PARTIE II, N.- VIII
sans qu'on y prenne garde. Pour éviter cet inconvénient, il faut s'imaginer de la résistance; et si on n'en trouve pas, en inventer. i
Mais encore quel pouvoit étre le sujet de ces murmures si universels? M. Jurieu nous en a dit sa pensée : mais en ce point, il ne s'est non plus accordé avec lui-méme que dans tout le reste. Ce qui causa ces murmures, « c'est, dit-il, queles peuples souffroient avec la derniére impatience qu'on leur ostast la moitié de Jésus-Christ. » A-t-il oublié ce qu'il vient de dire *, que la présence réelle leur avoit fait voir que sous chaque miette de pain estoient renfermez toute la chair et tout le sang du Seigneur? » Songe-t-il à ce qu'il va dire dans un moment 3, « que si la doctrine de la transsubstantiation et de la presence réelle estoit véritable, il est vray que le pain renfermeroit la chair et le sang de Jésus-Christ? » Où étoit donc ici cette moitié de Jésus-Christ retranchée, que les peuples souffroient, selon lui, avec la dernière impatience? Si on veut leur donner des plaintes, qu'on leur en donne du moins qui soient conformes à leurs sentimens , et qu'on les fasse vraisemblables.
Mais c'est qu'en effet il n'y en eut point. Aussi M. Jurieu ne nous en fait-il paroitre aucune dans les auteurs du temps. La premiére contradiction est celle qui donna lieu à la décision du concile de Constance en l'an 1415. Elle commenca en Bohême, ainsi que nous l'avons vu, sur la fin du quatorzième siècle : et si, selon le récit de M. Jurieu, la coutume d'une seule espéce commence au siècle onzième , si on ne commence à s'en plaindre, et encore dans la Bohême toute seule, que vers la fin du quatorzième siècle, de l'aveu de notre ministre, trois cents ans entiers se seront passés sans qu'un changement si étrange, si hardi, si nous l'en croyons, si visiblement opposé à l'institution de Jésus-Christ et à toute la pratique précédente, ait fait aucun bruit. Le croira qui voudra : je sais bien pour moi, que pour le croire il faut avoir étouffé les reproches de sa conscience.
M. Jurieu en aura sans doute de se voir forcé par sa cause à déguiser la vérité en tant de manières dans un récit historique,
1 Sect. v, p. 410. — ? Ibid., p. 469. — 3 Sect. v1, p. 480.
Réflexion sur la concomitance et sur la doctrine du chapitre vi de l'Evangile de saint Jean,
c’est-à-dire dans un genre de discours qui demande plus que tous les autres la candeur et la bonne foi.
Il ne propose pas méme l'état de la question sincèrement. « L'estat de la question, dit-il, est fort aisé à comprendre ! : » il le va donc dire nettement. Voyons : « On demeure d'accord, poursuit-il, que quand on communie les fidelles, tant du peuple que du clergé, on est obligé de leur donner le pain à manger : mais on prétend qu'il n'en est pas de mesme de la coupe. » Il ne veut pas seulement songer que nous croyons la communion également valable et parfaite sous chacune des deux espéces. Vouloir par l'état méme de la question donner à entendre que nous croyons plus de perfection ou plus de nécessité dans celle du pain que dans l'autre, ou que Jésus-Christ ne soit pas également dans toutes les deux : c’est vouloir nous rendre manifestement ridicules. Mais il sait bien que nous sommes très-éloignés de cette pensée; et on a pu voir dans ce Traité, que nous croyons la communion donnée aux petits enfans durant tant de siècles sous la seule espéce du vin, aussi valable que celle qu'on a donnée en tant de rencontres sous la seule espèce du pain. Ainsi M. Jurieu propose mal l’état de la question. C'est par où il entame la dispute sur les deux espèces : il la continue par une histoire où nous avons vu qu'il avance autant de faussetés que de faits. Voilà celui que nos réformés regardent maintenant partout comme le plus ferme défenseur de leur cause.
Si on ajoute aux preuves de faits que nous avons tirées de l'antiquité la plus pure et la plus sainte , et aux maximes solides que nous avons établies de l'aveu des prétendus réformés; si on ajoute, dis-je, à toutes ces choses ce que nous avons déjà dit, mais ce qu'on n'a peut-étre pas assez pesé, que la présence réelle étant supposée, on ne peut nier que chaque espèce ne contienne Jésus-Christ tout entier : la communion sous une espéce demeurera sans difficulté, n'y ayant rien de moins raisonnable que de faire dépendre la grace d'un sacrement oü Jésus-Christ a daigné être présent, non de Jésus-Christ lui-même, mais des espèces qui l'enveloppent.
1 Sect. v, p. 464.