PARTIE II, CHAPITRE XX
pas alors de l’exacte signification de ce mot. Le canon porte en latin : Ut corpus Domini in altari, non in imaginario ordine, sed Sub crucis titulo componatur. Ces deux Messieurs, tout d'un accord, me reprennent d'avoir pris l'adjectif tmaginarius pour ce qui appartient aux images, et non pas, comme ils veulent qu'on l'entende, pour une chose « qui ne subsiste que dans l'imagination 1. »
C'est iei que M. dela Roque déplore « qu'une personne aussi éclairée que M. de Meaux, n'ait pas entendu ce canon. » Encore, s’il y avoit 2maginosus ordo, il croit « que quelque frère eût pu parler ainsi dans les cloitres latins, parce que rwaeiNosus veut dire ce qui appartient aux images. » Mais de prendre Zmaginarius dans ce sens, il ne croit pas qu'on « puisse montrer une expression semblable dans aucun auteur latin, méme dans aucun de ceux qui ont éerit long temps aprés que cette langue a été corrompue. » I] allégue pourtant lui-même le mot Zmaginarii, pour signifier ceux qui portotent les enseignes militaires où étoient les images des empereurs ; signification bien éloignée de ce qui s'appelle parmi nous imagination ou fantaisie. Mais pour venir au sens de notre canon, on trouve dans les auteurs , et surtout dans ceux de la basse latinité, émagínare pour dire peindre, représenter. De là est venu dans Grégoire de Tours, auteur de ce temps-là, 2maginata pictura ?, pour exprimer les peintures qu'on faisoit autour des autels et dans les églises; de là vient aussi le mot imaginarié, pour dire représentativement. Dans le livre d'Ethérius et de Béatus contre Elipandus, archevêque de Tolède, il est dit que Melchisédech est le premier qui dans le pain et dans le vin qu'il a offerts, a exprimé 2maginairement , IMAGINARIE, le mystère du sacrifice que nous célébrons ? ; par où il veut dire que Melchisédech nous en a donné une véritable image, et non 'pas à sa fantaisie une représentation imaginaire. Et dans l'ancienne version du concile II* de Nicée, qui est d'Anastase le Bibliothécaire *, nous lisons, émaginariam picturam ; c'est-à-dire non une peinture imaginaire, mais une véritable peinture. Ainsi l'ordre
1 La Roq., p- 49. — ? Lib. de Gloria Martyr., xxv. — ? Æth. et Beat., lib. I, Bib. Pat., tom. XII, p. 371. — * Tom. XII Conc., Labb., col. 845.
imaginaire ne sera pas, comme le veulent ces Messieurs ,un ordre fantastique , qui aussi, comme nous verrons, n'a aucun sens dans ce canon; mais ce sera en effet l’ordre des images; et par là le sens du canon sera très-clair. Personne ne doute que les églises ne fussent pleines d'images. M. Daillé les y reconnoit de tous côtés dès le quatrième siècle, et nous venons de voir, sans aller plus loin, ce qu'en dit Grégoire de Tours. Le méme auteur nous fait voir en divers endroits des croix érigées et des croix suspendues sur les autels' : la chose est incontestable, non-seulement par ces témoignages, mais par beaucoup d'autres. Le mot de titulus n'a rien de nouveau. Il signifie partout dans la Vulgate, oü les auteurs ecclésiastiques ont formé leur style, un monument posé en mémoire de quelque chose. Ainsi cette pierre sur laquelle Jacob répandit de l'huile, est appelée un titre ou un monument élevé à la gloire de. Dieu. Il ne faut donc pas s'étonner que la croix s'appelle ainsi, comme la marque et le monument des victoires du Sauveur. Le Pére Mabillon nous produit ici, dans un auteur du huitième siècle, la croix signifiée par ce mot : Titulus crucis *. Qu'y a-t-il de plus clair, que d'ordonner « qu'on place le corps de Notre-Seigneur sur l’autel, non dans le rang des images,» mais au milieu, dans la place la plus honorable « et sous le monument de la croix, » SUB TITULO CRUCIS ?
Mais les expiications de nos adversaires n'ont rien que d'embarrassé. M. dela Roque prétend que l'intention du canon est de « défendre de faire, ou de mettre sur l'autel, » selon le caprice et la fantaisie d'un chacun, « le pain qu'on doit consacrer pour être le corps de Notre-Seigneur ?. » Mais s’il s'agissoit de l'Eucharistie qu'on devoit consacrer, ou que l'on avoit consacrée, pourquoi ne parler que du corps? Ne consacroit-on pas aussi le sang? Et d’où vient qu'il est toujours supprimé dans les endroits où la réserve est si bien et si naturellement entendue? L'auteur de la seconde Réponse a bien vu qu'un sage lecteur attendroit qu'on lui rendit raison de cela. Il remarque donc « que le pain de la communion se coupoit autrefois en morceaux, et se mettoit ainsi sur l'autel.
! Loc. cit., cap. XX, XLI, — ? Sec. 11, Ben., p. 856, de Litur. Gall., lib. I, cap. x, n. 21. — ? La Roq., p. 49.