CHAPITRE XIII
Jean , de faire qu'une de ces bêtes s’élève de la mer , et l'autre de la terre, et qu'elles viennent à la rencontre l'une de l'autre , afin dese préter un mutuel secours. Si néanmoins on veut entendre quelqu'autre mystère dans cette bête qui s'éléve de la terre, je dirai que la sagesse de ces philosophes , défenseurs de l'idolátrie, étoit cette sagesse dont parle saint Jacques, « animale , terrestre , diabolique, » Jac., nr, 15.
Qui avoit deux cornes semblables dà celles de l'Agneau. Les cornes signifient la force: celle de l'Agneau consistoit dans sa doctrine et dans ses miracles. La philosophie imitoit ces deux choses : la sublimité et la sainteté de la doctrine de Jésus-Christ, par ses contemplations et ses abstinences ; et les miracles de Jésus- Christ, par les prestiges dont ces philosophes, la plupart magiciens, táchoient de soutenir leur doctrine. On sait que Julien l'Apostat attaché à ce genre de philosophie, tácha d'imiter l'Agneau et d'introduire dansle paganisme une discipline semblable à la chrétienne dans l'érection des hópitaux , dans la distribution des aumónes et dans la subordination et régularité des pontifes, Julian., Ep. 49 ad. Arsac. pontif. Galat. ; Soz. V, xv; Greg. Naz., Orat. in Jul., etc. |
Si je me croyois obligé, comme quelques-uns , à trouver deux personnes dans ces cornes, je nommerois Plotin et Porphyre comme les premiers qui joignirent dans leurs écrits la philosophie et la magie, gens d'ailleurs si célèbres parmi les paiens , qu'on leur dressa des autels, comme nous le verrons de Porphyre et comme de célèbres auteurs l'ont dit de Plotin, Porph., in Vit. Plot. ; Eunap., in Clor. Mais je crois la première explication plus naturelle: on n'est forcé de prendre les cornes pour des personnes que lorsqu'il est ainsi marqué , comme on l'a vu dans Daniel et dans saint Jean.
Et qui parloit comme le dragon. Sous toutes ces belles couleurs et ces belles allégories dont on couvroit l'idolátrie , c'étoit au fond toujours elle, et toujours la Créature adorée à la place du Créateur : c'étoit toujours dans les écrits de ces philosophes et dans ceux de Julien, et Sérapis et la reine Isis, et Jupiter et les autres dieux, et tout le culte du paganisme sans en rien rabattre. Il y a une lettre
de Julien, où consulté s'il falloit enseigner les dieux d'Homére et d'Hésiode, il répond qu'ou il ne faut pas lire ces divins poétes , ou il faut dire comme eux ; et que si on ne veut pas le faire , «on n'a qu'à aller expliquer Lue et Matthieu dans les églises des Galiléens , » Jul., Ep. 42. Il faut voir aussi les paroles de cet apostat dans les livres de saint Cyrille, principalement dans le vr etle vu‘, et on y trouvera partout la plus grossière idolâtrie fort peu . déguisée.
19. Elle exercoit:le grec, Elle exerce, comme dans toute la suite: Elle séduit , elle fait, etc. Saint Jean raconte en cette manière tout ce que fait cette seconde bête, c’est-à-dire la philosophie, tant sous Dioclétien que sous Julien, qui marchoit sur ses pas, comme on verra.
Elle exercoit toute la puissance de la première bête. Rome idolátre et ses empereurs autorisoient ces faux sages , qui animoient toutes les villes contre les chrétiens. Quelques-uns étoient magistrats, comme Hiéroclés, dont il a déjà été parlé, et Théotecnus sous Mis! ! : e'étoient eux qui commencoient la persécution.
Elle fit que la terre... et ceux qui l'habitent , adorérent la première bête. La bête, comme on a vu, c'est Rome idolâtre. Un des mystères de la religion romaine, c'est que Rome, qui forcoit toute la terre à l'idolátrie, en étoit elle-méme l'objet , comme on a dit. On sait qu'elle avoit ses temples oü elle étoit adorée; mais ce qu'il y avoit de plus solennel , c'est qu'elle étoit adorée dans ses empereurs à qui elle avoit donné toute sa puissance. Personne n'ignore la lettre de Pline le Jeune à Trajan ?; et on y voit que pour éprouver les chrétiens, il leur présentoit « l'image de l'empereur » avec celle des dieux, « afin qu'ils l'adorassent en lui offrant de l'encens et des effusions. » On voit encore dans une lettre de saint Denys d'Alexandrie?, qu'/Emilien, préfet d'Egypte, lui ordonne de sacrifier aux dieux et aux empereurs. Tout est plein d'actes semblables, oà l'on voit ces deux cultes ensemble ; et on adoroit les empereurs avec d'autant plus de soumission, que c'étoient eux qui faisoient adorer les autres divinités. C' étoit là un des secrets
1 Lact. lib. V, Instit. m; de Mort., xvi; Euseb., lib. IX, 11, rrr. — ? Lib. X, Epist, 97. — 3 Euseb. , VU, XI.