PARTIE II, N. VIII
onze cents ans : ce qu'il nous dit sur le reste n'est pas moins contraire à la vérité.
Je n'ai pas besoin de parler de la manière dont il raconte l'établissement de la présence réelle et de Ja transsubstantiation durant le dixième siècle ! : cela n'est pas de notre sujet, et d'ailleurs rien ne nous oblige à réfuter ce qu'il avance sans preuve. Mais ce qu'il faut remarquer, c'est qu'il regarde la communion sous une espéce comme une chose qui n'est venue qu'en présupposant la transsubstantiation. A la bonne heure : quand on verra désormais, comme nous l'avons fait voir invinciblement, la communion sous une espèce pratiquée dès les premiers siècles de l'Eglise et dans le temps des martyrs, on ne pourra plus douter que la transsubstantiation n'y füt dés lors établie ; et M. Jurieu lui-méme sera obligé d'avouer cette conséquence. Mais revenons à la suite de son histoire.
Il nous y montre la communion sous une espèce comme une chose dont on s'avisa dans l’onzième siècle , aprés que la présence réelle et la transsubstantiation fut bien établie : car on s'apercut alors, dit-il, «que sous une miette de pain, aussi bien que sous chaque goutte de vin, estoient renfermez toute la chair et tout le sang de Notre-Seigneur. » Qu'en arriva-t-il? Ecoutons : « Cette mauvaise raison prévalut de telle maniére sur l'institution du Seigneur et sur la pratique de toute l'Eglise ancienne, que la coustume de communier sous la seule espéce du pain s'établit insensiblement dans le douziéme et le treiziéme siécle. » Elle s'y établit insensiblement : tant mieux pour nous. Ce que j'ai dit est done véritable, que les peuples se réduisirent sans contradiction et sans peine à la seule espèce du pain ; tant ils étoient préparés par la communion des malades, par celle des petits enfans, par celle qu'on faisoit à la maison, par celle qu'on faisoit à l'église méme, et enfin par toutes les pratiques que nous avons vues , à reconnoitre une véritable et parfaite communion sous une espèce.
C'est une chose fácheuse pour nos réformés : ils ont beau vanter ces changemens insensibles, où ils mettent toute la défense de leur cause; jamais ils n'ont produit, et jamais ils ne produiront
1 Sect. v, p. 469. — 2 Ibid., p. 410.
aucun exemple de ces changemens dans les choses essentielles. Qu'on change insensiblement et sans contradiction des choses indifférentes, i| n'y a rien en cela de fort merveilleux : mais, comme nous avons dit, on ne change pas si aisément la foi des peuples , ni les pratiques qu'on croit essentielles à la religion. Car alors la tradition , l'ancienne croyance, la coutume méme, et le Saint-Esprit qui anime le corps de l'Eglise, s'opposent à la nouveauté. Quand donc on change sans peine et sans s'en apercevoir, c'est signe qu'on ne croyoit pas la chose si nécessaire.
M. Jurieu a vu cette conséquence, et aprés avoir dit! que «la coustume de communier sous la seule espéce du vin s'établit insensiblement dans le douziéme et le treiziéme siécle, » il ajoute incontinent aprés: « Ce ne fut pourtant pas sans résistance : les peuples souffroient avec la derniére impatience qu'on leur ostast la moitié de Jésus-Christ; on en murmura de toutes parts. » Il avoit dit un peu au-dessus que ce changement, bien différent de ceux qui se font « d'une maniére insensible, sans opposition et sans bruit, s'estoit fait » au contraire « avec éclat?. » Ces Messieurs content les choses comme il leur plait: la difficulté présente les entraîne; et pressés de l'objection, ils disent dans le moment ce qui semble les tirer d'affaire, sans trop songer s'il s'aecorde, je ne dis pas avec la vérité, mais avec leurs propres pensées. La cause le demande ainsi, et il ne faut pas s'attendre qu'on puisse défendre une erreur d'une manière suivie. C'est l'état où s'est trouvé M. Jurieu. Cette coustume, dit-il, c'est-à-dire celle de communier sous une espèce, S'éfablit insensiblement : il n’y a rien de plus tranquille. Ce ne fut pourtant pas sans résistance, sans éclat, sans avoir la dernière impatience, sans murmurer de toutes parts : voilà une grande commotion. La vérité fait dire naturellement le premier, et l’attachement à sa cause fait dire l’autre. En effet, on ne trouve rien de ces murmures universels, de ces extrêmes impatiences , de ces résistances des peuples ; et cela porte à établir un changement nsensible. D'autre côté on ne veut pas dire qu'une pratique qu'on représente si étrange, si fort inouie, si évidemment sacrilége, s'établisse sans répugnance et
1 Sect. v, p. 470. — ? Ibid., p. 464.