CHAPITRE XVI
Eglise depuis plus de deux cents ans, marqua sa juste colère par deux effets merveilleux : l'un, en faisant fondre ensemble sur l'Empire romain tout ce qu'on peut endurer de calamités sans périr tout à fait; l'autre, en les envoyant incontinent aprés la persécution et en changeant tout à coup l'état le plus heureux du monde au plus triste et au plus insupportable , comme la suite le fera paroitre.
2. Le premier ange partit. L'ordre venu de Dieu ne regardoit pas plus ce premier ange que les autres, comme on a vu, verset 4. Comme done il partit en méme temps que l'ordre vint, il faut entendre que les six autres en firent autant et allèrent tous verser leurs fioles ou leurs coupes , l'un d'un cóté , l'autre d'un autre, suivant que la justice divine les avoit distribués : de sorte que si saint Jean nous les peint l'un aprés l'autre, ce n'est qu'à cause qu'oh ne peut pas tout dire à la fois.
D'une plaie maligne et dangereuse. Les interprètes entendent ici le charbon et la tumeur de la peste ; et c’est aussi ce qui arriva du temps de Valérien , comme on va voir.
Et les hommes qui avoient le caractère de la béte, et ceux qui adoroient son image. Nous avons déjà parlé de ce caractère de l'idolátrie romaine, qui consistoit à adorer les empereurs et leurs images; et nous en avons vu la pratique dés les premiers empereurs romains, et en particulier sous le règne de Valérien, XIII , 12.
Les hommes qui avoient le caractère de la béte, et ceux qui adorotent son image, furent frappés. Pourquoi ceux-ci en particulier ? Est-ce que les chrétiens furent exempts de cette plaie? Une admirable lettre, où saint Denys d'Alexandrie, auteur du temps, nous représente cette peste, nous va expliquer ce mystère d'une manière à ne nous laisser aucun doute. « Après la persécution, nous eümes, dit-il, la guerre et la famine, et ces maux nous furent communs avec les paiens : mais lorsque tous ensemble nous eümes goüté un peu de repos, cette grande peste vint tout à coup et fut pour eux le plus extréme et le plus terrible de tous les maux: mais pour nous, nous la regardàmes plutôt comme un remède ou comme une épreuve que comme une plaie; car encore qu'elle
attaquât davantage les gentils, nous n'en fümes pas exempts!. » Saint Denys raconte ensuite comme, pendant que les gentils chassoient jusqu'à leurs amis et à leurs parens, les chrétiens au contraire secouroient jusqu'aux plus indifférens et gagnoient le mal en assistant les malades. Par où nous apprenons trois choses, qui semblent faites pour expliquer ce passage de l' Apocalypse : la première, que par une bonté particulière de Dieu , la peste épargna les chrétiens plus que les autres; la seconde, que s'ils en souffrirent, ce fut plutót en assistant ceux qui étoient frappés de ce mal qu'en étant directement frappés eux-mêmes ; la troisième, qu'ils le regardoient, non pas comme un fléau de Dieu, mais comme une matière d'exercer leur charité et leur patience. Saint Cyprien, qui écrivoit dans le méme temps, remarque soigneusement ce dernier point, Cypr., de Mortal. Et on voit clairement par ces passages toutes les raisons que saint Jean avoit de regarder cette peste comme envoyée principalement aux infidèles.
Cette peste est sans doute celle qui avoit commencé à ravager tout l'univers quelques années auparavant et dès le temps de la persécution de Gallus et de Volusien : mais elle reprenoit de temps en temps de nouvelles forces, et Zozime a remarqué qu'elle fut après la prise de Valérien, et sous son fils Gallien, la plus grande, comme la plus universelle qu'on eüt jamais vue , Zoz., lib. I; Treb. Poll., in Gallian.
3. Le second ange... sur la mer. C'est les guerres dans tout le corps de l'Empire; et l'on voit toute la mer changée en sang, parce que tout nage dans le sang par tout l'Empire. Comme le sang d'un corps mort : cette parole explique encore plus vivement le déplorable état de l’Empire, lorsque! destitué de l'autorité qui en est l'ame , il semble n'étre plus qu'un grand cadavre.
4. Le troisième ange... sur les fleuves. Les fleuves changés en sang sont les provinces ensanglantées de guerres civiles. Saint Denys d'Alexandrie nous représente dans sa ville des fleuves de sang : c'est que le préfet Emylien s’y fit tyran. Il s'en éleva trente autres en divers endroits , et trente batailles ne suffirent pas pour - 1 Euseb., VII, xxrr.