PARTIE II, CHAPITRE XXXIV
et je ne sais plus dans cette supposition loù l'Anonyme pourra cacher les manichéens. Car enfin ce diacre voyoit bien d'abord si quelqu'un refusoit la coupe. C'étoit fait d'eux aussitôt, et les voilà découverts dés le premier jour. L'Anonyme ainsi convaincu par ses propres mots, tâche ici de faire passer doucement une autre manière de communier, où le fidèle 'qui avoit recu le pain sacré « alloit prendre la coupe à une autre table; ce qui faisoit, poursuit-il, qu'on ne pouvoit pas toujours si bien observer ceux qui refusoient le calice. » Mais cette double table est clairement une pure fiction, que les ministres ont prise dans leur Cène. L'Eglise ancienne n'en connoissoit qu'une d’où l'on donnát aux fidèles le corps etle sang qu'on y avoit consacrés. La communion se donnoit, comme l'Anonyme l’a dit, d'abord naturellement. On le voit dans l'Ordre romain, où ceux à qui l'ofüiciant venoit de porter le pain, recoivent la coupe sacrée du diacre qui le suivoit. Ainsi quelque confusion que l'Anonyme ait voulu ici se figurer dans la multitude, le diacre, soit qu'il n'y en eût qu'un, soit que dans les églises nombreuses plusieurs se partageassent comme par cantons, en allant de rang en rang, ne permettoient à personne d'échapper à la vue, et la réception du sang n'étoit pas moins
éclairée que celle du corps. Or l'Anonyme suppose qu'on remar- : quoit distinetement tous ceux qui recevoient le corps; et en effet saint Léon reconnoît que les manichéens le prenoient tous. On remarquoit done aussi distinctement ceux qui recevoient le sang ; et si tous étoient obligés de le recevoir, il ne restoit plus d'évasion aux manichéens.
Plus l'Anonyme avance, plus il s'embarrasse ; car voici sa dernière fuite : « Il pouvoit encore y en avoir qui ne faisoient pas difficulté de s'approcher de la communion du calice, et ou faisoient semblant d'en boire, ou en buvoient un peu qu'ils retenoient à la bouche pour le rejeter, ou lorsqu'on leur présentoit la coupe, S'exeusoient sur l'impossibilité naturelle de boire du vin, ce qui paroissoit une légitime excuse !. » Tout le monde voit assez où l'on en est, quand on a recours à ces subterfuges. Car premièrement, pour ceux qui n'auroient fait pour ainsi dire que toucher
1 Anonyme, p. 235.
dé
la coupe du bout des lèvres sans rien avaler, leur artifice Gp grossier n'auroit jamais imposé aux diacres, qui levoient euxmémes la coupe pour en faire boire, et qui dans la distribution d'un si grand mystère étoient très-attentifs à ce qu'ils faisoient. Pour les autres , qu'on veut supposer avoir pris du vin dans la bouche et l'avoir ensuite secrètement rejeté, si c'eüt été de ceux-là qu'on eût à la fin découverts, saint Léon n'auroit pas manqué de leur reprocher ce nouveau genre de sacrilége. Ce n'est donc point de tels gens qu'il veut qu'on remarque, puisqu'aussi bien on se seroit trop vainement tourmenté à les remarquer. C'est, comme disoit saint Léon, « ceux qui recevoient avec une bouche indigne le corps de Notre-Seigneur, et évitoient absolument de boire son sang.» Il est clair qu'on leur voyoit aussi ouvertement laisser le sang, qu'on leur voyoit ouvertement recevoir le corps ; et s'il eût été question de la secrète profanation dont l'Anonyme les accuse, il eût été aussi aisé de la leur imputer à l'égard du corps qu’à l'égard du sang, puisqu'il n'eüt rien paru de l'une non plus que de l’autre. Ainsi tout ce que dit l'Anonyme est imaginaire. Car pour ce qui est du dernier refuge qu'il s'imagine trouver dans ceux qui auroient pu prétexter l'impossibilité de prendre du vin, qui ne voit qu'un cas aussi rare et dont à peine on trouveroit un ou deux exemples dans les assemblées les plus nombreuses,’ auroit paru une excuse trop visiblement affectée pour tous les manichéens? Il n'y a donc visiblement aucune ressource dans toutes les suppositions de nos adversaires, pendant que: tout est clair dans la nótre; puisque la liberté de communier sous une ou sous deux espèces cachoit d'abord les manichéens, et que l'affectation de n'en prendre qu'une les découvroit dans la suite. !
Le décret tant vanté du pape Gélase confirme notre sentiment. En voici les propres paroles : « Nous avons été informés que quelques-uns, aprés avoir seulement pris une parcelle du corps Sacré , s'abstiennent du calice du sacré sang; lesquels certes, puisqu'on sait qu'ils sont attachés à je ne sais quelle superstition, NESCIO QUA SUPERSTITIONE DOCENTUR ADSTRINGI ; Où qu'ils prennent les sacremens tous entiers , ou qu'ils en soient tout à fait privés,