PARTIE II, N. VII
Il n'a fallu faire aucun effort pour faire entrer les fidèles dans ce sentiment. La communion des enfans, la communion des malades, la communion domestique , la coutume de communier sous une ou sous deux espèces indifféremment dans l'église méme et dans les saintes assemblées, et enfin les autres choses que nous avons vues, avoient naturellement inspiré ce sentiment à tous les fidèles dès les premiers temps de l'Eglise.
Ainsi quand Jean de Pekam, archevéque de Cantorbéry au treizième siècle , fit enseigner à son peuple avec tant de soin, « que sous la seule espèce qu'on leur distribuoit, ils recevoient Jésus-Christ tout entier !, » la chose passa sans peine, et personne ne le contredit.
Et ce seroit chicaner de dire que ce grand soin fait voir qu'on y trouvoit de la répugnance, puisque nous avons déjà vu que Guillaume évéque de Châlons, et Hugues de Saint-Victor, pour ne point à présent remonter plus haut, avoient constamment enseigné plus de cent ans avant lui la méme doctrine, sans que personne y eüt rien trouvé de nouveau ni d'étrange : tant elle entre naturellement dans les esprits. Nous voyons en tout temps et en tous lieux, la charité pastorale soigneuse de prévenir jusqu'aux moindres pensées que lignorance pouvoit faire tomber dans l'esprit des peuples. Et enfin c'est un fait constant, qu'il n'y a eu ni plainte, ni contradiction sur cet article durant plusieurs siècles.
J'avance même sans crainte, qu'aucun de ceux qui ont cru la réalité n'a jamais révoqué en doute de bonne foi cette intégrité, pour ainsi parler, de la personne de Jésus-Christ sous chaque espèce, puisque ce seroit donner un corps mort que de donner un corps sans sang et sans ame, chose qui fait horreur à penser.
.De là vient qu'en croyant la réalité, on est porté à croire la pleine suffisance de la communion sous une espèce. Nous voyons aussi que Luther étoit tombé naturellement dans cette pensée; et longtemps aprés qu'il se fut ouvertement révolté contre l'Eglise, il est certain qu'il tenoit encore la chose pour indifférente, ou du moins pour peu importante, censurant grièvement Carlostad, qui
1 Conc. Lambeth., cap. 1, tom. XI Conc., col. 1159.
avoit eontre son avis établi la communion sous les deux espéces, et qui sembloit, disoit-il, mettre toute la Réforme dans ces choses de néant’.
Il dit méme ces insolentes paroles dans le Traité qu'il publia en 1523, sur la Formule de la messe : « Si un concile ordonnoit ou permettoit les deux espéces, en dépit du concile nous n'en prendrions qu'une, ou ne prendrions ni l'une ni l'autre, et maudirions ceux qui prendroient les deux en vertu de cette ordonnance ; » paroles qui font assez voir que lorsque lui et les siens se sont depuis tant opiniátrés aux deux espèces, c'est plutôt par esprit de contradiction que par un sérieux raisonnement.
En effet il approuva la méme année les Zieur communs de Mélanchthon, où il range parmi les choses indifférentes la communion sous une ou sous deux espèces. En 1528, dans la visite de la Saxe ?, il laisse positivement la liberté de n'en prendre qu'une seule, et persiste encore dans ce sentiment en 41533, quinze ans aprés qu'il se fut érigé en réformateur.
Tout le parti luthérien suppose qu'on ne perd rien d'essentiel ni de nécessaire au salut, quand on manque de communier sous les deux espèces, puisque dans l'Apologie de la Confession d'Augsbourg, pièce aussi authentique dans ce parti que la Confession d' Augsbourg elle-même, et également souscrite par tous ceux qui l'ont embrassée, il est expressément porté, « que l'Eglise est digne d'exeuse, de n'avoir recu qu'une seule espéce, ne pouvant avoir les deux : mais qu'il n'en est pas de méme des auteurs de cette injustice. » Quelle idée de l'église, qu'on nous représente forcée avant Luther à ne recevoir que la moitié d'un sacrement par la faute de ses pasteurs, comme si les pasteurs n'étoient pas eux-mémes par l'institution de Jésus-Christ une partie de l'église! Mais enfin il paroit par là, de l'aveu des luthériens, que ce que perdit l'église selon eux, n'étoit pas essentiel, puisqu'il ne peut jamais étre excusable ni tolérable de recevoir les sacremens de qui que ce soit contre l'essence de leur institution, et que la droite administration des sacremens n'est pas moins essentielle à l'église que la pure prédication de la parole.
1 Ep. Luth. ad Gasp. Guttol., tom. II, ep. Lvr. — ? Visit. Sax., tom. VI, Ien.