PARTIE I, ART. XI, N. LXXXIII, LXXXIV
ces portions de lumiére et les autres choses semblables que nous avons observées : c'étoit si peu des expressions précises et littérales, qu'on en cherchoit d'autres pour redresser ce qu'elles pouvoient avoir de défectueux; et le caractère de similitude y étoit si marqué, qu'il n'y a rien, comme on a vu, de si ridicule à notre ministre que d'avoir voulu pousser à bout ces comparaisons.
Celles qu'on tire de l'ame, qui est un esprit que Dieu a fait à son image , sont plus pures, mais toujours infiniment disproportionnées à la nature divine. L'architecte, avons-nous dit, répand son idée et tout son art sur son ouvrage : ce qu'il a mis au dehors est en quelque facon ce qu’il avoit concu au dedans : tout cela se peut appliquer à Dieu lorsqu'il produit le monde par son Verbe; mais il faut y apporter les distinctions nécessaires : car tout cela dans le fond n'est que similitude et métaphore méme à l'égard de l'architecte mortel, qui à la rigueur garde toujours sa pensée, et ne la met pas hors de lui quand il bâtit : à plus forte - raison tout cela n'est que bégaiement et imperfection à l'égard de Dieu.
Mais la comparaison que les Péres pressent le plus est celle de notre pensée et de notre parole, ou comme parle la théologie, de nos deux paroles : l'intérieure par laquelle nous nous entretenons en nous-mêmes, et l'extérieure par laquelle nous nous exprimons au dehors. Tous les Péres ont entendu aprés l'Ecriture que le Fils de Dieu étoit son Verbe, sa parole intérieure, son éternelle pensée et sa raison subsistante, parce que verbe, parole et raison, c'est la même chose; et pour la parole extérieure ils la trouvoient attribuée à Dieu au commencement de la Genèse, lorsqu'il dit : « Que la lumière soit, et la lumière fut : qu'il se fasse une étendue, » ou « un firmament, et il se fit une étendue, » ou «un firmament ' ; » et ainsi du reste. Il est bien clair que cette expression de la Genése, qui fait prononcer à Dieu une parole extérieure, est une similitude qui nous représente en Dieu la plus parfaite, la plus efficace et pour ainsi dire la plus royale, et en méme temps la plus vive et la plus intellectuelle maniére de faire
1 Gen., 1, 3 et seq.
Que visiblement!
les comparaisons lirées des
opérations de notre,
ame n'étoient (en-
core qu'un bégaiement en
les comparant à la naissance
du Verbe.
Que toute la suite du discours des Péres conduisoit naturellement l'esprit au sens figuré et mélaphorique.
les choses, lorsqu'il n'en coûte que de commander et qu'à la voix du souverain, qui demeure tranquille dans son tróne, tout un grand empire se remue. Ainsi Dieu commande par son Verbe ; et non-seulement toute la nature, et autant linsensible que la raisonnable, mais encore le néant méme obéit. Une si belle similitude méritoit bien d'étre continuée; mais en la continuant il falloit toujours se souvenir de son origine. On a suivi la comparaison en disant que cette parole : «Que la lumière soit, » et les autres de méme nature, étoient en Dieu comme en nous l'image de la pensée; qu'en disant: «Que la lumière soit, » Dieu avoit produit au dehors ce qu'il avoit au dedans, son idée, son intelligence, son Verbe en un mot qui est son Fils : qu'il l'avoit « proféré, prononcé, manifesté au dehors, » à la manière que nous l'avons vu ! : qu'alors il l'avoit créé, engendré, enfanté en quelque facon, comme un discours que nous prononcons aprés l'avoir médité, est en quelque sorte la production et l'enfantement de notre esprit. On sent bien naturellement que tout cela est la suite d'une comparaison; mais le ministre veut tout prendre rigoureusement. En poussant la comparaison, Tertullien dit que cette prononciation extérieure où Dieu profère ce qu'il pensoit, en disant: « Que la lumiére soit faite, » et le reste, est la parfaite nativité du Verbe? : le ministre conclut de là que le Verbe en toute rigueur est vraiment enfanté. Mais comme Tertullien attribue la perfection à cette seconde nativité, à cause qu'en un certain sens et à notre manière d'entendre, une chose est regardée comme plus parfaite, lorsqu'elle se manifeste par son aetion : le ministre s'obstine encore à dire au pied de la lettre que le Verbe change, et acquiert sa perfection par cette seconde naissance; et parce que le méme auteur ajoute apres, que le Verbe par ce moyen est sorti du sein de son Pére, ou pour mettre ses propres paroles (car il ne faut point obscureir les choses par trop de délicatesse), « qu'il est sorti de la matrice de son cœur ?, » le ministre conclut encore qu'avant que Dieu eüt parlé, le Verbe étoit dans son sein, mais seulement comme concu, au lieu que par sa parole il a été vraiment engendré et mis au jour. Voilà dans Tertullien
1 Ci-dessus, n. 66 et suiv. — ? Tertul., Adv. Praz., n. 5-1. — 3 Ibid,