; Concil., Labb., tom. II, col. 1009 ; To/. I, cap. xv; Ibid., col. 1225. —
* Hist. Euch., I part., chap. xv, p. 174. — 5 Conc. Tol., Xl, x1; Labb., tom. VI, Conc., col. 552.