‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 194 sur 403 · PARTIE II, N. XII · texte numérisé non relu

PARTIE II, N. XII

annonce, et perdre volontairement cette semence de vie, ou plutôt : la vérité éternelle qu'elle nous apporte.

Il n'en faut pas davantage pour confondre M. Jurieu. « Alors, dit-il, (c'est-à-dire dans lonziéme siècle, lorsque selon lui la transsubstantiation fut établie) on commenca à penser aux suites de cette transsubstantiation. Quand les hommes furent persuadez que le corps du Seigneur estoit renfermé tout entier sous chaque petite goutte de vin, la crainte de l'effusion les saisit ‘.» Si donc la crainte de l'effusion a saisi nos pères dès les premiers siècles de l'Eglise, ils y eroyoient donc déjà la transsubstantiation et toutes ses suites. M. Jurieu poursuit : «Ils fremirent quand ils penserent que l'adorable corps du Seigneur seroit à terre parmi la poussiere et la boue, sans qu'il fust possible de le relever.» Siles Pères en ont frémi aussi bien qu'eux, ils ont donc eu selon lui la méme croyance ? I] ne se lasse point de nous faire voir cette crainte de l'effusion comme une suite de la croyance de la présence réelle. « Cette raison, dit-il, (c'est-à-dire celle qui se tire de la crainte de l'effusion) peut estre bonne pour eux (c'est-à-dire pour les catholiques); mais elle ne vaut rien pour nous qui ne reconnoissons pas que la chair et le sang du Seigneur soient réellement enfermez dans le pain et dans le vin?. » Vous le voyez, Messieurs, vos ministres craindroient comme nous cette effusion, s'ils croyoient la même présence; les Pères, encore une fois, la croyoient donc, puisqu'ils ont eu si visiblement la méme crainte.

C'est en vain que M. Jurieu fait le railleur sur cette crainte. «Dansun siecle, dit-il, où les hommes ne se faisoient pas une honte, comme aujourd'hui, de porter sur le visage le caractére de leur sexe, ils plongeoient une grande barbe dans la coupe sacrée, et ils en rapportoient une multitude de corps de Jésus-Christ qui pendoient à chaque poil. Cela leur donnoit de l'horreur, et je trouve qu'ils avoient raison ?. » Cette belle pensée lui a plu. «J'ay peine, dit-il ailleurs, à concevoir comment les fidelles de lancienne Eglise ne frémissoient pas en voyant pendre des corps de Jésus- Christ à tous les poils d'une grande barbe qui sortoit de la coupe sacrée. Comment n'avoient-ils pas horreur en voyant essuyer cette

1 Exam., tom. VI, sect. v, p. 469. — ? Ibid., sect. vit. — 3 Ióid.

barbe avec un mouchoir, et le corps du Seigneur passer dans la poche d'un matelot et d’un soldat ? » Comme si un matelot et un soldat étoient moins considérables aux yeux de Dieu que les autres hommes. Si ce railleur à contre-temps avoit remarqué dans les anciens Pères avec quelle propreté et quel respect on approchoit de l'Eucharistie; s'ilavoit voulu voir dans saint Cyrille? comment les fidèles de ce temps-là goütoient la coupe sacrée, et comment loin d'en vouloir perdre une seule goutte, ils touchoient avec respect de leurs mains la moiteur qui leur restoit sur les lèvres pour l'appliquer sur leurs yeux et les autres organes de leurs sens qu'ils eroyoient sanctifier par ce moyen : ilauroit trouvé plus digne de lui de représenter cette action de piété que de faire rire les siens par la ridicule description qu'on vient d'entendre. Mais ces railleurs ont beau faire : leurs railleries ne nuiront non plus à l'Eucharistie que celles des autres ont nui à la Trinité et à l'Incarnation du Fils de Dieu; et la majesté des mystères ne peut être ravilie par de tels discours.

M. Jurieu nous représente comme des hommes qui craignent qu'il n'arrive « quelque accident fascheux au corps et au sang de Notre-Seigneur. Je ne voys pas, dit-il, qu'il soit mieux placé sur un linge blanc que dans la poussiere ?; » et puisqu'on le voit bien sans horreur dans la bouche et dans l'estomac, on ne devroit pas s'étonner tant de le voir sur le pavé. En effet, à parler en homme et selon la chair, un pavé est aussi propre et peut-étre plus que nos estomacs; et à parler selon la foi, l'état glorieux où est maintenant Jésus-Christ l'éléve également au-dessus de tout : mais le respect veut qu'autant qu'il est en nous, nous ne le mettions qu'oü il veut être. C'est l'homme qu'il cherche; et loin d'avoir horreur de notre chair, puisqu'il l'a créée, puisqu'il l'a rachetée, puisqu'il l'a prise, il s’en approche volontiers pour la sanctifier. Tout ce qui a rapport à cet usage l'honore, parce que c'est une dépendance de la glorieuse qualité de Sauveur du genre humain. Autant que nous pouvons, nous empéchons tout ce qui dérobe à notre vénération le corps et le sang de notre Maitre; et sans craindre pour

1 Exam., tom. Vl, sect. vil, p. 485. — ? Cyril. Hier., Cat., v Myst., n. 22, p. 332. — ? P. 485, 487.

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