‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 81 sur 403 · PARTIE III, N. XXVIII · texte numérisé non relu

PARTIE III, N. XXVIII

toute l'Ecriture et toute la foi au raisonnement humain. Mais voyons si la Réforme peut s'exempter de cet inconvénient.

L'auteur des Avis demande à M. Jurieu, comment il dispose son cœur dans les mystères que la raison ne peut atteindre par aucun endroit *. Et ce ministre lui répond :« Je sacrifie à Dieu, qui est la premiére vérité, toutes les résistences de ma raison : la révélation divine devient ma souveraine raison ?. » Cette réponse seroit admirable dans une autre bouche ; mais pour la faire avec efficace à un socinien, il faut donc poser pour principe, que partout où il s'agit de révélation on doit imposer silence au raisonnement humain , et n'écouter qu'un Dieu qui parle. Ainsi lorsqu'il s'agira de la présence réelle et du sens de ces paroles : Ceci est mon corps , il n'est plus permis de répondre, comme fait M. Jurieu?: « L'Eglise romaine croit avoir une preuve invincible de la présence réelle dans ces paroles de Jésus-Christ : Sí quelqu'un ne mange ma chair, etc. Prenez, mangez, ceci est mon corps. Cette prétendue manducation nous conduit à des prodiges, à renverser les loix de la nature, l'essence des choses, la nature de Dieu, et l'Ecriture sainte , à nous rendre mangeurs de chair humaine. De là je conclus sans balancer qu'il y a de l'illusion dans la preuve et de la figure dans le texte. » Mais je vous prie, que fait autre chose le socinien? ne trouve-t-il pas dans la Trinité, dans lIncarnation , dans l'immutabilité de Dieu, dans sa prescience, dans ie péché originel, dans l'éternité des peines, des prodiges, des renversemens de la nature de Dieu et de l'essence des choses ? Faut-il donc entrer avec lui dans cette discussion, et jeter de simples fidéles dans la plus subtile et la plus abstraite métaphysique? Oü est donc ce sacrifice de résistance de notre raison qu'on nous promettoit? Et s'il nous faut disputer et devenir philosophes, que devient la simplicité de la foi ?

M. Jurieu dira peut-étre : J'emploie, il est vrai, la résistance de la raison contre la présence réelle : mais c'est aussi que la raison y résiste plus qu'à la Trinité, à l'Incarnation et aux autres mystères que le socinien rejette. Vous voilà donc, encore un coup,

1 Traité I, art. 1, p. 16. — ? Lett. 111, p. 131. — ? Des deux Souv., chap. vir,

Si les calvinistes sont recus à dire que le mystère de la Tri-

deer à disputer sur le plus et sur le moins de la résistance : il faut faire moins op- argumenter le simple fidèle, il en faut faire un philosophe, un diasn qe lecticien ; et celui dont vous ne voulez pas charger la foiblesse ou piene l'ignorance, de la discussion de l’Ecriture, est jeté dans la discus- """ sion des subtilités de la philosophie la plus abstraite et la plus contentieuse. Est-ce là ce chemin aisé et cette voie abrégée de conduire le chrétien aux vérités révélées ?

E Mais, direz-vous, il ne s'agit pas de raisohnement : j'ai les sens vinises mêmes pour moi; et je vois bien que du pain n'est pas un corps. idm, Ignorant, qui n'entendez pas que toute la difficulté consiste à sa-

pu voir si Dieu peut réduire un corps à une si petite étendue ! Le luthérien croit qu'il le peut; etsi vous vous obstinez à vouloir conserver le pain avec le corps, il le conserve et donne aux sens tout ce qu'ils demandent; vous n'avez donc rien à lui dire de ce cóté-là, et vous voilà à disputer sur la nature des corps, à examiner jusqu'à quel point Dieu a voulu que nous connussions le secret de son ouvrage, et s'il ne voit pas dans la nature des corps comme dans celle des esprits quelque chose de plus caché et de plus foncier, pour ainsi dire, que ce qu'il en a découvert à notre foible raison. Il faut done alambiquer son esprit dans ces questions de la possibilité ou impossibilité, c'est-à-dire dans les plus fines disputes où la raison puisse entrer ou plutôt dans les plus dangereux labyrinthes oü elle se puisse perdre. Et aprés tout, s'il se trouve vrai que Dieu puisse réduire un corps à une si petite étendue, qui doute qu'il ne puisse le cacher oü il voudra, et sous telle apparence qu'il voudra? Il a bien caché ses anges, des esprits si purs, sous la figure des corps, et fait paroitre son Saint- Esprit sous la forme d'une colombe : pourquoi donc ne pourroitil pas cacher quelque corps qu'il lui plaira sous la figure, sous les apparences, sous la vérité s'il le veut ainsi, de quelque autre corps que ce soit, puisqu'il les a tous également dans sa puissance? Donc le sens ne décide pas : done c'est le raisonnement le plus abstrait qu'il faut appeler à son secours, et la plus fine dialectique. Mais s'il faut être dialecticien ou philosophe pour être chrétien, je veux l'étre partout, dira le socinien : je veux sou-

mettre à ma. raison tous les passages de l'Ecriture où je la

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