PARTIE I, ART. VI, N. XLVIII
inégalité, parce que cet auteur ajoute que « le Fils est le rayon, raisonnec'est-à-dire une portion tirée du tout; le Père est toute la sub- épais stance, et le Fils est la portion dérivée de tout';» ce qui emporte, dit le ministre ?, inégalité manifeste. Que de chemin il faut faire pour venir de là au concile de Nicée, et à cette inégalité que le ministre y veut trouver à quelque prix que ce soit! Il faut premierement, qu'il soit bien constant que le ministre ait bien entendu Tertullien. Je n'en crois rien; je crois qu'il se trompe : je crois que Tertullien a passé d'une comparaison à une autre, de celle du rayon à celle du flambeau allumé; je crois, dis-je, que cette parole : Lumière allumée à une lumière, LumEN de lumine accensum ?, ne convient pas au rayon qu'on ne va pas allumer au soleil, mais qui en sort comme de lui-méme par une émanation naturelle; mais qu'elle s'entend d'un flambeau qu'on allume à un flambeau déjà allumé, ou d'un feu que l'on continue et que l'on étend en lui approchant de la matière. C'est le sens de Tertullien, je le maintiens: la suite le fait paroitre, puisqu'il ajoute : « Le fond de la matière demeure le méme; » la flamme ne diminue pas, « encore que vous l’attiriez sur plusieurs matières qui en empruntent les qualités. » Voilà une matière allumée, d’où il s'en allume une autre; voilà la comparaison de saint Justin, où le ministre avoit reconnu une égalité si parfaite. Tertullien emploie cette double comparaison pour prendre de l'une et de l'autre ce qu'elles avoient de meilleur, et soulager par ce moyen le plus qu'il pouvoitles paiens qu'il tàchoit d'élever à la pureté de nos mystères. Que s'il est ainsi, s'il est vrai que le concile en disant : Lumière de lumière, ait eu Tertullien en vue, bien éloigné d'avoir établi l'inégalité, il aura plutôt établi l'unité et l'égalité parfaite, ainsi que nous avons vu. Mais laissons là cette explication ; n'incidentons pas avec un homme qui ne cherche qu'à tout embrouiller, et à s'arréter en beau chemin. Je vous accorde, si vous le voulez, M. Jurieu, que Tertullien parle ici du rayon : vous êtes encore bien loin de votre compte ; car pour venir à votre prétendue inégalité, il faut que Tertullien soit inexorablement obligé à soutenir sa comparaison en toute rigueur, et qu'il s'engage à trouver 1 Tertull. adv. Praz., n. 9. — ? Lett. v1 de 1689. — 3 Tertull., apo/., n. 21. TOM. XVI. À
dans la nature matérielle et dans le corps du soleil une image entière et parfaite de ce qui convient à Dieu. Il faut aussi le forcer à soutenir dans la signification la plus rigoureuse son terme de portion et de partie, encore qu'il ait dit ailleurs, comme on a vu, que Dieu n'a point de parties et ne se divise pas. Et quand on aura fait voir contre ce que nous avons démontré ailleurs, que Tertullien ait mis tous ces termes dans leur dernière et plus basse grossièreté, il faudra encore que le concile de Nicée ait pris ces expressions : Lumière de lumière, non pas de saint Paul, comme nous
verrons qu'il a fait, ni dela commune tradition qui les lui avoit
Le ministre veut trouver dans le concile de Nicée tout le contraire de ce
apportées, mais de Tertullien tout seul; et encore qu'en les prenant de lui, ce saint concile n'y ait rien osé rectifier : en sorte que le Fils de Dieu dans l'intention du concile ne soit au pied de la lettre qu'une partie de la substance divine, pendant que le Pére en est le tout. Mais si cela est, nous allons bien loin; car tout à l'heure? le ministre nous accordoit du moins que cette inégalité, que les anciens et Tertullien admettoient entre le Père et le Fils, n'emportoient aucune « diversité de substance : » mais ses idées sont changées, et il faut qu'entrele Père et le Fils il y ait en ce qui regarde la substance la même diversité qui se trouve entre le tout et la partie; en sorte que le consubstantiel de Nicée, qui a fait tant de bruit dans le monde, ne soit plus qu'un consubstantiel en partie, et que le Fils de Dieu n'ait recu qu'une partie de la substance de son Père. Nous voilà Ede loin de notre route. Nous croyions sur cette matiére n'avoir à soutenir de variations que dans les Péres qui ont précédé le concile de Nicée ; mais ce concile méme n'en est pas exempt, etila voulu expressément marquer qu'il ne vouloit pas condamner la prétendue erreur de Tertullien, qui aura fait le Fils inégal au Pére jusqu'à n'étre qu'une meus de sa substance.
Voici bien un autre prodige : c'est que depuis le temps du concile jusqu'à M. Jurieu, personne n'en aura entendu le sens, puisque tous les Péres, sans en excepter aucun, y ont cru voir toute sorte d'inégalité entre le Pére et le Fils si parfaitement excluse, que depuis il n'en a jamais été parlé; ainsi les Pères
1 Ci-dessus, n. 45. — ? Ci-dessus, n. 27.