‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 45 sur 403 · PARTIE I, ART. X, N. LXX · texte numérisé non relu

PARTIE I, ART. X, N. LXX

suit pas moins bien. La matière ou les premiers élémens, comme un chariot encore mal attelé et sans conducteur, étoient soumis au Verbe de Dieu qui en alloit prendre les rênes : et «toutes choses étant mélées, » le Verbe s'étoit avancé non pour acquérir «l'existence actuelle, » que le ministre à toute force vouloit lui donner ( ear il l’avoit éternelle et parfaite dans le sein de Dieu comme la raison et le Verbe de cette éternelle intelligence); mais pour « être l'acte et la forme, » le moteur, le conducteur et l'ame, pour ainsi parler, de la nature confuse. Rien ne se dément là dedans : c'est une allusion manifeste au commencement de la Genèse, où nous voyons péle-méle le ciel et la terre avec le souffle porté dessus; ce qu'Athénagore exprimoit par le mélange confus des choses légères et épaisses. Quand le Verbe s’avance ensuite pour débrouiller ce mélange, c’est encore une allusion à la parole que Dieu prononca pour faire naître la lumière, le firmament et le reste : car tous les anciens sont d'accord que cette parole est le Verbe même comme exprimé au dehors par son opération extérieure, ainsi qu'on a vu. De cette sorte tout étoit confus avant que le Verbe parüt, et tout se range en son lieu à sa présence. C'est donc lui qui étant déjà le Verbe de Dieu comme « son idée et son efficace, » ainsi qu'Athénagore le venoit de dire, devient « l'idée ou la forme et l'acte » de cette matière confuse vers laquelle ik s’avance pour larranger : ce qui est infiniment éloigné de cette existence actuelle qu'on lui veut donner à luiméme.

On voit dans ces expressions ce qu'on a vu dans celles de saint Hippolyte, c'est-à-dire cette opération au dehors qui est spécialement attribuée au Verbe, pour montrer que Dieu n'agit point par

une aveugle puissance, mais toujours par intelligence et par sagesse ; et c'est ce qui est encore exprimé dans les paroles suivantes qui font la troisième partie du passage d'Athénagore. Aprés avoir exposé comme le Verbe s'avance par son opération versla matière confuse pour la former, il prouve son exposition par l'Ecriture en cette sorte : « Et, dit-il, l'esprit prophétique s'aecorde avec mon discours, lorsqu'il dit (ou lorsqu'il fait dire au Verbe dans les Proverbes de Salomon) : Le Seigneur m'a créé le commence-

Suite du passage d'Athénagore qui en fait tout le dénouement, et que le ministre supprime.

Dessein d'Athénagore dans ce passage

ment de ses voies !. » Le ministre traduit cet endroit, dont il croit se pouvoir servir pour son dessein, à cause du terme de création qui sembloit induire dans le Verbe une nouvelle existence au commencement de l'univers , ainsi que le ministre le pensoit alors; mais il supprime le reste du passage d'Athénagore qui auroit fait voir le contraire. Cet auteur poursuit done ainsi : « L'esprit prophétique s’accorde avec mon discours, lorsqu'il dit: Dieu m'a créé..... Et quant à ce qui regarde ce méme esprit prophétique qui agit dans les hommes inspirés, nous disons qu'il est une émanation de Dieu, et qu'en découlant de lui (sur les prophètes qu'il inspire), il retourne à lui par réflexion comme lerayon du soleil. » C'est en effet le propre de l'inspiration de nous ramener à Dieu qui en est la source comme de l'Esprit qui la donne; par où l'on voit clairement que sans parler de l'émanation éternelle du Saint- Esprit, où les paiens à qui il écrit n'auroient rien compris, Athénagore fait connoitre cette Personne divine par son émanation etson effusion temporelle sur les prophètes, c'est-à-dire par l'opération qu'elle y exerce comme il venoit de faire connoitre le Verbe par celle qu'il exercoit dans la création de l'univers; ce qu'il finit en disant : « Qui ne sera donc étonné qu'on nous fasse passer pour athées, nous qui reconnoissons Dieu le Pére, Dieu le Fils et le Saint-Esprit ? » :

Le ministre n'a qu'à dire maintenant que le Saint-Esprit n'étoit pas, ou qu'il n'étoit pas parfait avant qu'il inspirât les prophètes, ou que par cette inspiration qui n'est qu'une effusion du Saint- Esprit au dehors, il acquiert quelque nouvel étre ou quelque nouvelle maniére d'étre : et s'il a honte de le penser et de faire changer le Saint-Esprit à cause qu'il change en mieux les prophétes qu'il inspire, il doit entendre de la méme sorte cette création, c'est-à-dire cette production au dehors du Verbe qui étoit toujours , et qui sans changer lui-méme a changé toute la nature en mieux.

On voit maintenant assez clairement tout le dessein d'Athénagore, qui pour empécher les paiens de nous mettre au rang des athées, entreprend de leur donner quelque idée du Dieu que nous

1 Prov., vii, 21.

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