‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 84 sur 403 · PARTIE III, N. XXXV, XXXVI · texte numérisé non relu

PARTIE III, N. XXXV, XXXVI

peu aprés : « Si l'Eeriture sainte ne dit pas que ces vérités soient de la dernière importance et nécessaires au salut; c'est parce que cela se voit et se sent assez : on ne s'avise point, quand on fait des philosophes, de leur dire que le feu est chaud et que la neige est blanche, parce que cela se sent’. » Ce n'est donc point par l'Eeriture qu'on prouve les articles fondamentaux ; chacun les connoit à son goût, c’est-à-dire, chacun les désigne à sa fantaisie, sans qu'on le doive ou qu'on le puisse convaincre ou désabuser sur ces articles.

- Que si on sent que ces articles sont nécessaires au salut, à plus forte raison doit-on sentir qu'ils sont véritables. Si on sent, par exemple , comme M. Jurieu vient de dire?, qu'il est nécessaire au salut de croire que Dieu est l'auteur de tout le bien qui se fait en nous, à plus forte raison doit-on sentir que c'est une vérité constante ; car il est clair que la croyance d'une fausseté ne peut pas être nécessaire au salut. Voilà les controverses bien abrégées : on n’a qu'à dire qu'on sent et qu’on goûte, pour se mettre hors de toute atteinte; et par la méme raison , vous avez beau dire à un homme : Cela se goûte, cela se sent; s'il n'a ni ce sentiment ni ce goüt, il vous quittera bientôt , et sa perte sera sans remède comme ses erreurs.

Qu'ainsi ne soit : à quoi sentez-vous que la présence réelle confessée par les luthériens ne soit pas une erreur fondamentale, et qu'ils puissent impunément étre des mangeurs de chair humaine ? Mais ce dogme de l'ubiquité, « monstre affreux, énorme et horrible, comme vous l'appelez vous-même*, d'une laideur prodigieuse en luy-mesme, et encore plus prodigieuse dans ses conséquences ; puisqu'il ramène au monde la confusion des natures en Jésus-Christ, et non-seulement celle de l'ame avec le corps, mais encore celle de la divinité avec l'humanité, et en un mot l'eutychianisme détesté unanimement de toute l'Eglise :» à quoi sentez-vous, je vous prie, que le poids d'une telle erreur si grossière, si charnelle et si manifestement contraire à l'Ecriture , ne précipite pas les ames dans l'enfer? Mais cette erreur abominable

1 Lett. nr, p. 126. — ? Ci-dessus, n. 34. — 3 Jur , Consull., p. 242; Var., Addit. au liv. XIV, n. 7.

Démonslration manifeste de:

l'illusion qu'on fait aux prétendus réformés, en les renvoyant à leur goût pour dislinguer les articles fondamentaux.

Suite de la.

méme démonstra-

tion : les calvinistes n'ont point de règle pour tolérer Luther et les lu-

thériens plutôt que les autres, Semi-pélagianisme des luthériens.

Que le semi- pélagianisme esl el n'est

d'óter à la créature toute liberté, et de faire Dieu en termes formels auteur de tous les péchés, comment la pardonnez-vous à Luther? Vous l'en avez convaincu; vous lui avez démontré que c'est un blasphéme qui tend au manichéisme , qui renverse toute religion *, et dont néanmoins il ne s'est jamais rétracté. Où étoit le goût de la vérité dans ce chef des reformateurs lorsqu'il blasphémoit de cette sorte? Mais oü étoit-il dans les autres réformateurs, qui constamment blasphémoient de méme ?? Et par quel goüt sentez-vous que cette impiété ne les empéchoit pas d'étre fidèles serviteurs de Dieu? On a démontré plus clair que le jour aux luthériens, dans l'Histoire des Variations et dans le troisième Avertissement ?, qu'ils sont devenus semi- pélagiens, en attachant la grace de la conversion à une chose qui selon eux ne dépend que du libre arbitre, c'est-à-dire au soin d'assister à la prédication ; ce qui est, en termes formels, attribuer à nos propres forces le commencement de notre salut, sans que la. grace y soit nécessaire. J'ai rapporté les endroits de Beaulieu, fameux ministre de Sedan, où il a convaincu les luthériens de cette erreur * : M. Basnage l'a reconnue 5, et il passe à M. de Meaux cette insigne variation de la Réforme. Mais l'aveu de M. Jurieu est encore ici plus considérable; puisque, dans sa Consultation au docteur Scultet, il entreprend de lui démontrer ce semi-pélagianisme des luthériens, en les convainquant d'enseigner que pour avoir la grace de la conversion, il faut que l'homme fasse auparavant le devoir de se convertir par ses forces et ses connoissances naturelles ‘: ce qui est le pur et franc semi-pélagianisme, et enferme tout le venin de l'hérésie pélagienne. Ainsi le fait est constant, de l'aveu des ministres et de M. Jurieu lui-méme.

J'en reviens donc à demander à ce ministre : Que ferez-vous en cette occasion? Vous n'oseriez abandonner les luthériens, à qui en termes précis vous offrez la communion et la paix malgré

1 Jur., Consult., p. 242; Var., Addit. au liv. XIV, n. 2, 3 et suiv.; Jur., Consult. , M part, chap. viir, p. 210 et suiv.; lle. Avert., n. 3, 4, 5 et suiv. — 2 Var., liv. XIV, n. 1, 2 et suiv.; Addit., ibid. — 3 Var., liv. VIII, n. 48, 52 et suiv.; liv. XIV, n. 416 et suiv.; llle Avert., n. 12 et suiv. — # Var., liv. XIV, n. 116. — 5 Basn., tom. Il, lib. 1], cap. It, n. 4, — 9 Jur., Consult., p. 147, MS; Var., Addit., n. ^ ; llle Avert., n, 12 et suiv.

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