PARTIE II, CHAPITRE XXXIX
C'est donc croire que l'on consacre le sang aussi bien que le corps; et Aleuin n'a pas entendu qu'on püt consacrer le sang par le seul mélange sans prononcer aucune parole, ni que ce füt le sens de la rubrique qu'il rapportoit.
Ici M. dela Roque se tait : il ne dit pas un seul mot à ce passage d'Aleuin, quoique je l'eusse rapporté : sentant bien en sa conscience qu'il n'y a point de meilleur interprète d'Alcuin, ni de la rubrique qu'il nous a rapportée le premier, qu'Aleuin méme. Il s'ensuit donc clairement que si l’on prend le pain sacré dans du vin, c'est une espéce d'ablution pour en faciliter le passage et entraîner toutes les parcelles de l'Eucharistie qui pourroient rester dans la bouche; et que s'il est dit que le vin soit sanctifié par le mélange du pain sacré, c'est de cette sanctification extérieure, oü les choses qui ne sont pas saintes par elles-mémes, le deviennent en quelque facon par l'attouchement des choses sacrées, comme le calice, le corporal et les autres vaisseaux sacrés sont sanctifiés et cessent d'étre profanes par l'attouchement du corps et du sang. C'est ainsi, dit saint Bernard, « que le vin mélé avec l'hostie consacrée, quoiqu'il ne soit pas consacré de cette manière solennelle et partieuliére qui le change au sang de Jésus-Christ, ne laisse pas d’être sacré en touchant le corps de Notre-Seigneur ‘. »
Quand j'explique de cette sorte avec saint Bernard cette sanctification du vin mélé avec le corps de Notre-Seigneur, l'Anonyme contre la coutume des autres ministres , qui témoignent peu de déférence pour ce saint dévot à la Vierge, dit que « quand Bernard de Clairvaux auroit été dans le sentiment de l'Eglise romaine d'aujourd'hui, il faut voir ce qu'en croyoit l'Eglise romaine d'alors ?. » Que ne répondoit-il donc à l'autorité si expresse d' Alcuin, auteur du temps, qui nous a le premier parlé dela rubrique dont ils abusent? Pouvoitil décider plus clairement qu'on ne peut consacrer le sang sans la parole qu'en disant, comme il vient de faire, que sans ces paroles : CECI EST MON CORPS, CECI EST MON SANG, nulle ville, nulle partie de l'Eglise n'a jamais pu consacrer? »
Qu'on ne m'aille pas chicaner sur ce qu'on prétend que cet Alcuin n'est pas l'Aleuin, précepteur de Charlemagne. C'est tout
1 Epist. XLIX, n. 2, tom. I, col. 71. — ? Anonyme, p. 242, 253.
ce que l'Anonyme a su répondre à ce passage. Mais. que ce soit cet Aleuin ou un autre, quoi qu'il en soit, il est constant que c'est un auteur du temps : que c'est le premier dont nous avons cette rubrique de l'Ordre romain : que Remi d'Auxerre, auteur du temps, a transcrit de mot à mot ce chapitre de la célébration de Ja messe dans l'ouvrage qu'il a composé sur la même matière t : que Florus, autre auteur du temps très-célèbre par sa piété et par son savoir, en a fait autant? ; et qu'il n'y a rien de plus constant que cette doctrine.
Amalarius n'égale pas le savoir de Florus ni d'Alcuin; mais soutenu par le méme esprit de la tradition, il assure en expliquant le canon, que la consécration s'y fait par le prêtre, en faisant ce qu'a fait Jésus-Christ, en prenant comme lui du pain et une coupe pleine de vin et d'eau, en les bénissant à son exemple, en répétant ses paroles : Verba dominica , à l'endroit où nous les répétons . encore : « C’est, dit-il, ici que la nature simple de pain et de vin est changée en une nature raisonnable; c'est-à-dire au corps et au sang de Notre-Seigneur ? : » paroles si expresses et si convaincantes, que ni M. de la Roque ni l'Anonyme n'ont pas seulement tenté d'y répondre. L'Anonyme dit seulement : « Cela peut étre: . j aurois seulement souhaité que M. Bossuet nous eût rapporté les termes d'Amalarius *. » Aussi l'avois-je fait *; et outre cela, j'avois expressément marqué l'endroit où il les auroit pu trouver; mais il ne fait pas semblant de voir tout cela, et voilà ce qu'on . appelle répondre à un livre.
Quand nous n'aurions que ces deux auteurs, qui dans toute l'antiquité eussent seuls fait mention de l'Ordre romain, c'en est assez pour détruire cette consécration faite le Vendredi saint par le mélange. Mais il faut encore ajouter qu'elle répugne à l'esprit. de cet office. Car le dessein qu'on a eu, en le faisant , est d'éviter dans la tristesse où l'on est à cause de la mort de Notre-Seigneur, : la célébrité de la consécration. Les ministres de l'Eglise interdits et comme dissipés avec les apôtres, frappés d'étonnement et plongés dans la douleur, semblent avoir oublié la plus divine de leurs
1 Tom. VI, Bibl. PP., col. 450. — ? Jbid., col. 170. — 3 Amal., lib. III, col. 24. — * Anonyme, p. 153. — ? Traité de la Cominun., I part. n. 6, p. 295.