SOUS UNE ESPÈCE
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La charité de Jésus-Christ nous presse de faire un dernier effort pour lever les difficultés que nos Frères ou obstinés ou infirmes , soit qu'ils soient loin , ou qu'ils soient prés, dans le royaume ou hors du royaume (car la charité les embrasse tous), trouvent dans la communion sous une seule espèce. A les entendre parler, vous diriez que tout le christianisme consiste à recevoir les deux especes du saint Sacrement. La matière de la justification, dont on a fait autrefois le principal sujet de la rupture, ne les touche plus; ils ont ouvert les yeux , et ils ont reconnu que le saint concile de Trente a enseigné tout ce qu'il falloit pour établir la doctrine de la grace chrétienne, et pour appuyer en Jésus-Christ seul la confiance de l'ame fidéle. Ils trouvent des expédiens pour apaiser
Des deux Réponses qu'on a faitesà ce
Trailé.
les serupules qu'on leur a fait naitre sur la sainte Eucharistie , et une union authentique que leur synode de Charenton a faite avec les luthériens leur en donne les moyens. Quoi qu'on leur puisse dire, ils sentent bien dans leurs consciences, que la transsubstantiation n'ajoute qu'une légère difficulté à la présence réelle; et l'adoration, suite nécessaire de cette présence, les inquiéte moins qu'auparavant. Ce qu'ils ne cessent de nous demander, c'est la coupe et la communion sous les deux espéces, comme si toutes les controverses étoient réduites dorénavant à ce seul point. Ce n'est pas ce qu'on en a cru au commencement, non plus que dans le progrès de la nouvelle Réforme. Au commencement, Carlostad ayant entrepris de renverser les images et de donner la coupe en l'absence de Luther et sans le consulter, ce nouveau prophète le reprit sévèrement en ces termes, dans la lettre à son ami Gaspard Guttolius : « J'ai offensé Carlostad en cassant ses ordonnances. Par son impertinente manière d'enseigner, il avoit persuadé au peuple qu'on devenoit chrétien par ces choses de néant, en communiant sous les deux espèces, en touchant le sacrement et le prenant de la main, en rejetant la confession, et en brisant les images !. » Vous voyez, mes Frères, que cet auteur de la réformation, en faisant le dénombrement des choses de néant, où Carlostad, comme un ignorant, faisoit consister le christianisme, met à la téte la communion sous les deux espéces. Mélanchthon parle à peu près dans le méme sens; et de nos jours Grotius ayant reproché aux calvinistes qu'ils faisoient du retranchement de la coupe le principal sujet de leur rupture, Rivet, ce fameux ministre en parut offensé, et répondit à Grotius « que ce n'étoit pas la principale raison pour laquelle les églises réformées s'étoient séparées de l'Eglise romaine, et que Grotius, qui leur faisoit ce reproche, savoit bien qu'il y en avoit de plus importantes ?. » Maintenant on ne nous parle presque que de celle-là, et l'on nous dit de tous cótés qu'on pourroit s'accommoder sur tout le reste.
1 Calixt., p. 72. — ? Riv., Apol. pro verá pace Eccles., n. 81.
Il faut donc un peu s'attacher à cette difficulté qu'on fait si grande. Le besoin de nos Fréres m'en a inspiré le dessein , et la nouvelle édition qu'on a faite de mon Traité sur les deux espéces m'en donne l'occasion. Dans le temps qu'on travailloit à cette édition, j'ai recu deux Réponses à ce Traité, qui toutes deux sont imprimées dans la méme année, c'est-à-dire en 1683, et qui sont venues en méme temps à ma connoissance. L'une n'a point de nom d'imprimeur ; et l'autre, pour porter le nom de Pierre Marteau, qu'on dit imprimeur à Cologne, n'en montre pas mieux où elle a été imprimée. Le publie attribue la première à M. de la Roque, ce fameux ministre de Rouen; qui a composé I' Histoire de l'Eucharistie, et je ne vois aucun lieu d'en douter. Je n'ai pu apprendre aucune nouvelle de l'auteur de la seconde ; et tout ce que j'en puis dire, c’est que zélé protestant et ennemi toujours emporté de la présence réelle, il promet méme d'examiner la foi de l'Eglise grecque sur cette matière *. S'il imprime quelque jour ce livre et s'il y met son nom, nous le connoitrons à cette marque : en attendant il sera l'Anonyme, et nous ne pouvons le réfuter que sous ce titre. Au surplus, j’avouerai que ces Réponses sont toutes deux de bonne main, toutes deux vives, toutes deux savantes. La principale différence que je remarque entre M. de la Roque et l'Anonyme, car je commence à le désigner par ce titre, c’est que le premier me traite avec beaucoup plus de civilité en apparence, et que l’autre affecte au contraire je ne sais quoi de chagrin et de rigoureux; mais il n'importe pour le fond; car enfin avec des tours différens , ni l'un ni l'autre ne m'épargnent : ils ont recherché l'un et l'autre tout ce qui servoit à leur cause : ils ont déterré toutes les antiquités, et je puis dire que la matière est épuisée. Ainsi leur travail et leur diligence a épargné à ceux qui cherchent de bonne foi la vérité, toutela peine qu'ils auroient eue à remuer tant de livres. Sans faire de nouvelles recherches , ils n'ont qu'à considérer ce que ces deux auteurs ont accordé par
! Anonyme., p. 209.
368 LA TRADITION DÉFENDUE SUR LA COMMUNION, ETC. nécessité , et ce qu'ils ont déguisé ou nié avec artifice, c'en est assez pour juger la cause; et pour parler, si l'on me le permet, en termes de procédure criminelle, leurs dénégations téméraires ne serviront pas moins à les convaincre que leurs confessions forcées.
Mais de peur que ces auteurs ne me reprochent encore une fois que je n'ai pas bien posé l'état de la question, quoiqu'en relisant mon Traité on puisse voir aisément que je l'ai fait partout en termes précis, je veux bien le faire encore dés l'entrée de cet ouvrage, afin que le lecteur ait toujours présent devant les yeux ce qu'il doit chercher dans ce discours.
Il s'agit donc de savoir si, pour faire une communion parfaite
question, selon l'institution de Jésus-Christ, il suffit de recevoir l'une des
deux espèces, quelle qu'elle soit, ou s'il est nécessaire et essentiel de recevoir toutes les deux. Voilà l'état de la question ‘. M. Jurieu l'a déguisé d'une étrange sorte, puisqu'il a voulu nous faire eroire « qu'on demeure d'aecord parmi nous; que quand on communie les fidèles, on est obligé de leur donner le pain à manger; mais qu'il n'en est pas de méme de la coupe ?; » comme si nous ne croyions pas que la communion füt également bonne en prenant lesang tout seul, ou que nous missions dans le corps de Notre- Seigneur quelque vertu particulière qui ne füt pas dans son sang. C'est par l'état dela question , vouloir rendre notre doctrine ridicule. Mais comme nous croyons au contraire que le corps de Notre-Seigneur n'a pas au fond une autre vertu que celle qui est dans son sang, et que d'ailleurs ce sang précieux, après la résurrection du Sauveur, n'est pas moins inséparablement uni à son corps que son corps l'est à ce divin sang, et l'un et l'autre à son ame sainte et à sa divinité, nous croyons que la communion sous l'une des deux espèces, quelle qu'elle soit, n'est en substance qu'une méme chose avec la communion recue sous les deux ; de
! Traité de la Communion, IL part., n. 3. — ? Jurieu, Examen de ÜEuchar., traité vi, sect. V, p. 464.
sorte que communier de l'une ou de l'autre maniére est une chose indifférente.
Nous ne prétendons pas que la communion sous les deux espèces ne soit pas bonne : à Dieu ne plaise. Nous ne nions pas que Jésus-Christ ait institué l'une et l'autre : nous ne nions méme pas qu'il ait commandé à ses apôtres de recevoir l'une et l'autre; la question est de savoir si l'on trouvera dans l'institution de la sainte Cène, un commandement de Notre-Seigneur qui oblige tous les fidèles à recevoir l'une et l'autre espèce. Car celui que Jésus-Christ fit à ses apótres, lorsqu'en leur présentant la coupe sacrée, il leur dit : Buvez-en tous, comme il est écrit dans saint Matthieu !, aeu son entier accomplissement, lorsqu'en effet ?ls en burent tous, comme il est écrit dans saint Marc ?; et si le Fils de Dieu n'avoit point prononcé d'autres paroles que celles-ci : Prenez , mangez , et ces autres : Puvez-en tous, loin d'y trouver un commandement de prendre ces deux espéces, nous n'y apprendrions pas méme que ce mystère düt passer jusqu'à nous; mais parce que Jésus- Christ ajoute : Faites ceci en mémoire de moi ? ; il nous a donné à entendre que son intention étoit de perpétuer dans ce mystère la mémoire de sa passion, jusqu'à ce qu'il vienne juger les vivans et les morts, selon que saint Paul l'a interprété *.
Ainsi ce qui fait passer l'institution de l'Eucharistie à tous les siècles futurs comme un sacrement perpétuel de la nouvelle alliance, c’est cette parole : Faites ceci; et c'est ce qui fait naître une autre question. Car comme on est d'accord dans l'une et dans l'autre religion, que l'intention de Notre-Seigneur n'a pas été de nous obliger à faire généralement tout ce qu'il a fait, comme par exemple à faire la Gène sur le soir et à la fin d'un repas, nous convenons les uns et les autres qu'il n'a voulu nous obliger qu'à ce qu'il y a d'essentiel à ce mystère ; de sorte que nous avons à rechercher en quoi il en a voulu mettre l'essence pour ce qui regarde la communion; et c'est aussi sur cela que nos sentimens
1 Matth., xxvi, 21. — ? Marc., xiv, 23. — ? Luc., xxii, 19. — * I Cor., x1, 26.
sont partagés. Nos réformés prétendent que l'essence de la communion est clairement expliquée dans l'Evangile, et nous prétendons au contraire que ces paroles : Faites ceci, étant dites sans distinction et tombant par elles-mêmes indéfiniment sur tout ce que Jésus-Christ a fait, nous ne pouvons savoir déterminément sa volonté que par le secours de la tradition.
Nous avons donc d’abord deux choses à faire : l’une, à montrer à nos adversaires que leur étant impossible de déterminer par l'Evangile ce qui est essentiel à la communion, ils ne peuvent se déterminer sur cette matière que par l'autorité de l'Eglise et de la tradition; l'autre, que la tradition de tous les siècles, dés l'origine du christianisme, établit constamment la liberté d'user indifféremment d'une seule espèce ou des deux ensemble.
C'est aussi ce qui paroitra dans les deux premières parties de cet ouvrage; et j'espere qu'on y verra le Traité de la Communion sous les deux espèces si fortement soutenu, que les Réponses qu'on y à faites, avec tant de subtilité et de savantes recherches, n'auront pu produire autre chose que de l'affermir davantage. Mais comme on pourroit penser qu'il ne suffit pas de montrer que l'observanee de la communion sous une ou sous deux espèces est libre et indifférente, et qu'au contraire nos adversaires concluront de là que l'Eglise n'a pas pu déterminer ce que Jésus- Christ a laissé pour indifférent, ni ôter à ses fidèles la liberté qu'il leur a donnée, nous ferons voir du propre aveu de nos adversaires, que l'Eglise peut prendre parti dans les choses que l'Evangile laisse indifférentes, et que lorsqu'elle l'a pris, on ne peut s'y opposer ni lui désobéir sans se rendre coupable de schisme. C'est ce qui me fera donner une troisiéme partie à cet ouvrage; et dans cette troisiéme partie, en recueillant en peu de paroles tous les discours précédens, je ferai voir que notre doctrine, nonseulement sur la communion d'une seule espèce, mais encore sur toute la matiere de l'Eucharistie, est incontestable, et notre tradition parfaitement conforme à l'Ecriture. Que si je prouve ces
choses, non-seulement par la doctrine des Saints, mais encore par les deux Réponses qu'on m'a opposées, il se trouvera clairement que ces Réponses, tant vantées en France et en Angleterre, loin d’avoir affoibli nos preuves, par une direction particulière de la providence de Dieu et une force qu’on trouve toujours inséparable de la vérité, les auront rendues inébranlables ; ce qui est le fruit le plus désirable qu'on puisse recueillir d'une dispute.
Plaise à celui qui sait tourner les coeurs comme il lui plait, de donner à nos adversaires l'attention et la patience sans lesquelles ils ne peuvent pas espérer de débrouiller des matières que leurs ministres ont tant travaillé à leur obscurcir. Puissent-ils pour un moment se défaire de leurs préjugés et de la vaine opinion qu'on leur a inspirée dès leur enfance, que tout ce qu'on appelle tradition est une invention humaine contraire à la loi de Dieu et à l'Ecriture. Ils verront bientôt le contraire, et ils pourront juger par ce seul point, oü ils se croient les plus forts, combien on les a trompés dans tous les autres.
Je leur demande seulement pour leur propre salut, qui nous est (nous l'osons dire) plus cher qu'à eux-mêmes, qu'ils modèrent cette aveugle précipitation qui fait qu'on veut trouver d'abord toutes les difficultés résolues. Je tàcherai de ne rien omettre, et le lecteur attentif trouvera tout, mais à sa place : autrement il n'y auroit que confusion et redites; de sorte que, pour profiter de cette lecture, il faut tout considérer l'un aprés l'autre, et lire avec patience et avec ordre.
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