‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 428 sur 588 · XX. Suite de la méme matière · texte numérisé non relu

XX. Suite de la méme matière

Combien sommes-nous édifiés tous les jours, lorsqu'en méditant les prophéties et en feuilletant les histoires des peuples dont la destinée y est écrite, nous y voyons tant de preuves de la prescience de Dieu? Ces preuves inartificielles, comme les appellent les maitres de la rhétorique, c'est-à-dire ces preuves qui viennent sans art et qui résultent, sans qu'on y pense, des conjonctures des choses, font des effets admirables. On y voit le doigt de Dieu, on y adore la profondeur de sa conduite, on s'y fortifie dans la foi de ses promesses : elles font voir dans l’Ecriture des richesses inépuisables; elles nous donnent lidée de l'infinité de Dieu et de cette essence adorable qui peut jusqu'à l'infini découvrir toujours en elle-méme de nouvelles choses aux créatures intelligentes. C'est une des consolations de notre pèlerinage. Nous trouvons dans les . dogmes connus en tout temps la nourriture nécessaire à notre foi, et dansles sens particuliers qui se découvrent tous les jours en . méditaut l'Ecriture, un exercice utile à notre esprit, l'attrait céleste qui excite notre piété, et comme un nouvel assaisonnement des vérités que la foi nous a déjà révélées.

328 L'APOCALYPSE, XXL — Application de ces vérités à l'Apocalypse et à la chute de Rome.

On n'aura point de peine à croire que Dieu nous ait préparé ces chastes délices dans l’Apocalypse de son bien-aimé disciple. Ainsi, sans nous informer si l'on a toujours entendu tous les rapports de ce divin Livre avec les histoires tant de l'Empire que de l'Eglise, ne nous lassons point de rechercher ces commentaires que nous avons dit qu'on fait sans y penser des prophéties, lorsqu'on écrit naturellement, et sans en faire le rapport, ce qui arrive dans le monde.

Il paroit assez clairement que sans faire injure à ceux qui ont vécu dans l'Eglise durant que ces prédictions s'accomplissoient, on peut dire qu'ils n'en sentoient pas l’accomplissement aussi clairement que nous pouvons faire maintenant. Il faut, pour ainsi parler, étre tout à fait hors des événemens pour en bien remarquer toute la suite. Je m'explique. Ceux qui souffroient sous Trajan et sous Marc-Aurèle, ne voyoient que le commencement des plaies de l'Eglise; ceux qui virent tomber Rome sous Alaric, ne voyoient pas les suites funestes qui pouvoient faire regarder ce coup comme si fatal à Rome et à son empire. Ceux qui ont vécu durant les suites de ce grand événement, affligés de leurs maux présens, ne réfléchissoient pas toujours sur les commencemens d'un si grand mal; en un mot, ceux dont la vie étoit attachée à un endroit de l'événement, occupés de la partie où ils étoient et des peines qu'ils avoient à y endurer, ne songeoient pas à en embrasser l'universalité dans leur pensée. Quand on est tout à fait hors de tous ces maux et qu'on en voit devant ses yeux toute la suite recueillie dans les histoires, on est plus en état d'en remarquer tous les rapports ; et c'est assurément dans ces rapports que consiste l'intelligence de la prophétie.

XXII. — Conduite des SS. Péres dans l'interprétation des Ecritures, et en particulier de Apocalypse.

Les saints Péres tournoient rarement leur applieation de ce cóté-là. Dans l'explication de l'Ecriture ils ne poussoient guère à bout le sens littéral, si ce n’est lorsqu'il s'agissoit d'établir les

dogmes et de convaincre les hérétiques. Partout ailleurs ils s'abandonnoient ordinairement au sens moral ; et ils croyoient avoir atteint le vraisens, ou pour mieux direla vraie intention del'Ecriture, lorsqu'ils latournoient tout entière à la doctrine des mœurs.

Une raison particulière obligeoit les Pères à de plus grandes réserves sur le sujet de l'Apocalypse, à cause qu'élle contenoit les destinées de l'Empire, dont il leur falloit parler avec beaucoup de ménagement et de respect, pour ne point exposer l'Eglise à la calomnie de ses ennemis. On peut dire pour ces raisons que ces saints docteurs (que rien ne pressoit d'enfoncer le sens caché de l'Apocalypse), premièrement n'y pensoient pas toujours, et ensuite qu'ils se gardoient bien d'écrire tout ce qu'ils pensoient sur une matière si délicate.

Ilest maintenant aisé d'entendre pourquoi nous ne trouvons pas dans leurs éerits tout ce que nous remarquons maintenant sur la chute de l'Empire romain et sur l'accomplissement de l’Apocalypse : c'est qu'ils ne voyoient pas toutes les suites funestes que nous avons vues de la victoire d'Alaric; ou qu'ils ne disoient pas tout ce qu'ils avoient dans l'esprit sur la chute de l'Empire, de peur qu'il ne semblât qu'ils auguroient mal de la commune patrie; ce qui paroit par les manières mystiques et enveloppées dont ils parlent de ce triste sujet *.

Il y avoit encore un autre obstacle qui les empéchoit de voir l'aecomplissement de l'Apocalypse dans la chute de Rome; c'est qu’ils ne vouloient pas que l'Empire romain eût une autre fin que celle du monde, à quoi ils étoient portés par deux motifs : premièrement, parce que l'un et l'autre événement leur paroissoient liés en plusieurs endroits de l’Apocalypse, comme on le verra en son lieu ; secondement, à cause qu'ayant à parler de la ruine de l'Empire oü ils vivoient, et dont par conséquent ils devoient favoriser la durée, ils trouvoient moins odieux et plus respectueux, s'il falloit que leur patrie périt, d'espérer que ce ne seroit qu'avec toute la nature ?.

1 Hieronym. proœm. in lib. VII, Com. ?n Ezech.; Epist. ad Aug., int. Epist. Aug. XXVI, nunc CXXII. — ? Iren., V, XXX; Tertul., Apol., xxxi1; Lact., VIT, Divin. Instit., XV, xv1; Hieronym., Oros., locis citat., ete.; Apoc., VI, 16 ; XI 18, etc. y

Comme donc ils ne voyoient pas que le monde füt encore péri, ils n’osoient dire que l'Empire romain füt tombé. A la vérité, saint Jéróme qui le voyoit si ébranlé et prét à tomber tout à fait du temps d'Alaric et après le sac de Rome, crut aussi que le monde alloit périr. C'est ainsi qu'il s’en expliquoit dans son commentaire sur Ezéchiel, et à peu près dans le méme temps. « Le monde, dit-il, s'en va en ruine, et nos péchés ne tombent past. » Même avant ce dernier malheur de Rome, lorsqu'il vit le prodigieux mouvement que les Barbares faisoient dans les provinces, et le manifeste ébranlement de tout l'Empire romain en Occident, il s'écria dans une de ses lettres: « À quoi est-ce que je m'arréte? Après que le vaisseau est brisé, je dispute sur les marchandises. On ôte celui qui tenoit (le monde sous sa puissance) *. » L'Empire romain tombe en ruines, « et nous ne concevons pas que l'Antechrist va venir ?; » c’est-à-dire, selon tous les autres Pères et selon lui-méme, le monde va finir, puisqu'il n'attendoit l'Antechrist qu'à la fin du monde, comme il s'en explique toujours, principalement sur Daniel*; ce qui lui fait ajouter dans la méme lettre: « L'Antechrist que le Seigneur Jésus détruira par le souffle de sa bouche, va venir. » ll en voit la défaite avec la venue, et l'une et l'autre, comme saint Paul, avec le jour du Seigneur, qui sera le dernier de l'univers; c'est pourquoi il poursuit ainsi : « Le Quade, le Vandale, le Sarmate, les Alains, les Gépides, les Hérules, les Saxons, les Bourguignons, les Allemands, et, Ó malheur déplorable (c'est celui de son pays qu'il déplore ainsi)! nos ennemis les Pannoniens ravagent tout. Les Gaules ont déjà perdu leurs plus belles villes. À chaque heure les Espagnes tremblent et n'attendent que le moment de leur perte. Les Romains, qui portoient la guerre aux extrémités de la terre, combattent dans leur empire : ils combattent, qui le eroiroit? non plus pour la gloire, mais pour le salut ; ou plutôt ils ne combattent méme plus, etne songent qu'à racheter leur vie avec leurs richesses. » Il est certain qu'il écrit ces choses un peu avant que Rome eût été entièrement saccagée, puisqu'il ne parle pas encore de ce dernier malheur, qu'il à depuis déploré avec

1 Procem. in lib. VIII in Ezech. — ? Epist. xit ad Gaud., nunc xcvi. —5 E. x1 ad Ageruch., nunc xci, — * [n Dan., vit, XI, XII.

tant de larmes; et néanmoins parce qu'il voit l'Empire ébranlé de tous cótés, il conjecture que le monde va finir. Il fait un affreux dénombrement des peuples qui commencoient à démembrer ce grand Empire, etil en nomme jusqu'à dix, comme on a pu voir, peut-étre par une secréte allusion à ces dix rois qui devoient ravager Rome, selon Foracle de l'Apocalypse; ce qu'il conclut à la fin par ce demi-vers : Quid salvum est, si Roma perit? « Qu'est-ce qui se sauvera, si Rome périt? » On voit assez par tous ces passages que, dans la chute de Rome qu'il voyoit si proche, il voyoit aussi celle de l'univers, et tout finir avec elle. Par une raison contraire, lorsqu'on vit que l’univers duroit encore, on crut aussi que Rome n'étoit pas entierement abattue et qu'elle se reléveroit de cette chute. Maintenant que l'expérience nous a fait voir que la puissance romaine étoit tombée par le coup qu'Alaric lui donna, et cependant que le monde demeuroit en son entier, nous voyons que si l'Apocalypse propose ensemble ces deux événemens, c'a été pour d'autres raisons que pour celle de la liaison qu'on s'étoit imaginée entre le temps de l'un et del'autre. Ces raisons seront expliquées trés-clairement en leur lieu ‘; et il faut nous contenter de prendre des Pères ce qu'il y a d'essentiel, c'est-à-dire la chute dela puissance romaine marquée dans l' Apocalypse , laissant à part l'innocente erreur qui leur faisoit présumer que cette chute n'arriveroit qu'avec celle de l'univers.

Il faut encore avouer que les saints Pères, dont les regards étoient ordinairement attachés à la fin des siècles, songeoient plus à ce dernier sens que nous avons dit qu'ils croyoient que l’Apocalypse auroit alors; et pleins de cette pensée, ils passoient aisément par-dessus tout ce qui étoit entre deux, puisque quelque grand qu'il püt être, ce n'étoit rien en comparaison des approches du grand jour de Dieu, et de cette dernière et inévitable conclusion de toutes les affaires du monde.

XXIII. — Qu'on a toujours assez entendu de l' Apocalypse pour en tirer de randes utilités.

Cependant il est aisé d'entendre que cette admirable prophétie

1 Dans l'explic. du chap. vi, vers. 16, etc.

a eu son utilité méme dans le temps où le sens n'en avoit pas été si clairement développé : car, par exemple, n'est-ce pas une assez grande consolation aux fidèles persécutés, que de sentir méme en général dans l'Apocalypse la force qui devoit étre inspirée aux saints martyrs, et de découvrir avec tant de magnificence, nonseulement leur gloire future dans le ciel, mais encore le triomphe qui leur étoit préparé sur la terre? Quel mépris devoient concevoir les chrétiens de la puissance tyrannique qui les opprimoit, lorsqu'ils en voyoient la gloire effacée et la chute si bien marquée dans les oracles divins? Mais de plus, je ne veux pas assurer que Dieu n'en ait pas fait sentir davantage à qui il lui aura plu, et selon le degré qu'il lui aura plu :il pouvoit partager ses consolations et ses lumières de plus en plus jusqu'à l'infini; et dans le moindre degré des connoissances qu'il pouvoit donner, un cœur affamé, pour ainsi parler, de ses vérités et de sa parole, trouvoit toujours de quoi se nourrir.

Il pourroit done bien étre arrivé à quelqu'un de ceux qui gémissoient en secret des maux de l'Eglise, d'en avoir trouvé le mystère révélé dans l'Apocalypse; et tout ce que je veux dire, c'est qu'il n'étoit pas nécessaire que ces goüts et ces sentimens particuliers vinssent à la connoissance des siècles futurs, parce qu'ils ne faisoient aucune partie du dogme de l'Eglise, ni de ces vérités céléstes qui doivent toujours paroitre sur le chandelier pour éclairer la maison de Dieu.

XXIV. — Autres endroits prophétiques de l'Eecriture dont il ne s’est conservé aucune tradition.

C'est par la méme raison qu'il ne s'est conservé dans l'Eglise aucune évidente tradition du secret dont saint Paul écrit à ceux de Thessalonique* : car encore que les saints Pères nous aient dit d'un commun accord que ce passage s'entend du dernier Antechrist, comme l'appelle saint Augustin?, c'est-à-dire, dans son langage et dans celui de tous les Pères, de l'Antechrist qui viendra à la fin du monde et dans les dernières approches du jugement universel, ils ne marchent qu'à tàtons dans l'explieation du

111 Thess,, 11. —? Aug., De Civit, Dei, XX, xix.

détail de la prophétie : marque assurée que la tradition n'en avoit rien laissé de certain.

Quand on voudroit imaginer avec Grotius que la prédiction de saint Paul est entiérement accomplie, sans qu'il y ait rien à en attendre à la fin des siècles, il demeurera toujours pour certain que le secret dont parle saint Paul, encore qu'il l'eüt expliqué de vive voix aux Thessaloniciens, et que par là ils dussent entendre ce qu'il vouloit dire lorsqu'il leur en écrivoit à demi-mot comme à des gens instruits d'ailleurs, est demeuré inconnu, et qu'il ne s’en est conservé aucune tradition constante dans les églises.

XXV. — Que ce que dit saint Irénée sur certains mystères de l'Apocalypse, ne lui est venu par aucune tradition.

Il en est de méme de l'Apocalypse, et pour en étre convaineu, il ne faut qu'entendre saint Irénée sur ce nom mystérieux dont les lettres devoient composer le nombre de six cent soixante-six !. Car dans la recherche qu'il fait de ce nom, loin de proposer une tradition qui soit venue jusqu'à lui de main en main, il ne propose que ses conjectures particulières. Après avoir rapporté trois noms auxquels ce nombre convient, il trouve des convenances pour deux de ces noms: pour celui de Lateinos, à cause que c’étoient les Latins qui tenoient alors l'empire; et pour celui de Teitan, à cause que c'étoit un nom de tyran et un nom d'idole. Mais aprés tout il conclut « qu'on n'en peut rien assurer ; et que si saint Jean avoit voulu que la connoissance en füt donnée au temps proche du sien, il s'en seroit expliqué plus clairement. » Il reconnoit donc en termes formels que le saint apótre n'en avoit rien dit, ou qu'il n'en restoit aucune mémoire de son temps, qnoiqu'l y eüt à peine quatre-vingts ou cent ans entre le temps de saint Jean et celui où il vivoit.

Saint Hippolyte suit les conjectures de saint Irénée?, et aprés avoir rapporté les mémes noms, il se tient aussi, comme lui et pour la méme raison, à celui de Lateinos. Mais en méme temps il témoigne que la chose est fort douteuse, et que nous ne devons

1]ren. lib. V, xxx. — ? S. Hippol. Gud., p. 74, 75, Edit. Fabric. de Antich., l., p. 25.

pas nous y trop arréter, « mais garder avec grande crainte dans notre cœur le mystère de Dieu et les choses qui sont prédites par les prophétes, » assurés « que celui dont ils ont voulu parler seroit déclaré en son temps. »

C'est ainsi que les plus anciens auteurs ont parlé de ce nom caché dans l'Apocalypse. On n'en sait pas davantage de la plupart des autres mystères de la prophétie : d’où il faut conclure qu'on se tourmenteroit en vain de chercher ici une tradition constante; c'est une affaire de recherche et de conjecture; c'est par les histoires; c'est par le rapport et la suite des événements; c'est, en un mot, en trouvant un sens suivi et complet, qu'on peut s'assurer d'avoir expliqué et déchiffré, pour ainsi parler, ce divin Livre. Or comme ce déchiffrement n'appartient point à la foi, il se peut faire que le dénoüment s'en trouve plus tót ou plus tard, ou en tout ou en partie, selon les raisons qu'il y aura de s'appliquer plus ou moins et en un temps plutót qu'en un autre, à cette recherche, et aussi selon les secours qu'il plaira à Dieu de nous fournir.

XXVI. — Raisons qui font espérer plus que jamais d'avancer, dans l’intelli-

gence de l’Apocalypse. Abus que les hérétiques font de ce saint Livre, reconnu dans la secte même.

Ce qui peut faire espérer d'avancer présentement dans l’intelligence de ce grand secret, c'est la raison particulière qu'on a de s'y appliquer. L’Apocalypse est profanée par d'indignes interprétations, qui font trouver l'Antechrist dans les Saints, l'erreur dans leur doctrine, l'idolátrie dans leur culte. On se joue de ce divin Livre pour nourrir la haine, et amuser les frivoles espérances d'un peuple crédule et prévenu. Ce n'est pas assez de gémir en secret d'un tel opprobre de l'Eglise et de l'Ecriture , il faut venger les outrages de la chaire de saint Pierre, dont on veut faire le siége du royaume antichrétien, mais les venger d'une manière digne de Dieu, en répandant des lumières capables de convertir ses ennemis, ou de les confondre. M

L'ouvrage est commencé, et par une disposition particulière de la providence de Dieu, il est commencé par les protestans. 1l s'est trouvé dans leur communion des gens d'assez bon sens, pour étre

las et indignés des contes qu'on y débitoit sur l'Apocalypse; d'un Antecbrist qui défend contre toutes les hérésies le mystère de Jésus-Christ, qui l'adore de tout son cœur et qui apprend à mettre son espérance dans son sang; d'une idolâtrie où, non-seulement on reconnoit le seul Dieu qui de rien a fait le ciel et la terre, mais encore où tout se termine à le servir seul; du mystère écrit sur la tiare du Pape, et du caractère de la bête établi dans l'impression de la croix. Ils ont eu honte de voir introduire ces vains fantómes dans les admirables visions de saint Jean; et ils leur ont donné un sens plus convenable dans la dispersion des Juifs, dans l'histoire des combats de l'Eglise et dans la chute de Rome précipitée avec tous ses dieux et toute son idolâtrie. C'est Grotius et Hammond dont je veux parler, gens d'un savoir connu , d'un jugement exquis et d'une bonne foi digne de louange. Je ne me suis pas mis en soin de chercher les autres protestans qui sont entrés dans cette opinion; et je dirai seulement que c'est Bullinger, le successeur de Zuingle, qui en a l'un des premiers apporté les preuves : car encore que, selon les préjugés de sa secte, il ait fait tout ce qu'il a pu pour trouver l'Antechrist dans le Pape, et Babylone dans l'Eglise romaine , il a si bien établi le sens qui rapporte ces choses à l'ancienne Rome idolâtre , qu'il ne faut que ses seuls principes pour se déterminer à suivre ce sens.

Grotius , qui paroit en beaucoup d'endroits avoir profité de ses remarques, auroit eu un meilleur succés sans une erreur de chronologie où il est tombé. Au lieu de prendre de saint Irénée ‘, auteur presque contemporain de saint Jean et des autres anciens auteurs ?, la vraie date de l'Apocalypse que tous les savans anciens et modernes ont suivie, il leur a préféré saint Epiphane, quoiqu'il soit seul dans son sentiment et qu'il ne l'appuie d'aucune preuve : joint encore que sa négligence, en matière de chronologie , n'est ignorée de personne. Ainsi pour avoir mal daté ce divin Livre, comme on le verra en son lieu très-clairement?, et avoir mis sous Claudius l'exil de saint Jean, qui constamment n'est arrivé que longtemps aprés, vers la fin de Domitien : lui et ceux qui l'ont suivi, non-seulement ont fait prédire à saint Jean

1 [ren., lib. V, xxx. — ? Euseb., lib. III, xvirr. — ? Dansl'explic. du chap. 1, 9.

des choses passées, c’est-à-dire ce qui étoit arrivé sous Néron, sous Vespasien et dans les commencemens de Domitien lui-méme, mais encore ils ont embrouillé tout l'ordre de la prophétie; ce qui néanmoins n'empéche pas qu'ils n'aient donné d'excellentes vues pour la bien entendre. Le Père Possines, qui a bâti sur le plan de Grotius et qui en a suivi la chronologie, n'a pas laissé d'éclaircir beaucoup la matière, et on doit tàcher maintenant d'amener peu à peu la chose à sa perfection. |

Notre siècle est plein de lumière ; les histoires sont déterrées plus que jamais; les sources de la vérité sont découvertes ; le seul ouvrage de Lactance : Des morts des persécuteurs , que l'Eglise vient de recouvrer, nous apprend plusles caractères de ces princes que n'avoient fait jusqu'ici toutes les histoires : le besoin pressant de l'Eglise et des ames que l'on séduit par de trompeuses interprétations de l'Apocalypse, demande qu'on s'applique à la mieux entendre. Dans ce besoin et avec de tels secours , on doit espérer quelque chose : c’est en un mot le motif de cet ouvrage ; et s'il se irouve des gens assez humbles pour vouloir bien profiter de mon travail tel quel, comme j'ai tâché de profiter de celui des autres, jose presque me promettre, et Dieu veuille bénir mes vœux, qu'on avancera dans la connoissance du secret de ce divin Livre.

Quoi qu'il en soit, il est toujours bon de proposer ses pensées : une explieation vraisemblable d'une prophétie si pleine de mystéres, ne laisse pas de fixer l'imagination, de réaliser pour ainsi dire le sujet des visions montrées à saint Jean, beaucoup mieux que ne peuvent faire des pensées confuses et vagues, et d'ouvrir l'entrée dans l'intelligence des merveilles qui sont découvertes à ce grand apótre. Ainsi aprés avoir vu le travail des autres , et leurs fautes aussi bien que les endroits où ils ont heureusement rencontré , je tâche de proposer avec une meilleure date, des événemens plus particuliers, des caractères plus marqués, une suite plus manifeste , et de plus soigneuses observations sur les liaisons que saint Jean lui-méme, pour diriger les esprits, a voulu donner à sa prophétie. Si je réussis du moins en partie, à la bonne heure, Dieu en soit loué à jamais ; sinon, j'aurai du moins gagné sur les protestans, qui nous débitent leurs songes si mal suivis avec une

assurance si étonnante; j'aurai, dis-je, gagné sur eux qu'avec un enchainement plus clair dans les choses, des convenances plus justes, des principes plus assurés et des preuves plus concluantes, on peut encore avouer qu'on est demeuré fort au-dessous du secret divin, et encore attendre humblement une plus claire manifestation de la lumière céleste.

Au reste quoiqu'il paroisse assez inutile de demander de l'attention à son lecteur, car qui ne sait que sans attention les discours méme les plus clairs n'entrent pas dans l'esprit? néanmoins en cette occasion, dans la révélation de tant de mystères et dans la considération d'une si longue suite d'histoire, je me sens obligé de dire qu'on a besoin d'une attention particuliére, sans quoi mes explications, mes réflexions , mes récapitulations, et en un mot tout ce que je fais pour soulager mon lecteur seroit inutile. Qu'il se rende donc attentif, non pas tant à ma parole qu'à l'ordre des jugemens de Dieu, que je tâche de lui représenter après saint Jean. J'espère qu'il verra la lumière croître toujours visiblement devant lui, et qu'il aurale plaisir de ceux qui, voyageant dans une nuit obscure , s'apercoivent qu'insensiblement les ténèbres diminuent et que l'aurore naissante leur promet le jour prochain.

Réflexion importante sur la doctrine de ce Lire.

XXVII. — Quelques remarques sur la doctrine de l'Apocalypse, et premièrement sur le ministère des anges. Passage d'Origéne.

Pour ce qui regarde la doctrine de ce divin Livre, elle est la méme sans doute que des autres Livres sacrés : mais nous avons à y remarquer en particulier les vérités que nous y voyons particulièrement expliquées.

Nous y voyons avant toute chose le ministère des anges : on les voit aller sans cesse du ciel à la terre, et de la terre au ciel; ils portent, ils interprètent, ils exécutent les ordres de Dieu, et les ordres pour le salut comme les ordres pour le châtiment, puisqu'ils impriment la marque salutaire sur le front des élus de Dieu, Apoc., vit, 3; puisqu'ils atterrent le dragon qui vouloit engloutir l'Eglise, xir, 7; puisqu'ils offrent sur l'autel d'or, qui est Jésus- Christ, les pürtuins qui sont les prières des saints, viu, 3. Tout

cela n'est autre chose que l'exécution de ce qui est dit : « Que les anges sont esprits administrateurs envoyés pour le ministère de notre salut. » Hébr., 1, 44. Tous les anciens ont cru dès les premiers siècles que les anges s'entremettoient dans toutes les actions de l'Eglise! : ils ont reconnu un ange qui présidoit au baptéme, un ange qui intervenoit dans l'oblation et la portoit sur l'autel sublime, qui est Jésus-Christ; un ange qu'on appeloit l'Ange de l'oraison ?, qui présentoit à Dieu les vœux des fidèles : et tout cela est fondé principalement sur le chapitre vri de l'Apocalypse, où on verra clairement la nécessité de reconnoitre ce ministère angélique.

Les anciens étoient si touchés de ce ministère des anges, qu'Origène, rangé avec raison par les ministres au nombre des théologiens les plus sublimes ?, invoque publiquement et directement l'ange du baptéme, et lui recommande un vieillard qui alloit devenir enfant en Jésus-Christ par ce sacrement‘ : témoignage de la doctrine du troisième siècle, que les vaines critiques du ministre Daillé ne nous pourront jamais ravir.

Il ne faut point hésiter à reconnoitre saint Michel pour défenseur de l'Eglise, comme il l'étoit de l'ancien peuple, aprés le témoignage de saint Jean, Apoc., xit, 7, conforme à celui de Daniel, x, 13, 21; xit, 1. Les protestans, qui par une grossière imagination croient toujours ôter à Dieu tout ce qu'ils donnent à ses saints et à ses anges dans l’accomplissement de ses ouvrages, veulent que saint Michel soit dans l'Apocalypse Jésus-Christ méme, le prince des anges, et apparemment dans Daniel le Verbe concu éternellement dans le sein de Dieu *; mais ne prendront-ils jamais le droit esprit de l'Ecriture? Ne voient-ils pas que Daniel nous parle du prince des Grecs, du prince des Perses*, c'est-àdire, sans difficulté, des anges qui président par l'ordre de Dieu à ces nations, et que saint Michel est appelé dans le méme sens le prince de la synagogue, ou, comme l'archange saint Gabriel l'explique à Daniel, «Michel, votre prince?» et ailleurs, plus

1 Tertul., De Bapt. n. 5, 6. —? Idem, De Orat. 129. —3 Jur., Accompl. des Proph., p. 333. — * Orig., hom. 1 in Ezech. — 5 Dumoul., Accompl. des Proph., sur le chap. xij 7, p. 113 et 118. — 6 Dan., x, 13, 20. |

expressément : « Michel, un grand prince, qui est établi pour les enfans de votre peuple? » Et que nous dit saint Gabriel de ce grand prince? « Michel, dit-il, un des premiers princes.» Est-ce le Verbe de Dieu, égal à son Père, le créateur de tous les anges et le souverain de tous ces princes, qui est seulement un des premiers d'entre eux ? Est-ce là un caractère digne du Fiis de Dieu ? Que si le Michel de Daniel n'est qu'un ange, celui de saint Jean, qui visiblement est le même dont Daniel a parlé, ne peut pas être autre chose. Si le dragon et ses anges combattent contre l'Eglise, il n'y ‘a point à s'étonner que saint Michel et ses anges la défendent (Apoc., xir, 7). Si le dragon prévoit l'avenir et redouble ses efforts contre l'Eglise « lorsqu'il voit qu'il lui reste peu de temps » pour la combattre, là méme, 12; pourquoi les saints anges ne seroient-ils pas éclairés d'une lumière divine pour prévoir les tentations qui sont préparées aux Saints et les prévenir par leurs secours? (Quand je vois dans les prophétes, dans l'Apocalypse et dans l'Evangile méme, cet ange des Perses, cet ange des Grecs, cet ange des Juifs?; lange des petits enfans, qui en prend la défense devant Dieu contre ceux qui les scandalisent ?; l'ange des eaux, l'ange du feu *, et ainsi des autres : et quand je vois parmi tous ees anges celui qui met sur l'autel le céleste encens des prières , je reconnois dans ces paroles une espèce de médiation des saints anges : je vois méme le fondement qui peut avoir donné occasion aux paiens de distribuer leurs divinités dans les élémens et dans les royaumes pour y présider, car toute erreur est fondée sur quelque vérité dont on abuse. Mais à Dieu ne plaise que je voie rien dans toutes ces expressions de l'Ecriture, qui blesse la médiation de Jésus-Christ, que tous les esprits célestes reconnoissent comme leur Seigneur; ou qui tienne des erreurs paiennes, puisqu'il y a une différence infinie entre reconnoitre, comme les paiens, un Dieu dont l’action ne puisse s'étendre à tout, ou qui ait besoin d'étre soulagé par des subalternes, à la manière des rois de la terre, dont la puissance est bornée; et un Dieu qui faisant tout et pouvant tout, honore ses

1 Dan., X, 215 XII, 1. — ? Dan., X, 13, 20, 21; xit, 1.— ? Matth., xvi, 10. — * Apoc. XIV, 185 XVI, 5.— * Apoc. VIII, 3,

créatures, en les associant, quand il lui plait et à la manière qu'il lui plait, à son action.

XXVIII — Grande puissance des saintes ames associées à Jésus-Christ. Passage de saint Denys d'Alexandrie.

Je vois aussi dans l'Apocalypse, non-seulement une grande gloire, mais encore une grande puissance dans les Saints. Car Jésus-Christ les met sur son tróne ; et comme il est dit de lui dans I Apocalypse , conformément à la doctrine du Ps. it, « qu'il gouvernera les nations avec un sceptre de fer ! ; » lui-même, dans le méme livre, il applique le méme psaume et le méme verset à ses Saints, en assurant qu'en cela « il leur donne ce qu'il a recu de son Pére?. » Ce qui montre que non-seulement ils seront assis avec lui dans le jugement dernier, mais encore que dès à présent il les associe aux jugemens qu'il exerce. Et c'est aussi en cette maniere qu'on l’entendoit dès les premiers siècles de l'Eglise, puisque saint Denys d'Alexandrie, qui fut une des lumières du troisième, l'explique ainsi en termes formels par ces paroles : « Les divins martyrs sont maintenant assesseurs de Jésus-Christ et associés à son royaume, ils participent à ses jugemens , et ils jugent avec lui‘; » où il ne faut pas traduire, comme ont fait quelques-uns, « qu'ils jugeront avec lui : » cum illo judicaturi, mais qu'ils jugent, au temps présent, ov39utovrec ; d’où ce grand homme conclut : « Les martyrs ont recu nos fréres tombés ; casserons - nous leur sentence, et nous rendrons-nous leurs juges? »

Et on ne doutera pas que saint Denys n'ait trés-bien pris l'esprit de saint Jean, si on considère ces paroles de l' Apocalypse , XX,4 : «Je vis les ames de ceux qui avoient été décapités pour le témoignage de Jésus, et des trônes ; et le jugement leur fut donné. » C'est à ces ames séparées des corps, qui n'avoient encore eu part qu'à la première résurrection, que nous verrons n'étre autre chose que la gloire où seront les Saints avec Jésus-Christ avant le jugement dernier ; c'est, dis-je, à ces ames saintes que le jugement est donné. Les Saints jugent done le monde en cet

14poc., XIX, 15 ; Ps. 1, 9, —2 Apoc., 11, 21, 28. — 3 Euseb., lib. VI, xrir.

état ;.en cet état (ls règnent avec Jésus-Christ , et ils sont associés à son empire.

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