PARTIE II, N. IX
Il faut ici que Messieurs de la religion prétendue réformée nous permettent de leur expliquer un peu plus à fond cette concomitance tant attaquée par leurs disputes; et puisqu'ils ont passé la réalité comme une doctrine qui n’a aucun venin, ils ne doivent plus désormais avoir tant d'aversion pour une crée qui n’en est qu'une conséquence manifeste. — . À
M. Jurieu l’a reconnu dans les endroits que nous avons remarqués. « Si, dit-il, la doctrine de la transsubstantiation et de la présence réelle estoit. véritable, il est vrai que le pain renfermeroit et la chair et le sang de Jésus-Christ !. » Ainsi la concomitance est une suite de la présence réelle; et les prétendus réformés ne nous contestent pas cette conséquence.
Qu'ils supposent donc du moins un moment cette présence réelle, puisqu'ils la supportent dans leurs frères les luthériens, et qu'ils en considèrent avec nous les suites nécessaires : ils verront que Notre-Seigneur n'a pu nous donner son corps et son sang perpétuellement séparés, ni nous donner l'un et l'autre sans nous donner en chacun des deux sa personne toute entière.
Certainement, quand il a dit : Prenez, mangez, ceci est mon corps, et nous a donné par ses paroles la chair de son sacrifice à manger, il savoit bien qu'il ne nous donnoit pas la chair d'un pur homme, mais qu'il nous donnoit une chair unie à la divinité, et en un mot la chair d'un Dieu et d'un Homme tout ensemble. Il en faut dire de méme de son sang , qui ne seroit pas le prix de notre salut, s'il n'étoit le sang d'un Dieu; sang que le Verbe divin s'étoit rendu propre d'une facon particulière en se faisant homme, conformément à cette parole de saint Paul: « Parce que ses serviteurs sont composés de chair et de sang , lui qui a dà en tout leur étre semblable, il a voulu participer à l'un et à l'autre ?. »
Mais s'il n'a pas voulu nous donner dans son sacrement une chair purement humaine, il a encore moins voulu nous y donner une chair sans ame, une chair morte, un cadavre, ou par la même raison une chair dénuée de sang, et un sang actuellement séparé du corps: autrement il lui faudroit souvent mourir et souvent répandre son sang ; chose indigne du glorieux état de sa résur-
1 Examen, p. 480. — ? Hebr., 11, 14, 17.
rection, où il devoit éternellement conserver la nature humaine aussi entière qu'il l'avoit prise au commencement. De sorte qu'il savoit bien que dans sa chair nous aurions son sang, que dans son sang nous aurions sa chair; et que nous aurions dans l'un et dans l'autre son ame sainte avec sa divinité toute entière, sans laquelle sa chair ne seroit pas vivifiante , ni son sang plein d'esprit et de grace. :
Pourquoi done en nous donnant de si grands trésors, son ame sainte, sa divinité, tout ce qu'il est; pourquoi, dis-je, a-t-il nommé seulement son corps et son sang, si ce n'est pour nous faire entendre que c'est par l'infirmité qu'il a voulu avoir commune avec nous, que nous parvenons à sa force? Et pourquoi a-t-il séparé dans sa parole ce corps et ce sang, qu'il ne vouloit séparer effectivement que durant le peu de temps qu'il fut au tombeau, si ce n'est pour nous faire entendre aussi que ce corps et ce sang, dont il nous nourrit et nous vivifie, n'en auroient point la vertu , s'ils n'avoient une fois été actuellement séparés , et si cette séparation n'avoit causé au Sauveur la mort violente qui l'a rendu notre victime? Si bien que la vertu de ce corps et de ce sang venant de sa mort, il a voulu conserver l'image de cette mort, quand il nous les a donnés dans sa sainte Cène, et par une si vive représentation nous tenir toujours attachés à la cause de notre salut, c'est-à-dire au sacrifice de la croix.
Selon cette doctrine nous devions avoir, sous une image de mort, notre victime vivante ; autrement nous ne serions pas vivifiés. Jésus-Christ nous dit encore à la sainte table : « Je suis vivant, mais j'ai été mort !; » et vivant en effet, je porte seulement sur moi l'image de la mort que j'ai endurée. C'est aussi par là que je vivifie, parce que par la figure de ma mort une fois soufferte , jintroduis ceux qui croient à la vie que je possède éternellement.
Ainsi l'Agneau qui est devant le trône, comme mort, ou plutôt comme tué ?, ne laisse pas d’être vivant, car à est debout; et il envoie par toute la terre les sept esprits de Dieu, et il prend le livre , et il l'ouvre , et il remplit de joie et de grace le ciel et la terre.
1 Apoc., 1, 18. — ? Ibid., v, 6.