PARTIE-II, CHAPITRE XXIII
propre et la véritable, et plus régulière sans comparaison et plus commune que l'autre, quelque infinité qu'on lui attribue; et qu'elle est si naturelle en ce lieu, qu'elle saute pour ainsi dire aux yeux de ceux qui le lisent; étant clair par la suite des paroles mêmes que saint Grégoire de Nazianze, en mettant non pas le corps et le sang, comme il seroit naturel, si la réserve en étoit inséparable, mais de dessein , le corps ou le sang, veut exprimer une chose libre et indifférente, c'est-à-dire qui pouvoit étre aussi bien d'une facon que d'une autre, sans qu'il importàt en rien de s'en informer davantage.
Quoi qu'il en soit, quel secours peuvent espérer nos adversaires d'un passage qui ne conclut rien en le prenant dans sa propre et naturelle signification , ou. plutót qui pris en ce sens, conclut contre eux? Ainsi de quatre passages dont ils font leur fort, il ne leur reste plus que celui du prétendu Amphilochius, qui va leur échapper comme les autres, puisqu'on y voit clairement que si ce Juif emporta le corps et le sang, ce fut pour une raison particulière. Il ne faut que lire le passage de cet auteur, quel qu'il soit: « Un Juif, dit-il, se méla parmi les fidèles, pour voir l'ordre du ministère sacré et le don de la communion. Il vit entre les mains de saint Basile un petit enfant, dont on partageoit les membres. Aprés que tout le monde en eut pris, il s'approcha comme les autres; et ce qu'on lui donna étoit de la vraie chair. Il vint au calice, qui étoit aussi plein de sang, et il y participa; et ayant gardé les restes de l'un et de l'autre, il retourna dans sa maison pour les montrer à sa femme, qu'il vouloit convaincre par ce moyen, et lui raconta ce qu'il avoit vu de ses yeux !.» La suite de l’histoire amène ce Juif avec toute sa famille à saint Basile, pour tous ensemble étre baptisés de sa main. On voit donc qu'il y a ici une raison particulière de confier les deux espèces à ce Juif, puisqu'il vouloit s'en servir à convaincre sa femme d'un miracle qui la devoit convertir.
Au reste on n’a jamais prétendu qu'en soi il y eüt plus de difficulté de confier aux fidèles une des espèces que l'autre. « Car aussi, comme je l'ai dit dans le Traité de la Communion ?, pour-
1 Vita S, Basil., per Amphil., cap. v1t.— ? Traité de la Comm. I part. n. 4, p. 283.
quoi refuser aux fidèles le sang de Notre-Seigneur s'ils le demandoient, et croire que le corps sacré qu'on leur confioit füt plus ou moins précieux? » Je ne doute done nullement qu'on ne confiät le sang, comme le corps, à ceux qui avoient la dévotion, ou quelque
raison particulière de le désirer. Telle étoit apparemment sainte .
Gorgonie, sœur de saint Grégoire de Nazianze. L'espérance qu'elle avoit concue de se guérir des inflammalions dont son corps étoit tout rempli, en le frottant de la sainte Eucharistie, lui avoit pu faire désirer l'espéce liquide, qui paroissoit plus propre à cet usage. On voit bien aussi que ce Juif, qui vit un si grand prodige dans les deux espéces, dut les désirer toutes deux pourles porter à sa femme , et la convaincre par ses propres yeux. Mais que ce füt la coutume de les emporter toujours avec soi, ou ce qui est plus, de les réserver, soit dans l'église, soit dans les maisons particulières, un temps tant soit peu considérable, il faudroit plus de deux exemples, et il les faudroit du moins dans des occasions moins particulières, pour le prouver, vu méme que nous avons tant de preuves du contraire.
M. de la Roque objecte, que « si on ne refusoit pas aux fidèles l'espéce du vin pour l'emporter avec eux, s'ils la demandoient, on n'en craignoit pas la corruption, puisqu'on ne pouvoit pas prévoir combien de temps ils la garderoient ! : » comme si l'on n'eàt pas pu leur prescrire ce qu'ils auroient à en faire, ou que la coutume établie de ne la garder que trés-peu de temps, et la crainte delaisser corrompre ce qui leur étoit donné pour leur satisfaction, n'eüt pas été pour eux, sans qu'on leur dit rien, une instruction suffisante. j
Ce qu'ajoute ce ministre est admirable : « On ignoroit, dit-il, alors la maxime de M. de Meaux, que la nature méme résistoit à cette garde. » Sans doute, c’est une invention des derniers siècles, que le pain se garde plus aisément et plus longtemps que le vin ; les anciens ne le savoient pas, ni que le vin s'aigrit dans une fiole, quand pour en prendre tous les jours, on est contraint de le laisser éventer. Or comme il a plu à Notre-Seigneur d'attacher son sang à cette espèce si capable d'altération, il falloit bien,
! La Roq., p. 169.
ET