CHAPITRE IX
degré de gloire et le premier aprés celui du martyre. Ce fut un grand scandale dans l'Eglise, quand toute cette sainte troupe de confesseurs allant à la mort pour Jésus-Christ, celui qui brilloit le
plus par son bel esprit et par son savoir, fut le seul qui le renia. Quelques-uns croient que ce Théodote est le méme qu'un Théodote, principal disciple de Montan t, dont Eusèbe écrit que le bruit courut que s'étant abandonné à un démon qui faisoit semblant de le vouloir enlever au ciel, il fut tout d'un coup précipité contre terre?. Le temps y convient, et le lecteur pourra faire tel usage qu'il lui plaira de cette histoire.
La clef du puits de l'abime lui fut donnée. Ce fut aprés sa chute, aprés qu'il eut renié la foi, que cette clef lui fut donnée? : l'enfer ne s'ouvre pas tout seul, c'est toujours quelque faux docteur qui en fait l'ouverture; et celui-ci devenu par sa chute et par son orgueil un digne instrument de l'enfer, fut choisi pour en faire sortir de nouveau l'hérésie que saint Jean y avoit précipitée.
2. Et il s’éleva une fumée comme la fumée d'une grande fournaise : un tourbillon de fumée noir et épais sorti de l'enfer, est l’image la plus naturelle qu'on puisse donner d'une grande et dangereuse hérésie.
Et le soleil et l'air furent obscurcis. Le soleil, c'est Jésus-Christ méme, et dans Jésus-Christ ce qu'il y a de principal, c'est-à-dire sa divinité, que Théodote obscurcit : ou, ce qui est la méme chose, le soleil obscurci par cet hérétique, c'est ce beau commencement de l'Evangile de saint Jean : « Le Verbe étoit en Dieu, et le Verbe étoit Dieu : » Paroles plus lumineuses que le soleil, mais que ce malheureux et tous ceux qui suivirent aprés lui les opinions judaiques, ne cessèrent d'obscurcir autant qu'il leur fut possible.
Le soleil et l'air furent obscurcis. Le démon est appelé par saint Paul « le prince de la puissance de cet air, l'esprit qui agit dans les enfans d'incrédulité, » Eph., 11, 9. L'air est obscurci quand le père du mensonge et cet esprit qui agit dans les incrédules répand de fausses doctrines par ses ministres. Voilà déjà un terrible effet de l'hérésie : mais la suite en représente bien mieux le caractère.
3. Et des sauterelles sorties de la fumée du puits. Tout est af-
1 Baron., tom. II, n. 10. — ? Euseb., V, xv. — * Hist. abr., n. 8.
freux dans ce spectacle : l'enfer ouvert comme un puits et comme un abime immense, une noire fumée qui offusque l'air, et du milieu de cette fumée des sauterelles d'une nouvelle et étonnante figure, que saint Jean nous fera paroitre d'autant plus terribles, que leurs blessures ne nuisent qu'à l'ame, comme nous le verrons bientót : mais il faut voir auparavant dans ces sauterelles mystiques le premier caractère des hérétiques.
Et des sauterelles. Ce premier caractère des hérétiques, est celui de n'avoir pas la succession apostolique et de « s'étre séparés euxmêmes, » Juda, vers. 19. Ce caractère ne pouvoitétre marqué plus expressément que par des insectes dont la génération est si peu connue, qu'on croit qu'ils se forment de pourriture. Ce qui aussi est vrai en partie, parce que la corruption de l'air ou de la terre les fait éclore : ainsi la corruption de l'esprit et des mœurs fait éclore les hérésies. Mais les sauterelles représentent parfaitement le génie des hérésies, qui ne sont propres ni à s'élever comme les oiseaux, ni à avancer sur la terre par des mouvemens et des démarches réglées, comme les animaux terrestres, mais qui vont toujours comme en sautillant d'une question à une autre, et ruinant la moisson de l'Eglise. « Les sauterelles, dit Salomon, n'ont pas de roi, et néanmoins elles vont comme des bataillons, » Prov., xxx, 27; c'est-à-dire qu'il n'y a point de gouvernement réglé; chacun innove à sa fantaisie, et tout s'y fait par cabale. C'est un caractère de l'hérésie bien marqué par Tertullien. Les sauterelles ne sont pas des animaux qui vivent longtemps : à peine viventelles la moitié de l'année, quatre ou cinq mois, comme il est dit de ces sauterelles mystiques, vers. 5, 10. Ainsi les hérésies n'achévent pas l'année, c'est-à-dire qu'elles n'ont pas une vie parfaite, ni un temps complet comme l'Eglise. Elles périssent, elles reviennent, elles périssent encore. Théodote fait revivre Cérinthe; il seroit lui-méme oublié sans Artémon : il en est de méme des autres hérésies; et on les voit toutes se dissiper comme d'ellesmémes, selon ce que dit saint Paul : « Ils n'iront pas plus avant, car leur folie sera connue de tout le monde?. »
Il leur fut donné une puissance comme celle des scorpions de la
! De Præsc., xui, xui ; Ed. Rig., 1615, p. 217. — ? II Tím., ni, 9.