PARTIE II, CHAPITRE XXX
que de participer à la coupe. Il n'en sauroit donc disconvenir à l'égard de l'enfant, bien qu'il n'ait fait les efforts qu'on représente que quand on lui présenta le calice. » Voilà le fait bien avoué. Il est constant que l'enfant ne fit ses efforts qu'au calice. Elle n'avoit done pas recu le pain ; car alors de semblables efforts fussent arrivés; et quand on veut faire accroire qu'à cause que je ne nie pas que les autres l'eussent recu, je ne le puis nier de cet enfant, on suppose contre l'évidence du fait qu'il n'y a rien de particulier à son égard; et c'est au lieu de résoudre la difficulté, la dissimuler au lecteur.
Enfin M. de la Roque me fait raisonner en cette sorte: « Si je suis persuadé, dira peut-étre ce savant évéque, que les fidéles avoient déjà recu le pain, c'est parce que c'étoit l'usage ordinaire de l'Eglise ; et je lui dirai à mon tour : La petite fille l'avoit aussi recu, parce que c'étoit une pratique constante et universellement établie dès les premiers siècles. » C’est ainsi qu'on donne le change au lecteur crédule. Il s'agit de trouver dans saint Cyprien pourquoi il ne rapporte qu'au sang un miracle qui auroit dü arriver au corps : on allègue d'abord d'autres Pères; et comme on voit que saint Cyprien n'est pas expliqué par là, on se propose de l'expliquer par les circonstances du fait qu'il raconte. On rapporte les circonstances qui ne font rien à l'affaire et ne regardent que les adultes ; et au lieu de rendre raison du miracle arrivé à l'enfant, on coupe tout court, et l'on passe aux anciens auteurs où il n’y a pas un mot de ce qu'il falloit éclaircir.
Cependant M. de la Roque, comme s'il avoit épuisé la difficulté quil n’a pas séulement effleurée, continue en cette sorte : « A toutes ces preuves, j'en ajoute une nouvelle qui m'étoit presque échappée de la mémoire *. » A la bonne heure; peut-être qu'enfin il y dira quelque chose qui regarde saint Cyprien et le miracle arrivé à cet enfant; non : « Cette preuve est tirée de l'onzieme concile. de Toléde, qui fut assemblé l'an 675, » quatre cents ans aprés ou environ, et sans assurément qu'il y soit parlé ni de saint Cyprien, ni de l'enfant, ni du miracle. Remettons done ce concile à une autre fois, et voyons si l'Anonyme réussira mieux.
1 La Roq., p. 163. E
Nu
« Je réponds, dit-il, en premier lieu que comme M. Bossuet nous avoue que dans ces premiers siècles la communion ordinaire des fidèles étoit sous les deux espèces, ÿ y a toute apparence que cette petite fille avoit déjà pris le pain !. » Nous voici dans les apparences et les conjectures contre un passage formel et décisif. Mais enfin quelles sont ces conjectures? Les mêmes qu'a déjà faites M. de la Roque, et que nous avons réfutées. Ce que celui-ci fait de.mieux, c'est qu'il fait ce que n'a osé faire M. de la Roque; il propose mon raisonnement, que cet autre ministre avoit dissimulé : et aprés avoir dit comme lui que le diacre ayant présenté la coupe à l'enfant à son rang comme aux autres, il y a la même raison de croire d'elle que des autres, qu'elle avoit auparavant, selon la coutume, recu le pain; il rapporte ce que je dis pour y mettre de la différence, qui est que saint Cyprien fait ici commencer au sang le miracle, qu'on auroit vu dès la communion du. corps, si l'enfant l'avoit recu. L'Anonyme reconnoit franchement que la chose en effet devoit arriver de cette sorte, et il ne voit de ressource pour lui qu'en disant qu'aussi est-elle arrivée. Mais voyons conibien foiblement il le prouve : « Je réponds, dit-il, que saint Cyprien nous donne assez à entendre que cette petite fille ne prit qu'avee peine le pain sacré, quoiqu'il ne le dise pas expressément, en nous marquant que dés qu'elle fut dans l'église, elle se mit à pleurer et crier et troubler toute l'assemblée, et qu'elle prit ainsi le sang précieux.» Mais ce ministre qui étoit entré plus franchement que l'autre dans la difficulté , dissimule à son tour où en est la force. C'est que saint Cyprien nous représente la petite fille agitée à la vérité durant toute la priére, mais particulièrement, et d'une manière bien plus terrible, à la présence de l'Eucharistie, comme si elle eüt senti Jésus-Christ présent ; mais ce redoublement du trouble ne parut qu'à la présence du. sang précieux : c’est devant la coupe sacrée, qui le contenoit, qu'elle détourna sa face, comme ne pouvant supporter une telle Majesté : elle ferma la bouche : elle refusa le calice : elle ne put retenir la goutte de sang précieux qu'on lui mit par force dans la bouche: ce sang ne put demeurer «dans des entrailles souillées ;
1 Anonyme, p. 192.