‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 515 sur 588 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

l'autorité de créer les autres, comme il parut lorsque Galère Maximien l’appela auprès de lui en l'an 307, pour donner à Licinius le titre d'auguste *. Il crut autoriser cette nomination par la présence de Dioclétien, d’où l'empire leur étoit venu à tous : de sorte qu'il ne faut pas s'étonner qu'on le marque plus que tous les autres dans la suite, comme celui qui a commencé la persécution, et du nom duquel elle est nommée par tous les auteurs.

Le Saint-Esprit fait done voir ici à saint Jean la persécution de Dioclétien par le caractère qui lui est propre , qui est d'avoir été exercée successivement sous le nom et l'autorité de sept empereurs , que l'Apótre appelle sept rois, selon l'usage de la langue grecque : par oü il faut entendre sept augustes, ou comme parle Eusébe, sept rois parfaits, raaéraros Baouede, Hist.,lib. VIII, xim.

Il est vrai qu'à compter tous ceux qui furent alors élevés à la supréme dignité d'augustes ou d'empereurs, on en trouvera neuf, puisqu'il faut encore ajouter Constantinle Grand et Sévére aux sept qu'on a déjà nommés. Mais il y a des raisons particuliéres pour lesquelles saint Jean , qui se plait dans cette prophétie à réduire tout au nombre de sept, n'a point fait mention de Constantin et de Sévére : car déjà pour ce qui regarde Constantin, on voit bien qu'il ne devoit pas servir à marquer le caractère de la persécution de Dioclétien , lui qui la fit cesser dés qu'il parvint à l'Empire, « puisque sa première action, quand il y fut élevé, fut de rendre aux chrétiens la liberté de leur culte, » comme le rapporte Lactance. « Voilà, continue-t-il, son premier décret et sa première ordonnance, » Lact., De Mortib. persecut., xxiv.

Pour Sévère, il est vrai qu'il a été empereur, et on peut présumer qu'il aura été ennemi des chrétiens, puisqu'il étoit créature de Galère Maximien, leur plus ardent persécuteur; mais son empire est à peine marqué dans l'histoire. Nous apprenons de Lactance ? qu'il ne fut fait empereur que pour la guerre contre Maxence, où il fut d'abord abandonné de ses soldats el méme contraint de quitter la pourpre, c’est-à-dire de se réduire à la vie privée incontinent aprés sa promotion; ce qui pourtant, aprés tout, ne lui valut qu'une mort plus douce. Comme donc il perdit

1 Lact., De Mort., xxix. — ? De Mort., XXV, XXVI.

l'Empirepresqueaussitót qu'ill'eutrecu, et qu'il mourut particulier, non pas à la manière de Dioclétien , qui parut se déposer de luiméme, et qui aussi conserva toujours beaucoup de dignité, comme on a vu, mais d'une manière si basse et si honteuse, il ne faut pas s'étonner que saint Jean toujours attaché aux grands caractères et aux traits marqués dans l'histoire, selon le génie des prophétes, ne compte pas un si misérable empereur, pour se réduire plus précisément au nombre de sept, si solennel d'ailleurs dans tout le cours de sa prophétie : d'autant plus qu'un règne si court et toujours occupé ailleurs, n'eut pas le temps de se faire sentir à l'Eglise , contre laquelle on ne voit pas qu'il ait rien fait, ni en général rien de mémorable.

Saint Jean a donc eu raison de nous montrer sept empereurs sous le nom et l'autorité desquels l'Eglise a été persécutée par toute la terre. On sait queles empereurs, quoiqu'ils partageassent entre eux les provinces, les gouvernoient néanmoins comme faisant un méme corps d'empire. Les noms de tous les empereurs étoient inscrits à la tête de tous les actes publics, en quelque endroit qu'ils se fissent : les ordres généraux se donnoient aussi au nom de tous, et pour venir en particulier à la persécution, en quelque endroit qu'elle s'exercàt, on y faisoit adorer tous les empereurs, quoiquils fussent dans d'autres provinces, comme il paroit par les actes du martyre de saint Procope, qui encore qu'il ait souffert dans la Palestine, recut ordre « de sacrifier aux quatre rois *, » c'est-à-dire à Dioclétien, à Maximien, à Galère Maximien et à Constantius Chlorus ; ce qui justifie parfaitement que la persécution s'exercoit au nom de tous les princes.

On pourroit ici objecter ce qu'Eusébe écrit de Maxence, qu il fit d'abord cesser la persécution à Rome et dans les terres où il commandoit, et méme qu'il fit semblant d'étre favorable aux chréliens au commencement de son empire, dans le dessein de gagner le peuple romain, dont une grande partie avoit déjà embrassé le christianisme, Euseb., VIII, xiv. Mais aprés tout ce ne fut ici qu'un: faux semblant; et Eusèbe ayant remarqué la douceur trompeuse de ce prince envers ses sujets chrétiens au commencement de son

1 Euseb. de Mart., 1; Act. Procop., in not. Val., ibid.

règne, il fait bien entendre qu'à la fin et lorsqu'il se crut entièrement établi , il ne les épargna pas davantage que tout le reste des citoyens romains. Au reste il est constant par tous les auteurs que Maxence a été des plus attachés à toutes les impiétés de l'idolâtrie, à ses sacrifices impurs et à ses cruelles divinations, où l'on voit qu'il n'épargnoit pas le sang humain , croyant comme tous les autres, trouver des présages plus exquis dans les entrailles des enfans que dans celles des animaux , Euseb., de Vit. Const., I, 11; Zoz., II. Et encore qu'en apparence il ait arrêté la persécution en quelques endroits , comme l'assurent des auteurs irréprochables, l'Eglise ne laissoit pas de souffrir beaucoup , puisqu'on renioit Jésus-Christ dans la paix méme, et que le pape saint Marcel ayant soutenu la vigueur de la discipline contre une si lâche apostasie, le tyran prit de là occasion de l'envoyer en exil. C'est ce qu'on voit dans l'épitaphe de ce saint pontife , composée par saint Damase, un de ses plus saints successeurs. Saint Marcel fut done sous Maxence le martyr de la discipline, en quoi l'Eglise ne se tient pas moins persécutée que lorsqu'on l'attaque dans la foi ; et quand tout cela auroit manqué à la cruauté de Maxence, ce que ses désirs impudiques firent souffrir aux femmes chrétiennes lui peut donner rang-parmi les plus infámes persécuteurs *. Aussi fut-il ce grand ennemi que Dieu abattit au pied de sa croix, par les armes et par la victoire de Constantin.

On ne peut ici s'empêcher de dire un mot de Constantius Chlorus, dont l'empire fut si doux aux chrétiens, que loin de faire souffrir aucun d'eux, il épargna autant qu'il put jusqu'aux églises, Euseb., VIII, xur. Aussi n'est-ce pas tant ses dispositions particulières qu'il faut ici regarder, que le personnage qu'il faisoit dans le monde au temps de cette dernière persécution. Il étoit constamment un des empereurs au nom desquels on l'exercoit.

Nous avons vu qu'on obligeoit à lui sacrifier par tout l'univers, comme aux autres princes. Il est mort trés-constamment dans l'idolátrie comme dans l'empire, et il a été mis par les Romains au rang de leurs dieux, Euseb., VIT, xim. I] n'a jamais révoqué les cruels édits, qui subsistoient par conséquent de son consentement

1 Euseb., I, vir, xiv; De Vit. Const., XXXIII, XXXIV.

et-de son autorité dans tout l'Empire; et la première révocation qui en est marquée dans l'histoire, est celle de 311 de Galère Maximien, de Constantin et de Licinius , après la mort de Constantius Chlorus. Jusque-là les sanglans édits subsistoient par tout l'Empire dans toute leur force, de l'autorité de tous les empereurs, sans en excepter Constantius; et méme nous apprenons de Lactance, auteur du temps et de l'intime familiarité de ce prince, qu'étant encore césar, pour se conformer aux ordres publics dont il étoit l'exécuteur naturel en cette qualité, «il laissa abattre les églises» dans ses provinces, et méme dans les Gaules : ce qui emportoit avec soi la suppression du culte et des assemblées : malheur que Constantius auroit pu sauver à l'Eglise, comme il lui sauva les martyres, s'il n'avoit jugé à propos de rendre quelque obéissance, quoique non pas jusqu'à l'extrémité, aux ordres des persécuteurs, Lact., de Mort. persecut., xv. Tout cela étoit plus que suffisant pour obliger notre apótre à mettre cet empereur au nombre des sept sous lesquels l'Eglise souffrit et par qui il a voulu caractériser la persécution de Dioclétien.

Si maintenant on demande pourquoi, contre notre coutume, nous prenons ici le nombre de sept pour un nombre fixe et précis, ce n'est pas seulement à cause d'une si heureuse rencontre, quoiqu'aprés tout il n'en faudroit pas rejeter la circonstance favorable ; mais c'est à cause que saint Jean nous donnera en termes formels ce nombre de sept comme précis, et qu'il en fera un caractère particulier du temps qu'il veut désigner, comme on le verra, XVII, 9, 40, 11.

- Et dix cornes. Nous verrons ce que c’est dans le chapitre xvi, versets 3, 12, où saint Jean en explique le mystère.

On demandera, pour entendre la figure de la béte, comment ces: dix cornes étoient distribuées sur les sept têtes. On peut ici se représenter comme trois têtes principales, qui auroient chacune deux cornes, et les quatre autres chacune une : mais il faut bien que cela soit indifférent, puisque saint Jean n'en a rien dit. Il est certain néanmoins que parmi les sept empereurs, il y en eut trois plus remarquables que les autres, comme on verra verset 2.

Dix diadémes sur ses cornes : à cause que ses cornes signifient '

des rois, comme saint Jean l'expliquera, xvir, 12. Une des bêtes de Daniel a aussi dix cornes, Dan., vit, 7, et ces cornes sont aussi des rois, la même, verset 24. Mais ce que font ces dix cornes et ces dix rois dans saint Jean, lui-même nous l'expliquera dans le chapitre xvir.

Des noms de blasphèmes sur ses têtes. C'est sur ces sept montagnes des faux dieux à qui elles étoient dédiées, et dans ses empereurs les noms des dieux dont ils se faisoient honneur, Dioclétien ayant pris le nom de Jupiter, d’où il fut nommé Jovius, et Maximien celui d'Hercule, d’où il fut nommé Herculius. L'autre Maximien se disoit le fils de Mars, Lact., de Mort. persecut., xx. Nous trouvons aussi que Maximin, un de nos sept empereurs, prit le nom de Jovius, Euseb., IX, rx. Et Lactance raconte que ces noms superbes de Joviens et d' Herculiens , que Dioclétien et Maximien avoient affectés, étoient passés à leurs suecesseurs, de Mort. per- Secut., ri.

2. La béte que je vis étoit semblable à un léopard. Saint Jean ne voit qu'une seule béte, parce qu'il ne vouloit désigner qu'un seul empire, qui étoit celui de Rome paienne : au lieu que Daniel, qui en vit quatre, vit aussi quatre bêtes ‘bien distinguées. Mais celle de saint Jean est composée de ce qu'il y avoit de plus terrible dans celle de Daniel. Une de ces bêtes de Daniel ressembioit à un lion, une autre à un ours, une autre à un léopard. Saint Jean laisse la quatrième, dont la figure n'a point de nom dans Daniel, vir, 4, 5, 6; et il compose la béte qu'il nous représente, du lion, de l'ours et du léopard. C'est encore un autre caractère de la persécution de Dioclétien; nous l'avons vu dans tout son cours sous sept empereurs : mais elle devoit seulement commencer par trois, c'est-à-dire par Dioclétien et par les deux Maximiens , Lact., de Mort. persecut., xvi. Ab Oriente usque ad Occasum tres acerbissimue bestia sævierunt : «Trois bêtes très-cruelles tourmentoient le monde depuis l'Orient jusqu'à l'Occident,» et y exercoient une impitoyable persécution. Voilà donc les trois bétes de saint Jean ; voilà son lion, son ours et son léopard : trois animaux cruels, mais qui, avec le caractère commun de la cruauté, en ont aussi de particuliers que nous allons voir.

La bête... étoit semblable à un léopard. La figure du léopard faisoit le corps de la bête. Cet animal est le symbole de l'inconstance par la variété des couleurs de sa peau, et c’est pourquoi les interprètes l'attribuent dans Daniel aux mœurs inconstantes d’Alexandre : mais ce caractère ne convient pas moins à Maximien, surnommé Herculius, qui quitte l'empire et le reprend; qui dans ce retour s'accorde premièrement avec son fils, et incontinent apres devient jaloux de sa gloire etle veut perdre; qui se fait ami de Galére Maximien, dont il machine la perte; qui en dernier lieu se rallie avec son gendre Constantin, qu'à la fin il veut encore faire périr, Lact., de Mort. persecut., XXVI, xxvii, xxix, xxx. Voilà donc le léopard; et il faut bien remarquer que saint Jean en a voulu faire le corps de la béte, parce que, malgré son humeur changeante, il sembloit étre le plus.opiniátre persécuteur de l'Eglise, ayant commencé avant tous les autres en Occident, où il régnoit, une persécution très-violente plusieurs années avant l'édit de la persécution générale. C'est là que périrent une infinité de martyrs, et entre autres, comme le raconte saint Eucher, cette fameuse légion thébaine avec son chef saint Maurice, l'an de Jésus- Christ 297, selon Baronius, plus tôt selon quelques autres, et constamment plusieurs années avant le cruel édit.

Ses pieds ressembloient aux pieds d’un ours. C'est Galère Maximien, animal venu du Nord, que son humeur sauvage et brutale, et méme sa figure informe dans son énorme grosseur, avec sa mine féroce, rendoient semblable à un ours, Lact., de Mort. per- Secut., 1x. Ce que le méme Lactance remarque en un autre endroit par ces paroles : «1l avoit, dit-il, coutume de nourrir des ours qui lui ressembloient par leur grandeur et par leur férocité : » Habebat ursos ferociæ ac magnitudinis sue simillimos, ibid., xxr. Voilà donc l'ours de saint Jean bien marqué : mais il ressembloit principalement à l'ours par les pieds, à cause de son excessive et insatiable rapacité, ce prince ne songeant à autre chose qu'à tout envahir. Lact., de Mort. persecut., xx, XXII, XXVI.

Et sa gueule à la gueule d'un lion. C'est Dioclétien qui étoit dans ce corps monstrueux comme la premiere téte qui se présentoit d'abord; car c'étoit le premier empereur qui avoit adopté les

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