‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 209 sur 403 · PARTIE I, CHAPITRE III. T · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAPITRE III. T

ce qui étoit un signe pratiqué dans les traités d'alliance et dans les festins d'amitié. L'antiquité a suivi ces saintes pratiques; et sans en recueillir ici les témoignages qui sont innombrables, on les peut voir dans ces mots qui sont de saint Denis : « Il y a un seul pain qu'on divise, un seul calice dont on donne à tous; ainsi le pontife distribue et multiplie l'unité ‘. » Cependant nos réformés ne se croient pas plus obligés que nous à une observance tant recommandée , non-seulement par saint Paul, mais encore par Jésus-Christ même, comme faisant partie de son mystère. Ainsi manifestement ils mettent une exception au précepte : Faites ceci, et ils n'observent pas eux-mêmes cette parole qu'ils vantent tant : Buvez-en tous.

La seconde circonstance qu'on remarque dans la Cène de Notre- Seigneur, est qu'il l'a instituée sur le soir et à un souper; et sans rechercher ici tous les mystères qui sont enfermés dans cette heure, ni répéter ce qu'on vient de voir du dessein de nous faire faire en signe de charité un même repas, l'Eglise loin de s'en tenir à cette pratique, a fait une loi contraire, puisqu'elle ordonne de communier à jeun, et que sa pratique inviolable a été de ne pas méler les viandes communes avec cette nourriture céleste. Je n'ai pas besoin de rapporter ce qui regarde l'obligation de communier à jeun, qu'on trouve comme ancienne et universelle dés le temps de Tertullien et de saint Cyprien, et que saint Augustin met parmi les lois que le Saint-Esprit a inspirées à l'Eglise ?. Nos adversaires n'ont pas encore osé la blàmer; et ainsi il demeure pour certain que l'Eglise a cru pouvoir défendre ce que Jésus- Christ avoit fait, et ce qu'il avoit regardé comme une partie de son mystère : tant il a plu au Sauveur de lui laisser la disposition de ces pratiques, encore qu'il les ait lui-même établies et instituées.

Mais outre ces deux circonstances de la Céne de Notre-Seigneur, en voici une d'une grande importance, à laquelle nos adversaires n'ont pu répondre sans un embarras manifeste : c'est

! Dion , de Eccl. Hier., cap. 11; de Euchar., tom. |, p. 258. — ? Tertull., lib. II ad Uxor., cap. v; Cypr., epist. Lxit! ad Cecil; August., epist. LIV, n, 8.

celle de la fraction. J'ai fait voir dans le Traité de la Communion

que selon la doctrine des calvinistes, la fraction du pain repré-

sente le corps du Sauveur rompu à la croix, et que ce rapport est

si essentiel à la sainte Cène, que Jésus-Christ même l’a voulu

marquer par ces paroles : « Ceci est mon corps rompu pour vous.»

En effet sans avoir besoin d'alléguer ici M. Jurieu, qui met la

fraction du pain parmi les choses que Jésus-Christ a voulu mettre

expressément dans la Cène, et qui la regarde comme «un trait de

l'image qu'on ne peut effacer sans crime ?, » M. de la Roque sou-

tient eneore dans sa Réponse qu'elle appartient à la substance du

sacrement. « Les choses, dit-il, qui appartiennent à la substance

sont, de la part de l'officiant, prendre du pain, rendre graces sur

le pain, le rompre?, etc.» Mais dans la page d’après, il s'agit de prononcer sur un accord fait de nos jours en l'an 1664, entre les

calvinistes de Marpourg et les luthériens de Rintel, où les calvi-

nistes convinrent, ainsi qu'il est rapporté au Traité de la Commu-

nion, que «la fraction appartenoit non pas à l'essence, mais seu-

lement à l'intégrité du sacrement, comme y étant nécessaire, par

l'exemple et par le commandement de Jésus-Christ, et ainsi que

les luthériens ne laissoient pas sans la fraction, d'avoir la substance du sacrement “.» Voilà done manifestement la substance du

sacrement, sans qu'on soit astreint à suivre ce que Jésus-Christ a fait, ni méme ce qu'il à commandé. Voyons ce que répondra

M. de la Roque à la conséquence que je tire.

Voici ses propres paroles dans toute leur suite, sans y rien ajouter ni diminuer, et sans y rien mêler du mien : « Cette conséquence (de M. de Meaux) péche en plusieurs choses : premièrement en ce qu'il argumente des paroles de quelques théologiens de Marpourg contre tous les protestans réformés, comme si le sentiment de ces théologiens devoit être sur ce point la règle de leur foi : secondement ce prélat ne pénètre pas assez la pensée des docteurs de Marpourg; car en distinguant l'intégrité du sacrement de son essence, ils n'ont pas dessein d'opposer l'un à l'autre; mais seulement de faire voir qu'encore que la fraction du

1 Traité, etc., part. IL, n. 12, p. 359. — ? Exam. de l'Eucharistie, p. 335. — 3 La Roq., p. 306. — * Loc. cit., p. 101.

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pain ne soit pas PRÉCISÉMENT DU FOND MÉME DE L'ESSENCE DU SACRE- MENT, laquelle consiste proprement dans la distribution et dans la réception des deux symboles, elle ne laisse pas d'y appartenir en quelque manière, puisqu'elle appartient à son intégrité. Cela étant ainsi, je dis en troisième lieu, que les théologiens de Marpourg ont pu, pour le bien de la paix, tolérer en ceux de Rintel le défaut de la fraction, puisque sans elle ils ne laissent pas d'avoir LE FOND DE L'ESSENCE du sacrement, bien qu'ils manquassent de ce rit, qui appartenant à l'intégrité du mystère, est en quelque facon une dépendance de son essence, encore qu'il ne la constitue pas; et c’est ainsi que je l'ai entendu, quand j'ai mis la fraction entre les circonstances qui appartiennent à la substance du sacrement !. » A entendre parler ces Messieurs, quand il s'agit de religion, ils ne voudroient pas lâcher une parole qu'ils n’eussent trouvée dans l'Eeriture; mais quand on vient au détail, ce n'est pas de méme. Car où trouve-t-on dans l'Evangile la distinction que fait ce ministre de ce qui est précisément du fond même de l'essence du sacrement et de ce qui en est une dépendance, encore qu'il ne la constitue pas ? On dit tout ce qu'on veut, quand on fait ainsi agir son propre sens dans l'interprétation de l'Eeriture. Que sert au ministre de nous dire que ces théologiens de Marpourg ne sont pas la règle des calvinistes? Je prends droit sur ce qu'il nous a lui-même avoué, qu'il y a des choses dans la Cène qui servent à la représentation que Jésus-Christ y a eue en vue, qu'il a faites, qu'il a commandées comme appartenantes à ce sacrement et à la mémoire de sa passion qu'il y a voulu établir, et qu'on peut omettre toutefois sans rien perdre de la substance du sacrement; de sorte qu'en cette occasion, ni ce qu'il a fait ni ce qu'il a dit n'est notre règle. Et après cela on trouve mauvais que nous recourions à l'Eglise enseignée par le Saint-Esprit, pour apprendre précisément ce que Jésus-Christ a voulu, et que nous cherchions dans la tradition de tous les siècles, non pas à nous dispenser du commandement de Jésus-Christ, mais à l'entendre. Et afin qu'on ne dise pas que M. de la Roque s'est ici embarrassé mal à propos et que d'autres répondront mieux que lui à 1 La Roque, p. 308.

cette difficulté, il est bon d'écouter encore l'Anonyme. Celui-ci assure, comme l'autre, que selon la parole de Jésus-Christ, selon l'interprétation de saint Paul , selon le sentiment de tous les chrétiens du monde, l'institution consiste « en du pain pris, rompu et mangé, en du pain béni, sacré et rompu ‘. » Voilà la fraction bien essentielle. Il dit ensuite « que véritablement elle est conforme à l'institution du sacrement, Jésus-Christ ayant pris le pain et l'ayant rompu, et ce pain en tant que rompu représentant le corps rompu de Jésus-Christ ?. » Que manque-t-il donc à la fraction pour étre de la substance du sacrement, puisque méme elle fait partie de la signification qui en établit la nature? « C'est, ditil, que c’est une circonstance qui suppose toujours la partie essen- | tielle du sacrement, à savoir le pain, et qui n'en est qu'une suite et une dépendance, » comme si c'étoit assez de prendre le pain, sans en faire ce que Jésus-Christ en a fait, et ce que selon ces Messieurs il a lui-méme commandé d'en faire. Ne diroit-on pas que le Fils de Dieu a tout permis à ces raisonneurs, et que nous sommes les seuls à qui il n'est pas permis de raisonner sur ce mystère, non pas méme en suivant les traces de tous les siècles passés dont la tradition est notre règle ?

Mais en vérité on a peine à s'empécher de rire, quand on entend cet auteur apparemment peu content de sa première réponse, répondre sérieusement, en second lieu « que tous les chrétiens du monde rompent le pain du sacrement; car il est impossible de le manger sans le rompre ou le briser dans la bouche; si bien que cette fraction seule supplée fort bien à celle qui se devroit faire par la main ?. » C'est ainsi qu'on fait ce qu'on veut, pourvu qu'on ait de l'esprit, ou plutôt pourvu qu'on ait de la hardiesse pour mettre ce qu'on voudra à la place de ce que Jésus-Christ a fait. Mais parce que les catholiques sans rien donner à leur sens ni à leur raisonnement, tàchent d'entendre l'Evangile avec le secours de tous les siècles, on les condamne; et il n'y a qu'eux qu'on ne peut souffrir, pendant qu'on pardonne tout aux luthériens.

On ne peut donc pas douter qu'il n’y ait des choses que Jésus- Christ a faites dans la Cène; je dis méme des choses qui conte-

* Anonyme, I part., chap. VI, p. 91. — ? Ibid., p. 102, — 3 Jbid.

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