‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 486 sur 588 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

terre. C'est un autre caractère de l'hérésie, de nuire par un venin secret, comme la suite nous donnera lieu de le faire mieux entendre. Des scorpions de la terre. Il y a des scorpions d'eau; mais ceux-là n'affligent guère le genre humain, ce qui fait que saint .Jean se restreint aux autres.

4. Et il leur fut défendu de nuire à l'herbe,... ni à tout ce qui est vert, ni aux arbres, mais seulement aux hommes qui n’auroient pas le signe de Dieu, 5. Et il leur fut donné, non de les tuer. hemarquez ici avec attention comme saint Jean éloigne d'abord l'idée d'une guerre et d'un ravage temporel, afin qu'ayant pris une fois celle d'une contagion et d'un ravage spirituel, nous tournions toutes nos pensées de ce cóté-là. Ces sauterelles, dit-il, sont d'une espèce particulière. Ce n'est pas l'herbe, ni la campagne, et les moissons qu'elles ravagent, ce sont les hommes; et ce ne sont pas tous les hommes, mais seulement ceux qui n'ont pas la marque de Dieu, qui ne sont pas du nombre de ses élus; et ce n'est pas tant par la violence que par un venin qu'elles nuisent, et ce n'est pas à la vie humaine, ni à nos biens temporels : leur venin se porte à l'endroit où réside principalement la marque de Dieu, c’est-à-dire à l'ame, où elles coulent ce poison secret; car elles ressemblent « à des scorpions, » qui ont leur venin dans la queue, vers. 3. Les hérésies ont une belle apparence et semblent d'abord ne faire aucun mal; mais le venin est dans la queue, c'est-à-dire dans la suite. On n'a plus qu'à faire l'application de tout ceci à chaque verset, et on verra la justesse de cette similitude.

Et il leur fut défendu. Les hérétiques, tout rebelles qu'ils sont contre Dieu, sont assujettis à ses ordres. Dieu qui permet qu’ils s'élévent, sait et ordonne ce qu'il en veut faire et jusqu'oü il leur veut permettre de nuire; c’est pourquoi saint Paul disoit : « Mais ils n'iront pas plus avant, » comme on vient de voir, II T'ímoth., 1,9 | Mais seulement aux hommes qui n'ont pas le signe de Dieu sur le front, qui n’ont pas la marque des vrais chrétiens et des élus dont il est parlé Apoc., 11, A7; uz, 12; vu, 44, etc., c'est-à-dire à ceux qui n’ont pas cette foi constante et persévérante, pour en faire profession jusqu'à la fin. L'hérésie ne nuit qu'aux réprouvés,

soit dans l'Eglise, soit hors de l'Eglise; et ceux des chrétiens à qui elle nuit, sont ceux dont il est écrit : « Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n’étoient pas des nôtres : car s'ils eussént été des nótres, ils seroient demeurés parmi nous, » I Joan., u, 19. Il ne faut pas oublier que saint Jean marque clairement la victoire de l'Eglise sur les hérésies; car comme il dit Apoc., xt, 1, 2 : « Mesure le temple, mais ne mesure point le parvis, qui est abandonné aux gentils, » pour montrer qu'outre ce parvis abandonné aux gentils, il y auroit un endroit que Dieu se réserveroit, où les mains profanes ne pourroient atteindre : ainsi il paroit en ce lieu que malgré tout le ravage que feront ces effroyables sauterelles, Dieu saura bien conserver ceux qui sont à lui.

5. Il leur fut donné de tourmenter les hommes. Le tourment que les hérésies font sentir aux hommes, c'est leurs jalousies, leurs haines secrétes, un prodigieux affoiblissement par l'extinction de la charité, le remords de la conscience qui revient de temps en temps, quoiqu'étouffé par l'orgueil; plus que tout cela, ce méme orgueil toujours insatiable qui fait leur supplice, comme celui des démons, lorsqu'ils séduisent les hommes.

Et le tourment qu'elles font souffrir est semblable à celui que fait le scorpion. La piqüre du scorpion, à laquelle Tertullien compare l'hérésie, « pénètre d'abord, comme il dit!, dans les entrailles; les sens s'appesantissent, le sang se géle, les esprits n'animent plus les chairs; on sent un dégoüt extréme et une continuelle envie de vomir. » On change souvent de disposition; le chaud et le froid nous affligent tour à tour. Il est bien aisé d'appliquer tout cela à l'hérétique, qui perd le goüt de la vérité, et peu à peu tout celui de la religion; qui ne peut ni digérer, ni souffrir une nourriture solide; toujours ou transporté par un zéle amer, ou froid et insensible, sans se soucier dans le fond de la religion, n'en aimant que ce qu'on fait servir à la secte et à ses opinions particulières.

6. En ce temps : du temps que les hérésies régneront, les hommes chercheront la mort, el la mort s'enfuira d'eux. Cette facon de

parler signifie des temps fâcheux, ennuyeux, pesans, de ceux où 1 Scorp., cap. 1.

Page 1