PARTIE I, N. VI
où elle n'a distribué que le corps sacré de Notre-Seigneur dans l'église et à tous les assistans !. Tel étoit l'office du Vendredi saint dans l'Eglise latine; et tel étoit l'office de l'Eglise grecque dans tous les jours du Caréme, à la réserve du samedi et du dimanche.
Pour commencer par l'Eglise latine, nous voyons dans l'Ordre romain , dans Alcuin, ou dans l’ancien auteur dont nous avons sous son nom l'explication de ce livre *, dans Amalarius, dans l'abbé Rupert, dans Hugues de Saint-Victor, ce que nous pratiquons encore aujourd'hui, qu'on ne consacroit pas le Vendredi saint, mais qu'on réservoit pour la communion le corps de Notre- Seigneur consacré le jour précédent, et que le Vendredi saint on le prenoit avec du vin non consacré. Il est marqué expressément dans tous ces lieux , qu'on ne réservoit que le corps sans réserver le sang; dont la raison est, dit Hugues de Saint-Victor, «que sous chaque espéce on prend le corps et le sang, et que l'espéce du vin ne se peut pas réserver sûrement ?. » On trouve cette dernière raison dans une des éditions d'Amalarius, qui ne vient pas moins delui que les autres, cet auteur ayant souvent revu son livre et plusieurs de ces révisions étant venues jusqu'à nous. La méme chose est arrivée à Jonas évéque d'Orléans, et à plusieurs autres auteurs; et sans nous arrêter à ces critiques, le fait constant est qu'Amalarius aprés diverses raisons mystiques qu'il rapporte de cette coutume , à l'exemple des autres auteurs, conclut « qu'on peut dire encore plus simplement qu'on ne réserve pas le vin consacré, » parce qu'il s’altère plus facilement que le pain. Ce qui confirme en passant tout ce que nous avons fait voir de la communion des malades sous la seule espèce du pain, et montre bien que lEuebaristie qu'on leur gardoit constamment durant plusieurs jours, selon l'esprit de l'Eglise, ne pouvoit leur étre gardée sous l’espèce du vin, puisqu'on y craint méme l'altération qui pouvoit y arriver d'un jour à un autre, c'est-à-dire du Jeudi au Vendredi saint.
Je pourrois ici remarquer que l'Eglise n'évitoit pas seulement
1 On peut rapporter à ceci ce qui est écrit par Fulbert , évêque de Chartres, ep. 11. Et pareille coutume dans un ancien Pontifical de Reims, dont M. de
Reims m'a envoyé l'extrait. — ? Bib. PP. Paris, tr. de Div. off. — ? Hug. de S. Vict., Erud. theol., lib. IM, cap. xx.
Vendredi saint et celle des Présanctiñés.
la corruption des espèces qui en changeoit la nature et la matière nécessaire au sacrement, mais encore tout changement qui les altéroit tant soit peu, voulant par respect pour ce sacrement que tout y fût pur et propre, et qu'on ne souffrit pas le moindre dégoût, méme sensible , dans un mystère où il falloit goûter Jésus- Christ. Mais ces remarques peu nécessaires à notre sujet sont d'un autre lieu; et il nous suffit de voir ici qu'on ne réservoit alors, comme on ne réserve encore aujourd'hui, que le corps sacré pour le service du Vendredi saint.
Cependant il est certain par tous les auteurs et par tous les lieux que nous venons de citer, que le célébrant, tout le clergé et tout le peuple communioit à ce saint jour, et ne communioit par conséquent que sous une espèce. Cette coutume paroit principalement dans l'église gallicane, puisque la plupart de ces auteurs en sont, de sorte qu'elle doit trouver parmi nous une vénération particulière : mais ce seroit s'abuser trop visiblement, que de dire qu'une coutume si bien établie au huitième siècle ne venoit pas de plus haut. On n'en voit point l'origine; de sorte que si l'opinion qui croit la communion sacrilége sous une espèce avoit lieu, il faudroit dire que l'ancienne Eglise auroit justement choisi le Vendredi saint et le jour de la mort de Notre-Seigneur, pour profaner un mystère institué à sa mémoire. On communioit de la méme sorte le Samedi saint, puisque d'un cóté il est certain par tous les auteurs que le Vendredi et le Samedi saints étoient jours de communion pour tout le peuple, et que de l'autre il n'est pas moins constant qu'on ne sacrifioit point durant ces deux jours : ce qui fait qu'encore aujourd'hui dans notre Missel il n'y a point de messe propre au Samedi saint. Ainsi on communioit sous la seule espèce du pain réservé le Jeudi saint; et s'il en faut croire nos réformés , on se préparoit à la communion pascale par deux communions sacriléges.
Les moines de Cluny, tout saints qu'ils étoient, ne faisoient pas mieux que les autres ; et le livre de leurs Coutumes déjà cité une fois dans ce discours, montre qu'il y a six cents ans qu'ils ne communioient en ce saint temps que sous une espèce 1.
1 C. Clun., lib. I, cap. xui, de Parasc., tom. IV Spicil.