‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 344 sur 403 · PARTIE II, CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAPITRE XXXIV

parce que la division d’un seul et même mystère ne se peut faire sans un grand sacrilége 1. »

Tous les protestans triomphent de ce passage, et M. de la Roque en particulier triomphe des paroles de Cassander, « qui, dit-il, ne nous permet pas de douter du vrai sens du témoignage de Léon, ni du décret de Gélase *; » comme si dans la recherche que nous faisons de la tradition ancienne, les paroles d'un auteur si récent et si ambigu étoient une loi pour nous. Quelle illusion! Mis puisqu'il estime tant cet auteur, qu'il écoute ce qu'il a dit sur le décret de Gélase dans le dernier ouvrage où il a parlé de la matière des deux espèces : « Ce qu'on objecte de Gélase, » que la division d'un seul et méme mystére ne se peut faire sans un grand sacrilége, « regarde ceux qui refusoient dans la communion publique le calice qu'on leur présentoit, parce qu'ils croyoient que le corps de Notre-Seigneur n'avoit point de sang ?. » Ainsi ce refus du sang qui fait un méme mystére avec le corps, faisoit qu'on nioit en Jésus-Christ un vrai sang naturel; ce qui étoit sans doute un grand sacrilége. :

Ce n'est point par l'autorité d'un auteur moderne, mais par l'évidence de sa raison, qu'on est forcé de mettre la division du mystère que saint Gélase a réprouvée, non pas à prendre le corps sans prendre le sang, ce qui se faisoit innocemment en tant de rencontres que nous avons vues; mais à nier le sang de Jésus-Christ, et à le retrancher du mystére, comme ne pouvant en faire aucune partie et comme n'appartenant pas à l'institution de Notre-Seigneur.

En effet le pape Gélase fonde la condamnation de ces hérétiques, qu'il accuse de diviser le corps et le sang, non sur une raison générale, mais sur leur particulière superstition; «lesquels certes, dit ce grand pape, puisqu'on sait qu'ils sont attachés à je ne sais quelle superstition, ou qu'ils prennent les sacremens tous entiers, ou qu'ils en soient tout à fait privés.» La question est décidée en notre faveur par ce puisque du pape Gélase. Aussi M. du Bourdieu l'óte-t-il de sa traduction , et voici comment il

1 Apud Grat., de Consecr., dist. 11, cap. XII. — ? La Roq., p. 193-195. — 5 Consult, Cass., art. 22, de utraq. spec.

traduit : « Je ne sais à quelle superstition ils sont attachés ; qu'ils prennent les sacremens entiers, ou qu'ils soient privés des sacremens entiers. » La liaison l’incommodoit, et il ne pouvoit souffrir que la condamnation de ce grand pape se trouvât seulement fondée sur une superstition, qui assurément ne nous convient pas. Cependant quand je lui reproche une si honteuse et si manifeste corruption du texte, M. de la Roque le trouve mauvais : «En uif autre , dit-il, que M. de Meaux , j'appellerois cela vétiller et chicaner ; mais le respect que j'ai pour lui m'empéchera toujours d'user de ces termes à son égard. J'aime mieux dire qu'il y a dans ses remarques un peu trop de délicatesse et de subtilité t.» Malgré son fade compliment, on voit bien qu'il me veut traiter de vétillard et de chicaneur; et moi, sans m'en émouvoir, je rapporte ce passage entier, afin seulement qu'une bonne fois on apprenne à connoitre les ministres, qui n'insultent jamais davantage que lorsque leur tort est plus visible. Car le moyen de défendre une fausseté si complète ? Si le puisque ne faisoit rien dans le texte de saint Gélase, pourquoi M. du Bourdieu l'eüt-il 0t6? N'est-ce rien faire dans un corps humain que d'en ôter les nerfs et les ligamens ? C'est un pareil attentat d'óter à un discours les particules qui en font la connexion. Que la superstition qui fait ici le sujet particulier de l'ordonnance du pape Gélase soit celle des manichéens ou non , comme le veut l'Anonyme aprés Calixte et du Bourdieu , il ne nous importe : il nous suffit que le puisque restreigne la condamnation à ce cas particulier, quoiqu'au fond il n'y ait pas lieu de douter que ces superstitieux , dont parle Gélase, ne fussent les manichéens. On les voit.dans la méme erreur et dans la méme pratique que saint Léon avoit remarquée dans ces hérétiques. Du temps du pape saint Gélase, ces hérétiques continuoient à se cacher dans Rome ; et il est expressément marqué dans sa vie, « qu'il découvrit à Rome des manichéens , qu'il les envoya en exil, et qu'il fit brüler leurs livres devant l'église de Sainte-Marie. » C'étoit l'un des caractères des manichéens de se méler secrétement parmi les fidéles, pour les infecter insensiblement de leur erreur. Le terme de superstition, dont se sert le 1 La Roq., p. 197, 198. — ? Anast., Bibl., Vit. Gelas,

Page 1