CHAPITRE XIII
conduite, et pendant cette vie, et aprés ta mort : » par où il lui promettoit une gloire immortelle et un éclat semblable à celui du soleil, Jul. Cæs., in fine.
Et prononcoit des blasphèmes : voyez le verset suivant.
Et le pouvoir lui fut donné. C'est la consolation des Saints, qu'on ne peut rien contre eux, non plus que contre leur chef Jésus-Christ, que le pouvoir « n'en soit donné d'en haut, » Joan., xix, 11.
Le pouvoir lui fut donné de faire... Le pouvoir d'entreprendre tout , de faire ce qu'elle voudra, ou « le pouvoir de faire » la guerre aux Saints, comme verset 7. Durant quarante-deux mois. On ne nous demandera plus maintenant pourquoi ce nombre, dont la raison a déjà été expliquée. La persécution de Julien a eu ses bornes trés-courtes, marquées de Dieu , comme celle d'Antiochus. Comme elle aussi, elle a fini par le prompt chátiment de son auteur; et si Julien se sentant blessé à mort, a dit, en s'adressant à Jésus-Christ, comme le rapporte Théodoret : « Tu as vaincu, Galiléen'; » ou, comme le raconte un autre historien, en s'adressant au soleil, qu'il avoit pris pour son protecteur : « Rassasie-toi de mon sang ?; » c'est avec plus d'impiété qu'Antiochus, se reconnoitre néanmoins vaincu comme lui et confesser qu'il s'étoit trompé dans la confiance qu'il avoit eue en ses dieux.
Il faut remarquer que saint Jean ne dit pas ici que l'Eglise se soit retirée dans le désert, comme elle avoit fait dans les persécutions précédentes, xit, 6, 14, parce que du temps de Julien il n'y eut aucune interruption dans son service public. Au reste il n’y a rien eu de plus dur à l'Eglise que les insultes de Julien, ses moqueries pleines de blasphèmes, ses artifices inhumains , sa sourde et impitoyable persécution : car en faisant semblant. d'épargner aux chrétiens le dernier supplice , il les abandonnoit cependant à la fureur des villes, qui les mettoient en pièces impunément ?. Il en faisoit aussi mourir lui-même un assez grand nombre sous de différens prétextes, tàchant de pousser à bout leur patience par de
1 Theod., III, xxv. — ? Philost., VII, n. 15. — ? Soc., III, 1x, x, XI, xir, etc.; Theodor., lI, vr, VII et seqq.; Soz., IV, III, 1v, v, VIII, IX; X, XIV, etc.; Philost,, VII; Greg. Naz., Orat., 3, quæ est 1 in Jul.
continuelles et insupportables vexations. Cette affliction ne dura qu'environ deux ans, autant que l'empire de Julien; mais elle ne fut pas moins pesante à l'Eglise qu'une plus longue souffrance , parce qu'elle la trouva fatiguée par les violences des ariens et de l'empereur Constance, leur protecteur, dont Julien profita.
6. Pour blasphémer contre Dieu, pour blasphémer son nom et son tabernacle, et ceux qui habitent dans le ciel. Les blasphémes de Julien ne s'élevérent pas seulement contre Jésus-Christ, mais encore contre son Eglise signifiée par le tabernacle , et contre les Saints signifiés par les habitans de ce tabernacle sacré : en particulier contre saint Pierre, contre saint Paul, contre saint Jean, contre les martyrs, qu'il appeloit des misérables punis par les lois et adorés par des insensés. Ses blasphémes étoient exquis et ingénieux, parce qu'ils venoient d'un homme qui connoissoit le christianisme et qui tàchoit de le combattre par ses propres maximes, pour le rendre ridicule. C'est ce qu'on peut voir dans saint Cyrille, lib. IT, III, VI, VII, VIII, p. 262; lib. X, p. 327, 335, Cont. Jul., et dans les autres auteurs ecclésiastiques.
7. Les vaincre : en faire tomber et apostasier un grand nombre.
La puissance... sur toute tribu. La persécution de Julien fut universelle.
8. Dans le livre de vie de 'Agneau immolé dès la création du monde. Les uns entendent que l'Agneau est immolé dès la création du monde dans les victimes et dans les Saints qui en étoient les figures ; les autres entendent que ce sont les noms qui sont écrits dès la création du monde, suivant une parole toute semblable dans ce même livre de l’Apocalypse : « Les habitans de la terre, dont les noms ne sont pas écrits au livre de vie dès l'établissement du monde, » XVII, 8.
9. Si quelqu'un a des oreilles, qu'il. écoute : manière de parler très-familière à Notre-Seigneur, pour attirer dans un avis important une attention particulière, Matth., xi, 45, etc.
10. Celui qui mènera en captivité, ira en captivité ; celui qui tuera de l'épée, il faut qu'il meure de l'épée : conformément à ce qui est écrit, Gen., 1x, 6; Matth., xxv1, 52. Saint Jean, affligé des longues souffrances des Saints, dont il est si occupé dans tous ces
chapitres, entre dans leur peine et les console par cette sentence. Elle a été accomplie à la lettre, méme dans les empereurs. Valérien, qui avoit trainé tant de fidèles dans les prisons, est trainé lui-méme dans celles du roi de Perse, et dans une plus dure servitude que celle qu'il avoit fait souffrir aux autres; son sang fut versé ensuite, comme il avoit versé celui des fidèles. Ce châtiment lui a été commun avec beaucoup d'autres princes, et Julien l'Apostat n'en a pas été exempt. Nous verrons aussi dans la suite Rome souffrir à son tour ce qu'elle avoit fait souffrir aux Saints; et alors on dira à ses ennemis : « Rendez-lui comme elle a rendu...» xvilt, 6.
C'est ici la patience et la foi des Saints. C'est ce qui les console de voir, comme dit le Prophète, « que la justice divine n'est pas endormie !, » et que Dieu viendra bientôt à leur secours.
A1. Je vis une autre bête : un autre personnage mystique, comme étoit la première bête, sous l'image de laquelle Rome tout entière avec son empire, qui étoit l'empire de l'idolátrie, est représentée. Ainsi c'est ici un autre personnage mystique et une autre espèce d'empire, qui prétend par le moyen des démons, exercer sa puissance sur toute la nature, comme on le verra.
Cette béte, c'est la philosophie, et en particulier la philosophie pythagoricienne, qui venoit au secours de l’idolâtrie romaine avec des paroles et des raisonnemens pompeux , avec des prestiges et de faux miracles, avec toutes les sortes de divinations qui étoient en usage dans le paganisme. Ce qui fait aussi que saint Jean parlant ailleurs de cette bête, l'appelle le faux prophète , xv1, 43; xix, 20 ; xx, 10. Vers les temps de Dioclétien, cette espèce de philosophie , dont la magie faisoit une partie, se mit en vogue par les écrits de Plotin et de son disciple Porphyre, qui fit alors ses livres contre la religion chrétienne , que saint Méthode a réfutés. Quelques-uns ont conjecturé qu'il fut un de ces deux docteurs dont parle Lactance ?, qui animoient tout le monde contre les chrétiens par leur séditieuse philosophie et leur trompeuse abstinence. Pour l’autre, il est bien constant que c'étoit Hiéroclès, quoique Lactance ne le nomme non plus que Porphyre. Celui-ci
1 Jer., 1, 12; II Petr., 11, 9. — ? Lib. V Div. Instit. 11, 3. TOM. IL. 31
fit deux livres adressés aux chrétiens, où, comme Porphyre, il soutenoit l'idolàtrie par la philosophie pythagoricienne. L'abrégé de leur doctrine étoit qu'il y avoit certains esprits bienfaisans et malfaisans, dont il falloit honorer les uns et apaiser les autres par des sacrifices; qu'il y avoit des moyens de communiquer avec ces esprits, en se purifiant par certaines cérémonies et certaines abstinences, et que par là on pénétroit dans l'avenir. On vantoit beaucoup dans cette secte Apollonius de Tyane. Ce philosophe magicien , qui fut si célèbre du temps de Domitien et de Nerva, étoit de la secte pythagoricienne et du nombre de ces abstinens superstitieux. Hiéroclès fit deux livres pour opposer la sainteté prétendue et les faux miracles de cet imposteur à la sainteté et aux miracles de Jésus-Christ, comme le remarquent Lactance et Eusebe !. Les auteurs paiens de ce temps-là sont passionnés pour Apollonius Tyanæus, qu'ils adorent comme un homme d'une sainteté admirable, dont les miracles sont sans nombre, et comme un dieu ?. Il nous reste quelques écrits de ces philosophes, où l'on peut voir, aussi bien que dans les écrits des Pères, les artifices dont on se servoit afin de rendre l'idolàtrie spécieuse. On peut voir aussi ce que dit saint Augustin de ces faux sages, que leur curiosité et leur orgueil jeta dans les pernicieux secrets de la magie, Porph., de Abst. ; Aug., VIII, IX, de Civit. Dei ; Euseb., contraHieroc., etc.
C'étoient ces philosophes qui animoient Dioclétien et les autres princes contre les chrétiens. Un d'eux est marqué par Lactance ?, comme un des principaux instigateurs de la persécution : l'autre n'animoit pas moins le peuple par ses discours, et les princes persécuteurs par ses flatteries, en les louant comme défenseurs de la religion des dieux *.
Une autre bête s'élever de laterre. ll a paru en d'autres endroits de cette prophétie des prodiges dans l'air , dans le ciel, dans la mer : en voici un qui s'éléve de la terre, et toute la nature est animée d'objets merveilleux et surprenans. C’est une variété , et pour ainsi parler, une espéce de contraste dans le tableau de saint
1 Lact., Divin. Inst., lib. V, r1; Euseb., cont. Hieroc. — 2 Vopisc., in Aurel. — ? Lact., Divin. Inst. lib, V, n1. — * Ibid. cap. 11.