PARTIE II, CHAPITRE XXV
déposé ; et l'autre de saint Grégoire, à l'endroit de ses Dialogues, oü il parle de l'histoire de Maximien, que nous avons rapportée.
Quant au dernier passage, Baronius fait dire positivement à saint Grégoire, « que les voyageurs portoient dans le vaisseau le corps et le sang de Notre-Seigneur !. » Or nous avons vu que saint Grégoire ne dit nullement ce que ce cardinal lui fait dire ; et cen est assez pour nous faire voir qu’accablé de tant de recherches qu'il avoit à faire, il ne s'est pas donné tout le temps qu'il falloit pour bien considérer ce passage; peut-étre aussi n'avoit-il pas remarqué alors ce qu'il a écrit dans les tomes suivans?, que Maximien étoit prétre, circonstance si nécessaire que, comme nous avons vu, elle lève entièrement la difficulté. Un ouvrage composé de tant de volumes, que l'on donne l'un aprés l’autre et dans des temps si éloignés, peut n'avoir pas toujours toute la justesse et la suite nécessaires. Il faut prendre les choses en gros et profiter des lumières que nous donne un savant auteur, pour assurer davantage les faits et pousser plus avant les recherches.
Quant au fait de saint Chrysostome, il mérite d'étre approfondi; etil n'est pas moins utile qu'agréable d'éclaircir ces antiquités. Voici donc ce qu'a écrit ce grand homme, dans une lettre qu'il adresse au pape saint Innocent, pour se plaindre à lui des :violences qu'on avoit exercées contre sa personne et contre son clergé et tout son peuple : « Vers le soir du grand samedi (c'est ainsi que les Grecs appellent le Samedi saint), une nombreuse troupe de soldats se jeta dans l'église : ils chassèrent le clergé qui étoit avec nous : ils environnèrent l'autel; et les femmes qui s'étoient déshabillées dans le lieu sacré, afin de recevoirle baptéme, effrayées d'un si grand tumulte, prirent la fuite toutes nues : il y en eut méme de blessées : les piscines (c'est-à-dire les fonts baptismaux où l'on plongeoit les fidèles) furent remplies de sang, et les ondes sacrées en étoient toutes rouges. La violence n'en demeura pas là ; mais les soldats ayant pénétré jusqu'au lieu où les choses saintes étoient réservées, encore qu'il y en eüt parmi eux qui n'étoient pas initiés aux mystères, iis virent tout ce qui
! Tom. V, an. 404, p. 94. — ? An. 584.
étoit dedans; et dans un si grand désordre, le sang trés-saint de Notre-Seigneur fut répandu sur leurs habits !. »
Le cardinal Baronius, qui transcrit toute cette lettre, s'arréte en cet endroit pour y faire la remarque qu'on nous objecte, et semble conclure de là qu'on réservoit ordinairement les deux espèces ; mais cela ne paroit point dans ces paroles; et si l'on y regarde de prés, on n'y verra d'autre réserve que celle qu'il falloit faire du corps et du sang, aprés les avoir consacrés dans le sacrifice, pour ensuite les donner selon la coutume aux fidèles nouvellement baptisés., C'est aussi ce qu'on apprend clairement du récit de Palladius, dans la Vie de saint Chrysostome. Il raconte que « sur le minuit un officier paien, que l'on envoya avec quarante (a) soldats, vint fondre l'épée à la main sur le peuple, à la manière d'un loup, pénétra jusqu'aux saintes eaux pour en empêcher l'approche à ceux qu'on baptisoit; et se jetant sur le diacre, répandit à terre les symboles ?, » c'est-à-dire le corps et le sang de Notre-Seigneur, qu'on donnoit aux baptisés.
Il est aisé maintenant, en comparant ce récit avec la lettre de saint Chrysostome, d'entendre toute la suite de cette tragique histoire. Les soldats effrayérent ceux qui étoient déjà dépouillés pour le baptême ; et leur officier paien à leur tête, ils entrèrent dans le lieu où l'on baptisoit déjà; car l'action fut longue, puisque, comme dit Pallade en deux endroits, on y baptisa jusqu'à trois mille hommes. Il étoit minuit; et les mystères que l'on commencoit à l'entrée de la nuit selon la coutume, les jours de jeüne, et d’un jeüne si solennel, étoient achevés : on avoit porté les dons consacrés , c’est-à-dire le corps et le sang de Notre- Seigneur dans le baptistère, pour communier les nouveaux enfans de l'Eglise. Ce fut donc alors que les païens virent ce qu'ils ne devoient pas voir : ce fut alors qu'ils pénétrèrent jusqu’au lieu sacré, où reposoient les choses saintes et où ces trois mille hommes les venoient prendre à mesure qu'on les baptisoit. Là, dans un si grand désordre, les sacrés symboles et le sang de Notre-
! Epist. Chrysost., ad Inn. Pap., n. 3; tom. III, p. 518; Palladius, de Vifá Chrys.,tom. XIII, p. 34, edit, Bened. — ? Palladius, 25id.
(a) Quatre cents, et non quarante; zevoxzoct.os : quadringentos. (Edit. de Déforis.)