PARTIE T, ART. V, N. XXXV
l'incertitude et l'indétermination , que vous y restera-t-il, si ce n'est la raison et l'intelligence? Vous direz donc que le Fils de Dieu ne procède pas de son Père par une effusion aveugle, comme le rayon procède du soleil et le fleuve de sa source, mais par intelligence ; et si vous appelez ici la volonté du Père pour exclure la nécessité, cette nécessité, que vous voulez exclure, est une nécessité aveugle et fatale qui ne convient point à Dieu. Il ne faut point souffrir en Dieu une nécessité qui soit hors de lui, qui lui soit supérieure, qui le domine ; une telle nécessité n’est point en Dieu ; il est lui-même sa nécessité ; il veut sa nécessité comme il veut son étre propre; il n'y a rien en Dieu que Dieu ne veuille : ainsi il veut produire son Fils en la méme maniére qu'il veut étre : c'est ainsi. qu'il le produit volontairement ; c'est ainsi qu'il le produit par conseil. Si vous entendez par ces expressions qu'il produise quelque chose en lui-méme qu'il puisse ne pas produire, comme il peut ne pas produire les créatures, vous renversez le fondement; si vous le faites dire aux anciens, vous le leur faites renverser : et si vous dites encore, avec M. Jurieu ‘, qu'on ne peut réfuter cette erreur, vous y participez visiblement.
Il en est de méme du terme de ministre. On l’attribue sans difficulté au Fils de Dieu comme incarné ; mais avant que de s'incarner, les anciens ont cru qu'il s'incarnoit par avance en quelque facon, et s'accoutumoit pour ainsi dire à être homme lorsqu'il apparoissoit aux patriarehes sous une figure humaine. Accoutumés peut-étre à lui donner ce titre de ministre à raison de la nature humaine qu'il avoit prise ou qu'il devoit prendre , et dont il prenoit si souvent la forme extérieure, ils l'ont étendu jusqu'à l'origine du monde lorsque Dieu a tout fait par son Verbe; c'est de méme que lorsqu'ils ont dit que Je Fils de Dieu étoit dans la . eréation de l'univers le conseiller de son Pére, ou, comme ils parlent, son conseil et sa sagesse. Ces expressions visiblement sont fondées en partie sur les paroles de Salomon et des autres auteurs saerés, qui donnent à Dieu à son exemple une sagesse assistante et enfantée de son sein, avec laquelle il résout et il fait tout?: et en parlie aussi sur Moise lorsqu'il fait dire à Dieu :
1 Jur., ibid. — ? Prov., vin; Sapient., vi; Eccli., 1.
Si l'ona pudire que le Fils de Dieu est le conseiller etleministre de son Père, sans le faire inférieur et inégal.
Ce que signifie le nom d ministre attribué au Fils de Dieu.
« Faisons l'homme !; » car c'est aussi ce qui a fait dire à tous les Saints que Dieu tient conseil, mais avec ses égaux, puisqu'il dit: «Faisons; » par où il montre qu'il entend parler, non à ce qui est fait, mais à ce qui fait avec lui. Sur ces paroles de Salomon et de Moïse, les Pères ont dit que Dieu tenoit conseil avec son Fils, que son Fils étoit son conseiller, qu'il déterminoit et arrangeoit toutes choses avec lui. A la rigueur ces expressions tournent plutót contre le Pére que contre le Fils; car celui dont on demande les conseils, à cet égard est supérieur à celui qui les demande. Mais en Dieu il faut entendre autrement les choses. Le Verbe est le conseil du Pére, mais un conseil qu'il tire de son sein : il tient conseil avec lui, parce qu'il fait tout avec sa sagesse, qui est son Verbe, sa paroleet sa pensée. C'est en ce sens qu'on l'appelle le conseiller de son Père. On voit bien qu'on l’appelle aussi dans le méme sens son ministre; c'est pourquoi on fait marcher ces expressions d'un pas égal. Tertullien, par exemple, sur ces paroles: « Faisons l’homme, » dit que « Dieu par l'unité de la Trinité parloit avec le Fils et le Saint-Esprit comme avec ses ministres et ses conseillers : » Quasi cum ministris et arbi- (ris?. Prenez ce terme à la rigueur, je dis même celui de ministre, vous nuisez autant au Père qu'au Fils; car il aura donc besoin de ministres comme les hommes, et il faudra qu'il emprunte une force étrangère. Reconnoissez donc qu'il faut adoucir ce mot, et en óter quelque chose méme à l'égard du Pére éternel. Otez-en donc le besoin, ôtez-en l'emprunt; vous trouverez que le Père se sert de son Fils, non pas comme il se sert de sés anges, peuple naturellement sujet et créé; mais il se sert de son Fils comme on se sert de sa raison et de sa sagesse. Voilà un beau ministère qu'il trouve toujours en lui-méme et dans son sein, oü il n'y a rien d'étranger ni d'emprunté; et qu'il emploie aussi non point par besoin, mais parce qu'il lui est toujours inséparablement uni. Après avoir Ôté du côté du Père ce qui blesseroit sa divinité
+ dans le terme de ministre, faites-en autant du côté du Fils. Otez
du nom de ministre Vinfériorité et la sujétion; il ne restera dans le Fils qu'une personne subsistante, une personne distinguée,
1 Genes., T, 26. — ? Tertull , Adv. Praz., n. 12.