CHAPITRE III
Sous Tite. L'auteur du livre nommé Juchasin dit qu'il périt deux
fois plus d'hommes dans cette guerre qu'il n'en étoit sorti d'Egypte, c'est-à-dire qu'il en périt plus de douze cent mille, puis- ‘qu'il en étoit sorti d'Egypte six cent mille, sans compter les en- ‘fans ; et un autre auteur juif, rapporté par Drusius!, dit que «ni Nabuchodonosor, ni Tite, n'avoient tant affligé les Juifs qu'avoit fait Adrien, » soit qu'il faille prendre ces termes à la rigueur, ou que le dernier coup, qui ne laisse aucune espérance, soit toujours le plus sensible.
Depuis ce temps leur douleur n'eut plus de bornes. Ils se erurent entiérement exterminés de leur terre ; à peine leur fut-il permis de la regarder de loin; et ils achetoient bien cher la liberté de venir seulement un jour de l'année au lieu où étoit le temple
“pour l’arroser de leurs larmes ?. Leur grande douleur étoit de voir cependant les chrétiens, que leur faux messie Darcochébas avoit cruellement persécutés, demeurer à Jérusalem en assez grande paix sous Adrien et sous leur évéque Marc, le premier qui gouverna dans cette ville les fidéles convertis de la gentilité ?. Alors donc put s'aecomplir parfaitement ce que saint Jean avoit prédit aux chrétiens, que ces Juifs superbes qui les avoient tant méprisés et tant affligés seroient abattus à leurs pieds * et contraints de confesser qu'ils étoient plus heureux qu'eux, puisqu'ils pouvoient demeurer dans la sainte Cité d'ou les Juifs se voyoient éternellement bannis.
La victoire coüta tant de sang aux Romains , que dans les lettres que l'empereur écrivit selon la coutume au sénat pour lui en donner avis, il n'osa mettre à la téte cette maniere ordinaire de saluer : « Si vous et vos enfans étes en bonne santé , moi et l'armée y sommes aussi, » n'osant dire qu'une armée si étrangement affoiblie par cette guerre füt en bon état*. Ainsi Dieu punissoit les Juifs par les Romains, et en quelque facon aussi les Romains parles Juifs , pendant que les chrétiens avoient le loisir dans un état assez paisible de considérer avec une profonde admiration les jugemens de Dieu.
1 Drus., 2n Preterm.— ? Tertul., Advers. Jud., xir; Hieron., in Dan. 1x; Jerem., Xxx1; Greg. Naz., Orat. Xi1.— ? Euseb., IV, vt.— * Apoc., 111, 9.— 5 Dio, in Adrian
III. — Les prophéties obscurcies par les interprétations et-les traditions des Juifs : leurs opinions se répandent dans l'Eglise.
Ce fut durant ce temps que les Juifs s’occupèrent plus que jamais à détourner le vrai sens des prophéties qui leur montroient Jésus-Christ. Akiba , le plus renommé de tous leurs rabbins, les leur faisoit appliquer à Barcochébas. Le recueil de leur Talmud fut fait alors, et à ce qu'on croit, à peu prés dans le temps qu'Adrien les dispersa. C'est là qu'ils ont ramassé leurs Deutéroses, ou leurs fausses traditions, où la loi et les prophéties sont obseurcies en tant d'endroits, et qu'ils ont posé les principes pour éluder les passages qui regardoient Jésus-Christ : ce qui faisoit en un certain sens une notable diminution de leur lumière, non-seulement à l'égard des Juifs à qui Dieu la retiroit , mais encore à l'égard des gentils, puisqu'ils étoient d'autant moins touchés de ces divines prophéties, que les Juifs à qui elles étoient adressées ne les entendoient pas comme nous.
Mais ce fut une chose encore plus douloureuse pour l'Eglise, et une espèce de nouvelle persécution qu'elle eut à souffrir de la part des Juifs, lorsqu'elle vit les opinions judaiques se répandre jusque dans son sein. Dés l'origine du christianisme il s'étoit mêlé parmi les fidèles des Juifs mal convertis, qui tàchoient d'y entretenir un levain caché du judaisme, principalement en rejetant le mystère de la Trinité et celui de l'Incarnation. Tels étoient un Cérinthe et un Ebion, qui nierent la divinité de Jésus-Christ et ne vouloient reconnoitre en Dieu qu'une seule personne. Saint Jean les avoit condamnés dès les premières paroles de son Evangile, en disant : « Au commencement étoit le Verbe, et le Verbe étoit en Dieu, et le Verbe étoit Dieu *. » Par là il montroit clairement qu'il y avoit en Dieu plus d'une personne; et il ne montroit pas moins évidemment, que le Verbe, cette autre personne qu'il reconnoissoit pour Dieu , s'étoit fait homme ?; en sorte que le Verbe et l'homme n'étoient, comme il ajoutoit, dans la vérité, que le « méme Fils unique de Dieu ?. » On ne pouvoit, ni plus clairement, ni plus fortement condamner les opinions judaiques : mais elles ne laissèrent pas de sortir de lemps en temps de l'enfer,
1 Joan., 1, 4. — ? Ibid., 44. — 9 Ibid. '