CHAPITRE XX
règne de Jésus-Christ, dont il a été parlé, durant mille ans dans une terrestre Jérusalem magnifiquement rebátie, où la gloire de Dieu éclateroit d'une manière admirable, où Jésus-Christ régneroit visiblement avec ses martyrs ressuscités, où à la fin néanmoins les Saints seroient attaqués et leurs ennemis consumés par le feudu ciel, aprés quoi se feroit la résurrection générale et le jugement dernier. Cette opinion disparut dans la grande lumiére du quatrième siècle, en sorte qu'on n'en voit presque plus aucun vestige : mais comme quelques protestans, qui tâchent de la relever, veulent persuader au monde qu'elle est établie par une tradition constante des trois premiers siècles, je crois devoir dire un mot sur un passage de saint Justin dont ils abusent. Joseph Mède, qui nous oppose ce passage!, a fait deux grandes fautes : l'une de suivre, comme nous verrons, une version infidèle; et l'autre, d'y ajouter une insigne falsification.
Le passage dont il s'agit est tiré du Dialogue avec Tryphon, et le voici traduit de mot à mot sur le grec. Tryphon demande à saint Justin s’il est vrai que les chrétiens reconnoissent que la ville de Jérusalem sera rebâtie, et que Jésus-Christ y régnera avec les patriarches et les prophétes, et avec les autres justes de la nation judaique. Sur quoi saint Justin lui répond ainsi : «Je vous ai déjà déclaré que je croyois avec PLUSIEURS AUTRES que la chose arriveroit en cette maniere qui est connue parmi vous : mais qu'il y en avoit PLUSIEURS DE LA PURE ET RELIGIEUSE DOCTRINE DES CHRÉ- TIENS, qui n'étoient pas de ce sentiment?. » Voilà d'abord ce sentiment du regne de Jésus-Christ sur la terre rapporté, non pas comme un sentiment universel, mais comme le sentiment de saint Justin et de plusieurs autres. Non content de parler ainsi, il ajoute en termes formels, qu'il y a des chrétiens de pure et religieuse doctrine, c'est-à-dire de bonne et saine croyance qui n'étoient pas de cette opinion, et par conséquent on voit par lui-même que le sentiment qu'il suit avec plusieurs autres chrétiens, étoit tenu pour indifférent dans l'Eglise. Joseph Méde, qui a prétendu le contraire, n'atrouvé d'autre moyen d'éluder ce passage qu'en y ajoutant une négative; et au lieu que saint Justin a dit que plusieurs qu£
1 Joseph. Med., Comm. in Apoc., p. 533.— ? Dial. cum. Tryph., p. 306, n. 80
sont de la pure et religieuse doctrine des chrétiens ne sont pas de ce sentiment, ila mis du sien plusieurs qui ne sont pas de cette pure et saine doctrine; ce qui, non-seulement n'est pas dans le texte, mais encore n'y peut pas étre, comme ceux qui le liront dans l'original et qui le compareront au passage, comme il est cité par Joseph Méde, le reconnoitront aisément. L'autre faute qu’il a commise est d'avoir suivi une mauvaise version : mais voici la suite du texte fidèlement traduit sur le grec. Après que saint Justin a déclaré qu'il y avoit des chrétiens purs et orthodoxes qui n'étoient pas de son sentiment sur le régne de mille ans, il continue son discours en cette sorte : « Je vous ai dit outre cela, qu'il y ena qu'on appelle chrétiens, mais qui en effet sont des hérétiques sans religion et sans piété, qui enseignent des choses pleines de blasphémes. Or, afin que vous sachiez que je ne veux pas dire cela seul, je ramasserai, autant qu'il sera possible, tout ce qu'on dit parmi nous sur ces matières, et j'écrirai ce que je vous ai déclaré que je reconnois. Car encore que vous ayez rencontré des hommes, qui non-seulement ne confessent pas ces choses, mais encore qui blasphèment contre le Dieu d'Abraham, d'Israél ou de Jacob, et qui disent qu'il n’y a point de résurrection des morts, mais qu'incontinent aprés la mort les ames sont recues dans le ciel (sans en sortir jamais pour venir reprendre leurs corps), ne les prenez pas pour des chrétiens, comme vous ne prenez pas pour Juifs les sadducéens et les autres sectes semblables.. Pour moi et tous ceux qui ont des sentimens droits, et sont chrétiens en tout et partout (outre les choses que nous venons de dire du Dieu d'Abraham), nous croyons encore la résurrection de la chair; et les prophètes Ezéchiel, Isaïe et les autres reconnoissent qu'on doit passer ces mille ans dans Jérusalem, après qu'elle aura: été rebâtie et augmentée. » On voitici la différence qu'il y a entre: ce que croyoienttousles véritables chrétiens, c'est-à-dire la divinité du Dieu d'Abraham et la résurrection, et ce que saint Justin et quelques autres croyoient devoir ajouter à cette foi selon les témoignages des prophètes, c'est-à-dire le règne de mille ans. Mais: Joseph Méde pour confondre cette opinion dont saint Justin avoit: reconnu que tous les vrais chrétiens n'étoient pas d'accord avec