‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 423 sur 588 · IX. LES SEPTANTE ET L'HÉBREU · texte numérisé non relu

IX. LES SEPTANTE ET L'HÉBREU

vie, et une longue postérité le servira : » c’est constamment Jésus- Christ, à qui sa mort donnera une longue suite d'enfans; et c'est la méme chose qu'Isaie prédit en ces mots : « S'il donne sa vie pour. le péché, il verra une longue race; et la volonté du Seigneur, sera disposée en sa main ! : » sera exécutée par sa puissance.

Verset 32 : «Ils viendront : » ce sont les apôtres : « et ilsannon-ceront sa justice : » c'est celle de Jésus-Christ : «au peuple qui nai-, tra:» au peuple du Nouveau Testament, qui naitra principalement parmi les gentils par sa mort, et qu'il a fait en donnant sa vie. .

C'est la fin de la prophétie selon l'hébreu , où les chrétiens ont l'avantage : premièrement, que s'il y a quelque verset qui puisse en quelque facon être adapté à David comme étant une excellente figure de Jésus-Christ, il y a aussi les grands caractères plus clairs que le soleil, qui ne lui peuvent convenir en aucune sorte ; et en second lieu, pour ce qui regarde Jésus-Christ, non-seulement ces grands caractères qu'on a donnés pour la clef de la prophétie lui conviennent de mot à mot, mais encore tous les versets lui conviennent effectivement, et dans un sens naturel et propre, ainsi qu'il a paru dans cette explication : de sorte que si on considére le total, tout est manifestement à Jésus-Christ , qui aussi commence par se l'appliquer, en s'écriant à la eroix : « Mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous délaissé ? »

8 IX. Différence des Septante d'avec l'hébreu.

Il est bon maintenant de considérer ce que nous diront les Septante. Nous en avons déjà rapporté le titre. Au lieu qu'au second verset, l'hébreu porte simplement : « Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi m'avez-vous délaissé? » ainsi que nous le trouvons récité par Jésus-Christ méme sur la croix, les Septante ont inséré : « Re-, gardez-moi, » pour expliquer que Jésus-Christ accoutumé aux tendres regards de son Pére, ne peut souffrir d'en étre privé , lui qui est l'objet éternel de ses complaisances. Mais il importe de bien remarquer dans les évangélistes que Jésus-Christ n'a point prononcé cette parole, et qu'il n'a fait que suivre l'hébreu , en disant : « Mon Dieu , Mon Dieu ! » sans dire: « Regardez-moi. »

1 [sa., LIN, 10.

Au même verset, au lieu de ces mots : « Les paroles de mon rugissement, » les Septante ont lu : « Les paroles de mes péchés , » c'est-à-dire les péchés du monde, qui étoient devenus les siens, comme on à dit.

Au verset 3 ils ajoutent que « ce n'est pas à lui une folie » de recourir à Dieu sans se rebuter, parce que le fidéle , quelque dédain qu'il éprouve du cóté de Dieu, doit toujours y avoir recours, ainsi qu'a fait Jésus-Christ, en retournant par trois fois à la prière dans le sacré jardin des Olives.

Au verset 4 les Septante traduisent : « Vous habitez dans le sanctuaire, vous qui êtes la louange d'Israél : » où le sanctuaire est marqué comme le lieu où Dieu écoute toutes les prières et recoit les louanges de tout Israël, qui célébroit éternellement ses miséricordes. C’est donc pour nous les marquer que les Septante ont traduit de cette sorte.

Au verset 20 les Septante ajoutent : « Pourvoyez à ma défense : » par où nous pouvons entendre que Jésus-Christ demandoit à Dieu, qu'il défendit sa personne et sa doctrine de tous les outrages que les Juifs lui faisoient.

Jusqu'ici on voit clairement que les différences des Septante ne changent rien dans le sens; mais en voici une qui paroitra plus considérable : l'hébreu lit au verset 30 : «Son ame ne vivra pas; » au lieu que les Septante ont traduit : « Mon ame vivra pour lui, » verset 31 , selon la Vulgate. Ceux qui ont seulement appris les premiers élémens de la langue hébraique , savent qu'ici la différente lecon de l'hébreu ne vient que d'un trait qui fait le changement de personne , et d'une simple lettre qui aura échappé dans l'exemplaire des Septante : mais au fond, si l'on prend la peine de se souvenir que celui dont il est écrit : « Mon ame vivra pour Dieu, » ayant dit auparavant qu'il étoit mort, ainsi que nous l'avons remarqué , s'il vit à présent , c'est qu'il ressuscite : aussi ne vit-il que pour Dieu, et comme dit le saint Apótre, « s'il est mort n. fois, c’est pour le péché; et s'il vit maintenant, c’est pour

leu !. »

. Ge que les Septante ajoutent : « Que la postérité de Jésus-Christ 1 Rom., VI, 10.

servira Dieu, et qu'on annoncera devant le Seigneur une race future, » n'est qu'une plus claire explication du peuple que la résurrection de Jésus-Christ fera naitre; et tout cela ne fait visiblement «qu'un seul et même sens avec le texte original, sans qu'il y ait le moindre changement qui mérite qu'on le considère, comme il a déjà été remarqué. |

Je n’en dirai pas davantage; et je n’ai plus qu’à louer Dieu qui nous a donné dans ce psaume une si claire prophétie, ou plutôt une histoire si précise des souffrances et de la gloire de Jésus- Christ. Il n'y a rien là pour David, qui n’a pas été erucifié, qui n'a pas vu jouer ses habits du haut d'une croix, qui n'est point ressuscité pour annoncer à ses frères la gloire de Dieu, qui n'a point converti les Juifs par sa mort, ni rappelé à la connoissance de Dieu toute la gentilité; tout cela ne convient qu'à Jésus-Christ. David n’a pas oublié l'Eucharistie; et c’est avec consolation qu'on la voit paroitre par deux fois dans un psaume où sont racontés par ordre les mystères du crucifié; et il n'y a qu'à conclure ce raisonnement par où il a commencé, en reconnoissant que David, comme père, comme prophète et comme figure de Jésus-Christ, a pu dire sous son nom tant de choses merveilleuses et précises, qui sans aucun doute ne conviennent pas à David lui-même.

$ X. Réflexion sur le délaissement de Jésus-Christ.

Si nous voulons tirer maintenant de la doctrine précédente toute l'utilité possible, il faut encore élever plus haut notre pensée, et pour dernière considération, songer que celui qui vient de se plaindre avec tant de gémissemens d'étre délaissé de Dieu, est Dieu lui-méme; mais un Dieu, qui se faisant homme pour nous rapprocher de lui, a voulu prendre la nature humaine, non pas telle qu'elle étoit avant le péché, heureuse, immortelle et invulnérable, mais telle que le péché l'a faite, couverte de plaies, et attendant à chaque moment le dernier coup de la mort, afin que portant pour nous les peines du péché sans en avoir la tache et le démérite, il püt être le libérateur de tous les pécheurs. C'est pourquoi Isaie « l'a vu comme un lépreux, comme un homme frappé de Dieu et humilié ; » c'est par là « qu'il est devenu l'homme de

douleurs, et qui sait l'infirmité!; » qui la sait non-seulement par science, mais encore par une expérience réelle, et qui est, comme dit saint Paul, le plus tendre et le plus compatissant de tous les hommes, parce qu'il a été le plus affligé et mis à de plus rudes épreuves ?.

Ce n'est donc point par foiblesse qu'il a pris nos infirmités : à Dieu ne plaise ! c'est par puissance et par choix : c'est par puissance qu'il est mortel et souffrant : c'est par puissance qu'il est mort, et nul ne lui a pu arracher son ame : mais il la donne de son bon gré? : on le voit sur la croix considérer ce qui manquoit, encore à son ouvrage, et ne rendre l'ame qu'aprés avoir dit : « Tout est consommé *; » et après avoir en effet « consommé l'œuvre que, son Père lui avoit mise en main. »

Comme donc il est mort par puissance; qu'il a pris aussi par puissance toutes les passions, qui sont des appartenances et des apanages de la nature humaine : nous avons dit qu'il en a pris la vivacité, la sensibilité, la vérité, tout ce qu'elles ont d'affligeant et de douloureux. Jamais homme n'a dû ressentir plus d'horreur, pour la mort que Jésus-Christ, puisqu'il l'a regardée par rapport. au péché, qui étant étranger au monde, y a été introduit par le démon : il voyoit d'ailleurs tous les blasphémes et tous les crimes, qui devoient accompagner la sienne : c'est pourquoi il a ressenti cette épouvante, ces frayeurs, ces tristesses que nous avons vues.

Nul homme n'a jamais eu un sentiment plus exquis; mais pour cela il ne faut pas croire que l'agitation de ses passions turbulentes ait pénétré la haute partie de son ame : ses agonies n'ont pas été jusque-là, et le trouble méme n'a pas troublé cet endroit intime et imperturbable : il en a été à peu prés comme de ces hautes montagnes qui sont battues de l'orage et des tempétes dans leurs parties basses, pendant qu'au sommet elles jouissent d'un beau soleil et de la sérénité parfaite.

Ceux qui ont osé retrancher de l'Evangile de saint Luc «l'Ange que Dieu envoya à Jésus-Christ pour le fortifier *, » n’ont pas com-

1 Isa., LUI, 3, 4. — 2 Hebr, I7 93

— 3 Joan., x, 17, 18. — * Joam, XIX,' 20: 25 Joan. , XVI, &. — 6 Luc. XXI, 43. 5 X, 11,1 oam, XIX,

pris ce mystére, et que Dieu, en retirant dans le plus intime toute

la force de l'ame, et lui envoyant son saint ange pour le consoler,

dans ses détresses, n'a pas prétendu par là déroger à sa dignité,

mais seulement lui faire éprouver qu'il étoit homme, « abaissé ».

par sa nature humaine «un peu au-dessous de l'ange : » Minuisti eum paul minüs ab angelis, et expiant le désordre de nos pas-

sions, loin de le prendre, lorsqu'il en a voulu souffrir le tourment..

Avec l'expiation des péchés que les passions nous font commettre, nous avons encore dans les siennes la parfaite instruction

de l'usage que nous devons faire des nôtres. Considérez Jésus- Christ dans ses dernières et terribles transes, qu'il ressentit à sa

mort et à sa passion : il prend avec lui trois de ses disciples qu'il estimoit les plus fidéles : il leur ordonne de veiller, et va faire sa prière dans son agonie : il revient à eux par trois fois! : vous diriez qu'il ait besoin du soutien de leur présence, et que ses allées

et ses venues sont les effets de l'inquiétude qui accompagne les,

passions : mais non; cette apparence d'inquiétude est en effet une instruction.

Quand il fait ce reproche à ses disciples : « Vous n'avez pu veiller une heure avec moi, » il leur enseigne ce qu'ils doivent faire à l'égard de ceux qui se trouveroient dans la détresse : ce n'est pas

qu'il eüt besoin de leur veille; mais il a voulu leur montrer qu'ils.

avoient besoin de veiller eux-mémes, et qu'il leur étoit utile de.

penser que « l'esprit » doit étre « prompt » et vif, « quoique la chair soif infirme. »

Cependant le Verbe divin, qui étoitle modérateur caché de toutes.

les actions et de tous les mouvemens de Jésus-Christ, y inspiroit

au dedans une valeur infinie, ce qui les rendoit dignes de Dieu et;

nous donnoit une victime capable seule de racheter mille et mille mondes.

C’est ce que voient tous ceux qui reconnoissent que le délaissé

est Dieu : c'est ce qu'ont vu en esprit les anciens justes : c'est ce

qu'a vu David, lorsqu'il appelle Jésus-Christ son Seigneur, encore

qu'il soit son Fils? : c'est ce qu'a vu Isaie, lorsqu'il dit si expres-:

1 Matth. XXVI, 31, 88 et seqq.; Marc., x 33, 34 et seq. — ? Psal. cix, 1 Matth., XXII, 43, 44, 45.

sément que le petit enfant qui nous est donné, est Dieu * : c'est ce qu'a vu Michée, lorsqu'en voyant naitre dans Bethléem le chef d'Israél, tout d'un coup il est élevé jusqu'à voir que son origine est éternelle et divine?: c'est ce qu'ont vu tous les prophètes et: tous les anciens patriarches : « Abraham a vu son jour, et il s'en est réjoui? : » il a vu ce jour si clair de l'éternité, « et la gloire que Jésus-Christ avoit auprès de son Père avant l'établissement du monde* : » il a vu que « Jésus-Christ étoit avant que lui Abraham eût été fait* : » on peut juger des autres par ceux-là; et l'avantage que nous avons, c'est de voir plus expressément et de prés ce qu'ils ont vu de loin et sous des ombres.

C'est ainsi que Jésus-Christ a accompli toute justice : tout l'homme sera sauvé, parce qu'il a pris tout ce qui appartient à la nature. humaine et s'en est servi pour expier le péché : il a aussi accompli tout ce qu'il falloit pour étre le parfait modéle du genre humain, et nous a appris à faire un bon usage de nos passions.

Il nous montre à craindre la mort, parce qu'elle est la peine du péché, dont on ne peut avoir trop d'horreur. Il nous montre qu'il ne faut jamais abandonner Dieu, lors méme qu'il semble le plus nous abandonner : car celui qui dit : « Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi m'avez-vous délaissé? » ne laisse pas malgré ce délaissement de se souvenir que ce Dieu qui le délaisse, est son Pére, puisqu'il retourne à lui, en disant : « Mon Père, pardonnez-leur; » et encore : « Mon Pére, je recommande mon esprit entre vos mains?. »

Venez, ames délaissées, malgré toutes vos sécheresses et votre abandon; venez toujours mettre en lui votre confiance, assurées que Dieu peut méme vous ressusciter des morts, comme il a fait Jésus-Christ; et dans cette foi dites à l'exemple du saint homme Job : « Quand il me donneroit la mort, je mettrai toujours en lui mon espérance?. » « Humiliez-vous sous la puissante main de

Dieu, » et, comme ajoute l’apôtre saint Pierre*, « rejetez sur lui toute votre sollicitude. »

:1Isa., 1x, 6. —? Mich., v, 9. — 3 Joan., virt, 56.— * Joan., XVIL, 5. — 5 Joan., viri, 58. — © Luc., xxiu, 34, 46. — 1 Job , xr, 45, — 81 Petr., v, 6, 1.

Ne cessons done pas de regarder, avec saint Paul, « Jésus qui est l'auteur et le consommateur de notre foi !; » lorsque notre ame sera troublée, et que nous serons poussés jusqu'à l'agonie, apprenons à dire avec lui la prière du sacré jardin, c'est-à-dire cette courageuse prière : « Que ma volonté ne se fasse pas, mais la vótre? : » et louons celui qui nous donne part à ses délaissemens, pour ainsi nous donner part à sa gloire, si nous savons imiter son obéissance.

1 Hebr., xit, 2. — ? Matth., xxvi, 39; Marc., xIV, 36; Luc., xxii, 42.

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