PARTIE II, CHAPITRE XXI
Pour ne plus parler de ces exemples, voudra-t-on, quand on lira les canons du grand concile de Nicée et du concile de Carthage, où il est porté si expressément qu'on donnera l'Eucharistie aux malades; voudra-t-on, dis-je, sans jamais en rien trouver ni dans les canons ni dans aucun auteur ecclésiastique, qu'à chaque fois qu'on leur aura donné la communion, le prétre, à quelque heure que c'ait été du matin ou du soir, devant ou après le repas, malgré la coutume de l'Eglise universelle, ait offert le sacrifice où il aura fallu nécessairement qu'il ait communié avec le malade? Une si grande absurdité n'entrera jamais dans les esprits. Mais en voiei une bien plus grande oü nos adversaires sont réduits. C'est que passé l'heure de la messe, on ne donnoit plus aux malades la communion que sous une seule espèce qu'on leur apportoit de l'église. Tous ne sont pas assez hardis pour nier absolument une vérité si constante; et un docte ministre allemand, qui vient d'écrire trés-amplement sur cette matière, n'a point trouvé de meilleur moyen de se défendre des conséquences qu'on tire de là, en faveur de la communion sous une espèce, qu'en disant « qu'encore qu'on ne gardât que le pain seul, il ne s'ensuit point qu'on le donnát seul sans la coupe, puisqu'on consacroit de nouveau le vin qu'on ne pouvoit pas si aisément garder '. » Prodige inconnu à l'Eglise chrétienne, de consacrer l'un des symboles sans l'autre; car si l'on vouloit consacrer, pourquoi en réserver l'un et ne pas consacrer les deux ensemble? Prenoit-on plaisir à faire les choses contre toute règle, et à renverser tout l'ordre des mystères? Non sans doute; mais les ministres, qui ne peuvent pas accommoder leur doctrine avec celle des canons, sont con-
.traïints pour tirer par force les canons à eux, d'y introduire les absurdités les plus inouies.
Cependant je ne puis comprendre à quoi leur servent leurs raffinemens, ni pourquoi, à quelque prix que ce soit, ils veulent qu'on ait toujours consacré et offert le sacrifice chez les malades. Car enfin il est certain de leur aveu propre, que ceux méme qui se portoient bien et qui pouvoient communier à l'église, en emportoient l'Eucharistie consacrée et la prenoient dans leurs mai-
1 Act, ret amotæ Augusl., Pfeiff. ss. Th. D., elc., part. HI, cap. x, n. 9.
sons. On ne peut pas ici amuser le monde par une consécration imaginaire. Il faut avouer, malgré qu'on en ait, que les fidèles croyoient l'Eucharistie consacrée une chose permanente, qu'ils prenoient en particulier, sans aucune diminution de la grace qu'elle contenoit en elle-méme.
Ici on ne trouve point de sortie, qu'en disant que tout cela étoit un abus. C'est ce que disent tous les ministres, sans respecter le siécle des martyrs et les temps les plus purs du christianisme. M. dela Roque en particulier le répète plusieurs fois‘; et l'auteur de la seconde Zéponse nous explique en ces termes les raisons qu'on a de le croire ainsi dans sa communion : « Je dis que cette coutume étoit un abus du sacrement, non-seulement en ce que l'on n'emportoit souvent que le pain; mais aussi en cela méme que, quoiqu'on emportát toutes les deux espéces, en les emportant, on faisoit dégénérer la communion, qui n'est établie par Jésus- Christ que pour célébrer la mémoire de sa mort, et marquer l'union des fidèles entre eux, en une pratique irrégulière et superstitieuse. » I] poursuit: « Je ne blàme pasla coutume de porter l'Eucharistie aux absens dans le temps de la communion, ou aussitót aprés; car cela pouvoit fort bien marquer alors qu'ils avoient part à la communion de l'Eglise, et la proximité du temps les faisoit réputer comme présens à la table méme. Mais la garder plus longtemps, c'étoit se persuader qu'il y avoit quelque vertu secrète renfermée dans le pain consacré ?. » Voilà dire nettement qu'il n'y a aucune vertu dans l'Eucharistie réservée; et les pasteurs, qui le croyoient avec tous les peuples, sans en excepter les plus saints et les martyrs mémes, étoient dans l'erreur.
Sur cela j'avois objecté « que le parti étoit aisé à prendre, quand il ne s'agit plus que de savoir si les martyrs sont des profanes, ou si les ministres qui les accusent sont des téméraires ?. » A cette pressante objection notre auteur répond seulement que ce n'est pas cela dont il s'agit; mais qu'il s'agit de savoir « si M. Bossuet peut, sur l'autorité et l'exemple seul des martyrs, nous démontrer que cette coutume est conforme à l'institution de
1 Hist, de l'Euch., Id. Rép., p. 174, 116. — ? Anonyme, p. 911. — 8 Traité de la Commun., I part. n. 4, p. 280.