‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 160 sur 403 · PARTIE I, N. VI · texte numérisé non relu

PARTIE I, N. VI

vin et sur ses parties plus grossières et plus substantielles, qui demeurent quand les corps solides, dans lesquels le vin peut étre mêlé, sont desséchés : d’où ils concluent qu'il se fait un effet semblable dans les espéces du vin eucharistique ; et ainsi que le sang de Notre-Seigneur peut demeurer dans le pain sacré, méme aprés qu'il a passé sur le réchaud et qu'il est entièrement sec. Par ces beaux raisonnemens la lie et le tartre seroient encore du vin et la matière légitime de l'Eucharistie. Faut-il raisonner ainsi des mysteres de Jésus-Christ? C'est du vin, comme on l'appelle populairement, c'est-à-dire du vin liquide et coulant, que Jésus-Christ a fait la matiére de son sacrement. C'est une liqueur qu'il nous a donnée pour représenter à nos yeux son sang répandu; et la simplicité de l'Evangile ne souffre pas ce raffinement des nouveaux Grecs.

Aussi faut-il avouer qu'ils n'y sont venus que depuis très-peu, et méme que la coutume de mettre ces gouttes de vin consacré sur le pain de l'Eucharistie n'est établie parmi eux que depuis leur schisme. Le patriarche Michel Cérularius, qu'on peut appeler le vrai auteur de ce schisme, écrit encore dans un livre qu'il a composé pour la défense de l'office des Présanctifiés, « qu'il faut réserver pour ce sacrifice les pains sacrés, qu'on croit être et qui sont en effet le corps vivifiant de Notre-Seigneur, sans répandre dessus aucune goutte du précieux sang !. » Et on trouve sur les conciles des notes d'un célèbre canoniste, qui étoit clerc de l'église de Constantinople, oü il est expressément marqué « que selon la doctrine du bienheureux Jean (patriarche de Constantinople), il ne faut point répandre le sang précieux » sur les Présanctifiés qu'on veut réserver; et « c'est, dit-il, la pratique de notre église?. » Ainsi quoi que puissent dire les Grecs modernes , leur tradition est expresse contre ce mélange; et selon leurs propres auteurs et leur propre tradition, il ne leur reste pas méme un prétexte pour défendre la nécessité des deux espéces dans les mystéres présanctifiés.

1 Synodic. seu Pand. Gwill. Bevereg., Oxon., 1612; Not. in Can. 52; Conc. Trull., Labb., tom. VI, col. 1565 et seq.; Leo All, Epist. ad Nihus. — ? Harmenop., Ep. Can., sect. II, tit. 6.

Car peut-on seulement entendre ce que dit le patriarche Michel dans l'ouvrage que nous venons de citer, « que le vin, dans lequel on mêle le corps réservé, est changé au sang précieux par ce mélange, » sans qu'on ait dit sur ce vin , comme il paroit par les Eucologes et par l'aveu méme de Michel, « aucune des oraisons mystiques et sanctifiantes, » c'est-à-dire sans qu'on ait dit les paroles de la consécration, quelles qu'elles soient , (car il ne s'agit pas ici d'en disputer) : dogme prodigieux et inoui, qu'il se fasse un sacrement sans parole, contre l'autorité de l’Ecriture et la constante tradition de toutes les églises, que ni les Grecs ni personne n'a jamais révoquée en doute!

Autant done qu'il faut révérer les anciennes traditions des Grecs qui leur viennent de leurs pères et des temps où ils étoient unis avec nous, autant faut-il mépriser les erreurs où ils sont tombés dans la suite, affoiblis et aveuglés par le schisme. Je n'ai pas besoin de les rapporter, puisque méme les protestans ne nient pas qu'elles ne soient grandes, et que je m'éloignerois trop de mon sujet: mais je dirai seulement pour faire justice aux Grecs modernes, qu'ils ne tiennent pas tous ce dogme grossier de Michel ; et que ce n'est pas une opinion universelle parmi eux, que le vin soit changé au sang par ce mélange du corps, malgré l'Ecriture et la tradition, qui lui assigne aussi bien qu'au corps sa bénédiction particulière par la parole.

Il faut encore moins croire que les Latins, qui viennent de nous : exposer l'office du Vendredi saint, puissent être tombés dans cette erreur, puisqu'ils s'expliquent formellement contre ; et afin de ne rien omettre, il faut encore proposer en peu de mots leurs sentimens.

Il est donc vrai qu'on voit dans l'Ordre romain et dans cet office du Vendredi saint, que «le vin non consacré est sanctifié par le pain sanctifié » qu'on y mêle. La même chose se trouve dans les livres del Office divin d' Alcuin et dans Amalarius'!. Mais pour peu qu'on fasse de réflexion sur la doctrine qu'ils enseignent dans ces mêmes livres, on demeurera d'aecord que cette sanctification du vin consacré par le mélange du corps de Notre-

1 Alc., de Div. Off.; Amal., lib. I, de Div. Off.; Bib. PP., de Div. Off.

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