CHAPITRE III
où l'Evangile de saint Jean sembloit les avoir renfermées. Sur la fin du second siècle, il s'éleva, sans auteur connu, une secte nommée des Alogiens *, ainsi appelés , parce qu'ils ne reconnoissoient pas le Verbe. Ceux-ci en haine du Verbe que saint Jean avoit annoncé, rejetèrent son Evangile, et même son Apocalypse, où Jésus-Christ étoit aussi appelé le Verbe de Dieu. Ils ne demeurérent pas longtemps sans chef, et Théodote de Byzance, qui vivoit alors, se mit à leur tête *. C'étoit un homme savant et connu pour tel, comme le remarque saint Epiphane *; et d’ailleurs, dit-il, trés-bien instruit des arts de la Gréce , c'est-à-dire très-poli et trés-éloquent, quoiqu'il fût marchand de cuir. Ce fut dans Rome même, et sous le pape saint Victor, qu'il commenca à semer son hérésie *. L'occasion en est mémorable. Durant la perséeution il avoit été pris pour la foi, et seul il l'avoit abandonnée, pendant que les compagnons de sa prison étoient allés au martyre. Comme ceux qui « connoissoient son savoir, » lui reprochoient une chute si honteuse à « un homme si savant, » il leur répondit pour toute raison qu'en tout cas s’il avoit renié Jésus-Christ, c'étoit un pur homme, et non pas un Dieu qu'il avoit renié : détestable excuse qui couvroit une lâcheté par un blasphéme. Une autre secte sortie de celle-là ravaloit si fort Jésus- Christ, qu'elle le mettoit au-dessous de Melchisédech 5. C'étoit une suite de ces opinions judaiques de réduire la Trinité à de simples noms, comme fit dans le méme temps" un Praxéas, contre qui Tertullien a écrit. Noétus suivit cette erreur, que Sabellius releva encore, et se fit beaucoup de disciples , non-seulement dans la Mésopotamie, mais encore dans Rome même. Ces hérésies venoient toutes d'un méme principe, qui étoit de mettre l'unité de Dieu, comme les Juifs, dans une seule personne divine : ce qui obligeoit à dire, ou que Jésus-Christ étoit la méme personne que le Pére, qui seul étoit Dieu; ou ce qui étoit plus naturel, qu'il n'étoit pas Dieu lui-méme, et qu'il n'étoit qu'un pur homme; et en quelque manière que ce fût, c'étoit ou nier la di-
1 An. 196, — ? Epiph., Heres. Lt. —? Ibid., Heres. Liv. — * Ibid. et in Synops.,
tom. II. — 5 Theodor., Her. Fab., 11, in Theod. — 9 Epiph., Her. Lv, LVH, Lx. —' Àn.190. * ;
vinité du Fils de Dieu, ou en supprimer la personne méme.,
On voit clairement que ces hérésies étoient un reste de ce levain judaique, dont les disciples de Jésus-Christ devoient se garder selon la parole de Notre-Seigneur, et que les chrétiens. qui les embrassoient, étoient sous le nom de chrétiens, des pharisiens ou des Juifs, comme saint Epiphane'* et les autres Pères les, appeloient.
Mais jamais il ne parut tant que ces opinions venoient des Juifs que du temps de Paul de Samosate, évêque d’Antioche?, puisqu'Artémon ayant renouvelé l'hérésie de Cérinthe et ‘de Théodote, qui ne faisoit de Jésus-Christ qu'un pur homme, Paul embrassa son parti en faveur de Zénobie, reine de Palmyre, qui , comme on sait, étoit attachée à la religion judaique?. Les Juifs étoient done, à vrai dire, les auteurs de cette impiété, puisqu'ils l'inspiroient à cette reine, et tàchérent de l'établir par ce moyen. dans le troisième siége de l'Eglise et dans la ville où le nom de chrétien avoit pris naissance *: comme si pour étouffer à jamais un si beau nom, le démon eüt voulu porter la corruption jusques dans la source où il étoit né. Les suites de cette erreur ont été effroyables dans l'Eglise, puisque non-seulement Photin évéque de Sirmich la renouvela, mais qu'à vrai dire les ariens, les nestoriens et toutes les autres sectes qui attaquèrent dans la suite la divinité ou l'incarnation du Fils de Dieu , n'étoient que des rejetons de cette hérésie judaique.
L'Eglise souffrit done longtemps une espèce de persécution de la part des Juifs par la contagion de ces doctrines pharisaiques; et Dieu le permettoit ainsi, non-seulement, comme dit saint Paul 5, pour éprouver les vrais fidéles, mais encore pour frapper d'aveuglement ceux que leur haine volontaire contre l'Evangile avoit livrés à l'esprit d'erreur.
De tout temps les hérésies ont été un grand scandale aux infidèles et un grand obstacle à leur conversion. Il n'y a personne qui ne sache que Celse et tous les paiens, aussi bien que depuis
! Heres., LXV, LxIx; Ancor., tom. II, p. 120. — ? An. 260, 264, 265.— 3 Athan., 'Epist. ad Solit.. Theodor., IL, Heres. Fabul., in Paul. Samos. — * Act., X1, 26. — 5] Cor., xi, ^9. *- eb