‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 220 sur 403 · PARTIE I, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAPITRE VI

les temps de la Synagogue, on y a reconnu une autorité pour interpréter la loi et l'adoucir ou l'étendre selon les cas. De dire avec M. de la Roque‘ qu'Esdras et Néhémias étoient des hommes extraordinaires, et leur attribuer en conséquence le pouvoir de faire de nouvelles lois, c'est discourir sans fondement; l'Ecriture ne les représente que comme des hommes qui agissoient avec le pouvoir perpétuellement attaché à la Synagogue. On n'avance pas davantage, en disant avec ce ministre qu'il leur étoit permis de tirer des conséquences. Car c’est amuser le monde que de faire ainsi des réponses vagues, au lieu d'expliquer nettement de qui ces deux grands hommes avoient recu le pouvoir d'ajouter les Egyptiens aux autres peuples, et de rompre des mariages faits selon les termes de la loi et les exemples précédens. Mais c'est que les ministres détournent les yeux des endroits qui leur font voir trop clairement l'autorité de l'Eglise et de la tradition nécessaire interpréte de la loi.

L'autre ministre répond encore d'une manière plus vague. Il ne dit pas seulement un mot sur les exemples constans de la tradition que je viens de faire voir parmi les Juifs. En récompense il s'étend beaucoup sur les exemples des traditions chrétiennes ?. Le changement du sabbat au dimanche est la première que j'ai remarquée. Cet auteur répond premièrement que nous observons le sabbat autant que les Juifs; que les Juifs ne savent non plus que nous si le samedi est précisément le jour qui répond au septième jour, où Dieu s'étoit reposé, et conclut que «c’est une erreur de s'imaginer que le sabbat n'est pas gardé dans l'Eglise chrétienne, comme c'en est une de croire que le jour de la résurrection de Notre-Seigneur l'a emporté par-dessus?. ». (uel malheur d'avoir de l'esprit, et de n'en avoir que pour se confondre soi-même et se fortifier dans ses préventions! Pour ne pas voir une tradition constante de l'Eglise chrétienne, cet auteur tâche d'obscurcir la suite du septième jour, qui représentoit celui où Dieu s'étoit reposé : mais quel embarras trouve-t-il ici? Dieu étoit l'auteur du Décalogue, qui avoit expressément marqué ce jour, et l'observance des Juifs étoit approuvée. Depuis ce temps, de

1 La Roq., p. 249. — ? Anon., I part., chap. vi, p. 83. — ? Ióid., p. 83-85,

septième jour en septième jour, on en avoit confirmé la tradition autorisée par tous les prophétes; et Jésus-Christ, accusé souvent d'avoir violé le sabbat, loin de nier que ce füt le jour établi de Dieu, le confirme par toutes ses réponses. Cependant c'est ee jour précis dont les apôtres ont changé l’observance et l'ont transférée au dimanche, en mémoire de Jésus-Christ ressuscité ce jour-là, sans néanmoins lavoir écrit ni dans l'Evangile ni dans leurs Ewyitres.

Cet auteur nous objecte ensuite ces passages de saint. Paul : «Que nul ne nous condamne sur le sujet des fétes, des nouvelles lunes, des sabbats ! ; » et encore : «L'un estime un jour plus que l'autre, et l'autre les estime tous également: que chacun fasse selon sa eonscience?; » d’où notre auteur conclut «que tous les jours des chrétiens doivent étre des sabbats au Seigneur?.» Cet homme passe tout d'un coup d'une extrémité à l'autre. Tout à l'heure il nous disoit, que les chrétiens «observent véritablement le jour du sabbat, QuANT AU Jour, quoique non pas de la manière sévère avec laquelle le Juif se croit obligé de l'observer :» il nous disoit que nous observons à la lettre le Décalogue, « puisqu'aprés avoir travaillé six jours, nous nous reposons le septième. C'est, dit-il, ce que fait aujourd'hui et ce qu'a toujours fait l'Eglise chrétienne; » et maintenant il veut que tous les jours soient égaux, et que nous ne fétions pas plus l'un que l'autre. Quoi donc! non-seulement tous les dimanches, mais le jour de la naissance de Notre-Seigneur, le jour de sa passion, le jour de Pâques qu'il a illustré par sa résurrection glorieuse, le jour de son ascension, le jour de la Pentecôte où l'Eglise a été fondée, ne seront rien aux chrétiens! Quelle fureur de rapporter à ces saints jours ce que l'Apótre a dit des observances des Juifs et de leurs superstitions? C'est être puritain trop outré que de pousser les eonséquences jusqu'à cet excès, et de rejeter des jours respectés de tout ce qu'il y a jamais eu de chrétiens.

Loin de suivre ces sentimens outrés, notre auteur semble vouloir avec le dimanche nous faire encore observer le sabbat. Il me fait dire à moi-même que « l'observation du sabbat est une chose

1 Coloss., 11, 16, — ? Rom., XIV, 5. — ? Anon., p. 85,

PARTIE I, CHAPITRE VI. 41 qui a passé pour constante dans l'Eglise !, » ce que je n'ai jamais dit. Il ajoute que « le docte Grotius l'a prouvé invinciblement dans ses remarques sur le Décalogue ; » et ensuite sur le fondement que jai posé, que pour bien entendre la loi il faut toujours voir comment on l'a entendue et pratiquée, il conclut « que pour bien entendre la loi du sabbat, il faut voir ce que l'Eglise a entendu et pratiqué: et, poursuit-il, comme il paroit incontestable qu'avant qu'il y eüt aucun changement introduit, elle a gardé religieusemeut ce jour pendant plusieurs siècles , nous sommes par conséquent obligés à le garder aussi. » Je ne nie pas que quelques églises n'aient observé le samedi comme le dimanche; mais d'autres églises ne l'observoient pas; et comme elles demeuroient les-unes et les autres dans leur liberté; il paroit qu'il y avoit une tradition dans l'Eglise, que depuis la publication de l'Evangile on n'étoit plus obligé à garder le jour où Dieu avoit établi la mémoire de la création de l'univers, ni le précepte du Décalogue où l'observance en étoit commandée, encore que ni Jésus-Christ ni ses apôtres n'eussent écrit nulle part cette dispense.

Pourquoi cet auteur nous défendra-t-il de tirer de là une conséquence pour le sujet dont nous parlons? Le Sabbat n'étoit-il pas une observance d'institution divine, en mémoire de la créalion, comme l'Eucharistie en est une en mémoire de la passion de Notre-Seigneur? Pourquoi donc la tradition et l'autorité de l'Eglise sera-t-elle l'interpréte nécessaire d'une de ces institations plutôt que de l'autre ? Et qui ne voit au contraire, dans le point dont il s'agit, une parfaite ressemblance entre l'une et l'autre?

Voilà tout ce qu'a pu dire en huit ou dix pages l'auteur de la seconde Réponse. A la vérité M. de la Roque en dit moins; mais aussi il ne répond rien du tout à la difficulté, et passe selon sa coutume adroitement à côté ?. Tout ce qu'il dit aboutit à ces deux points : le premier, que l'observance des jours, des temps , des années, des nouvelles lunes et méme des sabbats, est abolie selon la doctrine de saint Paul. Mais ces passages de saint Paul regardent ou en général les observances superstitieuses des jours, ou en partieulier les sabbats, c'est-à-dire selon l'usage de l'Ecriture,

! Anonyme, etc., p. 95. — ? La Roq., Il part., chap. ir, p. 258.

les fétes que Moise avoit établies, éomme il paroit par le dénombrement qu'en fait saint Paul, et non pas ce qui venoit de plus haut, ce qui étoit institué en mémoire de la création, ce qui pour cette raison avoit été mis expressément dans le Décalogue. C'est pourquoi plusieurs églises, que les apótres avoient fondées, persistérent dans l'observance du sabbat, et y joignirent celle du dimanche. Le second point qu'avance M. de la Roque, c'est que le sabbat étant aboli, les apótres n'ont pu choisir un jour plus propre au repos des chrétiens que le premier de la semaine, oü Jésus- Christ étoit ressuscité, qui aussi étoit pour eux un jour d'assemblée, comme nous le voyons dans l’Ecriture !. Je confesse qu'il paroît assez dans le Nouveau Testament que le premier jour de la semaine, qu'on appeloit le Dimanche?, étoit un jour d'assemblée pour les chrétiens, et c'est tout ce qui résulte des passages qu'on produit; mais que ces assemblées emportent une exemption du repos du samedi, ou la translation du repos au jour du Dimanche, c’est ce qui ne paroit en aucun endroit; de sorte que les deux choses que j'ai avancées dans le Traité de la Communion? demeurent inébranlables : l'une, que l'on ne produit aucun passage du Nouveau Testament « qui parle le moins du monde du repos attaché au dimanche ; » l'autre, qu'en tout cas « l'addition d'un nouveau jour ne suffisoit pas pour ôter la célébrité de l'Ancien, ni pour faire changer avec la tradition du genre humain, la mémoire de la création et un précepte du Décalogue. »

Pour ce qui regarde la défense de manger du sang et la chair des animaux suffoqués, portée par tout le concile des apótres *, M. de la Roque tranche hardiment qu'elle n'étoit que pour un temps 5. Mais, pour ne rien dissimuler, il devroit avoir avoué qu'il n'y a rien dans le décret apostolique qui nous marque que cette défense devoit finir, puisqu'au contraire elle est jointe avec la défense de la fornication et avec celle de manger ce qu'on avoit immolé aux idoles, qui sont choses perpétuelles. Quand il dit que les apôtres ont fait cette défense « pour condescendre envers les Juifs infirmes, » il semble qu'il ne pense pas à la longue suite de

1 Act., XX, 15; I Cor., XVI, 2. — ? Apoc., 1, 10. — 3 Traité de (a Commun. n. 6. — * Act., xv, 29. — 5 La Roq., p. 258. i

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