PARTIE II, CHAPITRE XXXV
«on met avec la cuiller du sang précieux en forme de croix sur chaque pain *. » C'est ce que je n' ai pas dissimulé dans le Traité de la Communion *. Car s'il faut écrire, ce doit être pour rendre témoignage à la vérité, et non pas pour remporter la victoire à quelque prix que ce soit. Mais j'ai fait voir clairement qu'avec ces gouttes de sang sur chaque pain qu'on réservoit, notre argument n'en est pas moins fort, pour deux raisons.
La première, c'est que quelques gouttes de sang sur un pain entier sont un trop foible secours pour donner la communion sous les deux espèces après la réserve de quelques jours, et aprés encore que, selon la coutume des Grecs, on a fait passer les pains consacrés sur le réchaud pour y dessécher entièrement ce qu'il y auroit de liqueur. Il paroit donc clairement, comme je l'ai remarqué, que les Grecs n'ont pas en « vue dans ce mélange, la communion sous les deux espéces, qu'ils eussent données autrement sls les avoient crues nécessaires, mais l'expression de quelque mystère, tel que pourroit être la résurrection de Notre- Seigneur, que toutes les liturgies grecques et latines figurent par le mélange du corps et du sang, parce que la mort de Notre- Seigneur étant arrivée par l'effusion de son sang, ce mélange du corps et du sang est très-propre à représenter comment cet Homme-Dieu reprit la vie. »
Mais la seconde raison est encore plus décisive, puisque j'ai prouvé clairement que cette légère infusion du sang de Notre- Seigneur sur son sacré corps n'est pas ancienne parmi les Grecs ?. Car Michel Cérularius , patriarche de Constantinople, qui vivoit dans le milieu du onzième siècle, écrivoit encore dans la Défense de l'office des Présanctifiés, « qu'il faut réserver pour cet office les pains sacrés qu'on croit être, et qui sont en effet le corps vivifiant de Notre-Seigneur, sans répandre dessus aucune goutte du sang précieux. » Et l'on trouve dans Harménopule, célébre canoniste de l'église de Constantinople, « que selon la doctrine du bienheureux Jean,» patriarche de Constantinople (soit que ce soit saint Jean Chrysostome, ou saint Jean l'Aumónier, ou saint Jean le Jeüneur, ou quelque autre ), « il ne faut point répandre
1 Euchol., p. 490. — ? Traité de la Commun., Y part. n. 6, p. 292. — * Ibid.
le sang précieux » sur les Présanctifiés qu'on veut réserver; «et c'est, dit-il, la pratique de notre église !. » Ces deux passages cités dans le Traité de la Communion, sont demeurés sans réplique. Comme donc ni M. de la Roque ni l'Anonyme, de si rigoureux censeurs, n'ont rien eu à y opposer, le fait demeure pour avéré. Ainsi, quoi que puissent dire les Grecs modernes, leur tradition est contre eux, et il doit passer pour constant que le pain sacré se réservoit seul dans l'office des Présanctifiés.
Aussile patriarehe Cérularius a-t-il pris une autre méthode, pour trouver les deux espèces dans cet office; et M. de la Roque produit avec moi un passage de ce patriarche dans l'ouvrage que nous venons de citer, où il dit « qu'on met le pain saint présanctifié, et auparavant devenu parfait, » c'est-à-dire déjà consacré, « dans le calice mystique ; et ainsi le vin qui y est, est changé au sacré sang du Seigneur, » et l'on croit « qu’il. y est changé, » sans qu'on ait dit sur ce vin, del'aveu de ce patriarche et de M. de la Roque, «aucune des oraisons mystiques et sanctifiantes; » par oü il paroit clairement que Michel Cérularius ne mettoit pas la communion des deux espèces dans l’infusion , qu'on fait à présent parmi les Grecs, de quelques gouttes de sang sur un pain consacré.
De dire qu'il la faille mettre dans la consécration du vin, qui se feroit par le mélange du corps, c'est ce que nous détruirons bientôt par des raisons si démonstratives , que j'espere qu'il n’y aura aucune réplique ; observant seulement en attendant que le premier qui ait écrit que le vin est changé au sang par le mélange du corps, est le patriarche Michel, environ en lan 1050 de Notre-Seigneur, sans que M. de la Roque, qui nous vante ici lantiquité grecque et latine , ait pu nommer un seul auteur ni grec ni latin qui ait dit la méme chose avant ce temps.
Et sans aller plus avant ni approfondir davantage la question, on voit déjà l'absurdité de cette doctrine, puisque par une telle imagination le patriarche Michel détruit l'office des Présanctifiés, qu'il avoit dessein d'établir. Car cet office consiste à donner sans consécration les mystères déjà consacrés dans le sacrifice précé-
1 Harm., Epist. Can., sect. 11, tit. 6,