PARTIE II, CHAPITRE I
Quoi qu'il en soit, le fait est constant; et une chose qu'on veut étre si essentielle n'a causé aucune dispute. Il ne faut qu'écouter M. Jurieu dans l'histoire qu'il nous a faite du retranchement de la coupe : « La coustume de communier sous la seule espéce du pain s'établit, dit-il, insensiblement dans le douziéme ou le treiziéme siècle *. » Il n'y a rien qui cause moins de contestation que ce qui s'établit insensiblement. Mais écoutons le passage entier : « Le dogme de la transsubstantiation et celui de la présence réelle, s'établirent à la faveur des ténèbres de lignorance du dixiéme siécle, et triomphérent de la vérité dans le onziéme. Alors on commenca à penser aux suites de cette transsubstantiation. Quand les hommes furent persuadez que le corps du Seigneur estoit renfermé tout entier sous chaque petite goute de vin, la crainte de l'effusion les saisit; ils fremirent quand ils pensèrent que cette coupe, en passant par tant de mains, couroit risque d'estre répandue ; cela leur donnoit de l'horreur, et je trouve qu'ils avoient raison. On chercha donc un reméde à un.si grand mal. On prit en quelques lieux la coustume de donner le pain de l'Eucharistie trempé dans le vin; mais on s'apercut incontinent que le dogme de la transsubstantiation fournissoit un reméde bien meilleur que celui-là. On enseignoit que sous chaque miette de pain, aussi bien que sous chaque goute de vin, estoit renfermé toute la chair et tout le sang du Seigneur : on raisonna de cette sorte : Le sang est renfermé dans le pain; c'est pourquoi en mangeant le pain on communie à Jésus-Christ tout entier. Cette mauvaise raison prévalut de telle maniére sur l'institution du Seigneur et sur la pratique de toute l'Eglise ancienne , que la coustume de communier sous la seule espéce du pain s'établit insensiblement dans les douziéme et treiziéme siècles. » Si l'on veut raisonner juste et chercher la vérité sans crainte de se tromper, il faut en laissant à part les raisonnemens de nos adversaires, qui font la matiére du procés, prendre le fait qui est constant et avoué. Le voici.
C'est qu'on eut horreur de l'effusion dans l’onzième siècle, qu'on y trouva INCONTINENT un remède dans la transsubstantiation, qui
+ ! Exam. de Ü'Eucharistie, p. 410.
fournissoit le moyen de trouver Jésus-Christ tout entier dans le pain seul, qu'on prit ce remède sans qu'il y paroisse aucuns contradicteurs, et que la chose « s'établit insensiblement dans les douzième et treizième siècles. »
Ce qu'ajoute ici M. Jurieu est, à la vérité, fort surprenant. Car après les derniers mots que j'ai rapportés, que « la coustume de communier sous la seule espéce du pain s'établit insensiblement dans les douziéme et treiziéme siécles; » il ajoute incontinent aprés : « Ce ne fut pourtant pas sans résistance; les peuples souffroient avec la derniére impatience qu'on leur ostast la moitié de Jésus-Christ; on en murmura de toutes parts. » Laissons-lui ses expressions, et n'attaquons pas encore le retranchement de la moitié de Jésus-Christ, dont il prétend que le peuple se plaignoit de toutes parts. Demandons-lui seulement quand nous paroissent ces plaintes. Est-ce aux douzième et treizième siècles? Mais c'est dans ces temps qu'il dit que la chose s'établit insensiblement. Cela ne s'accorde pas avec cet éclat, ou pour user des termes de notre ministre, avec cette derniére impatience et ce murmure de toutes parts. A-t-il voulu parler des mouvemens qui suivirent la dispute de Pierre de Dresde et de Jacobel ? C'est bien tard pour faire paroître le bruit, puisqu'il commenca seulement au quinzième siècle, après trois cents ans d’une souveraine tranquillité, et encore dans la Bohême; ce qui est assurément bien éloigné de ces murmures qu'on nous représente de toutes parts.
Une si manifeste contradiction n'est pas assurément sans mystére. M. Jurieu a senti combien il est ridicule de feindre une innovation si essentielle selon lui, sans qu'on s'en soit apercu durant trois cents ans , et sans qu'elle ait causé le moindre trouble. Pour couvrir ce défaut de la cause, il n'y a qu'à brouiller le quinziéme siècle avec les autres, afin que le trouble qu'on y ressentit se répande en confusion sur les siècles précédens, et y laisse imaginer des contradictions. Mais ces vaines subtilités ne font, sans guérir le mal, que démontrer qu'on l'a senti et qu'on n'y a trouvé aucun remède. En effet il est constant qu'il. ne paroit aucun trouble au sujet de la communion sous une espèce, ni dans l’onzième siècle, ni dans le douzième, ni enfin dans les suivans jusqu'au quinzième.