Voyez la note 2 de la page 574 du U® volume
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vie, tandis que le loup et le chien produisent, par leur union, des individus qui peuvent donner l’existence à d’autres individus, parce qu’ils sont doués de toutes les facultés nécessaires à la reproduction.
Quelques heures avant de mettre bas, cette femelle arrangea dans un coin, et avec beaucoup de soin, un lit de paille pour y déposer sa famille; c’était un creux qui avait la forme d’un grand nid, lequel était défendu par un rebord élevé qui régnait tout autour. Lorsque les petits furent nés, elle s’empressa de s’acquitter envers eux de ses premiers devoirs de mère; elle ne cessa presque pas de les lécher, de les caresser, de chercher à les mettre à leur aise ; elle ne permettait pas à son mâle d’en approcher, et elle semblait craindre qu’il ne leur fît du mal ; mais cette sollicitude, ces marques de tendresse et d’alfection maternelle ne furent pas de longue durée; elles furent bientôt remplacées par une fureur barbare. Deux ou trois heures après leur naissance la personne qui devait soigner ces jeunes animaux fut assez curieuse pour aller les visiter; elle voulut les toucher ou les manier pour les examiner de près, et il n’en fallut pas davantage pour irriter la mère qui se jeta tout aussitôt sur ces petits nouveau-nés , et les arracha des mains avec furie pour les dévorer ensuite et pour en faire sa proie, car elle les mangea comme s’ils eussent été sa nourriture ordinaire. Six de ces jeunes animaux qui furent ainsi touchés ou maniés eurent le même sort ; de manière qu’il ne nous resta de cette première portée que la jeune femelle dont nous donnons la description.
Nous observerons à ce sujet qu’il y a plusieurs animaux femelles qui dévorent ainsi les petits de leur première portée, lorsqu’on les touche au moment où ils viennent de naître; les truies sont principalement de ce nombre , et elles y sont plus sujettes qu’aucune autre femelle : mais ces actes d’une barbarie atroce, quelque étranges qu’ils puissent être, ne sont néanmoins que le résultat d’un trop grand attachement, d’une affection trop excessive , ou plutôt d’une tendresse physique qui tient du délire ; car la nature, en chargeant les mères du soin d’élever leur famille et de la nourrir de leur lait, les a douées en même temps d’affection et de tendresse; sans cela, elle eût manqué son vrai but, qui est la conservation et la propagation des êtres, puisqu’en supposant les mères absolument dénuées d’affection pour leurs petits, ces derniers périraient faute de soins presque aussitôt qu’ils seraient nés. On peut donc croire, avec quelque fondement, que ces jeunes mères ne font périr leur famille naissante que dans la crainte qu’on ne la leur ravisse, ou bien qu’elles veulent cpie ce dépôt précieux, que la nature leur a confié, ne doive son bien-être qu’à leurs propres soins.
Au reste, la femelle métisse de la seconde génération, dont nous parlons ici, a toujours été fort attachée à sa fille. Elle ne souffrait pas, comme on l’a déjà dit, que son mâle s’en approchât dans les commencements, et ce ne
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fut qu’au bout de plusieurs semaines qu’elle lui permit de prendre quelque part à l’éducation de leur petite compagne. Mais tous deux n’ont pas cessé depuis ce temps de lui donner leurs soins; ils ne la laissaient presque jamais aller seule, ils l’accompagnaient presque dans toutes ses démarches; ils la forçaient même quelquefois à se tenir au milieu d’eux en marchant , et iis touchaient rarement à la nourriture avant qu’elle n’en eût pris sa part. On leur donnait souvent des moutons entiers pour leur nourriture; alors ie père et la mère semblaient exciter leur petite compagne à s’en repaître la première; mais lorsqu’elle ne pouvait pas entamer cette proie, le père et la mère lui donnaient la facilité d’en manger en l’entamant eux-mêmes.
Cette jeune femelle de la troisième génération, née le 4 mars 1779, n’a reçu qu’une éducation demi-domestique; depuis sa naissance, elle a presque toujours été enfermée dans un vaste caveau avec son père et sa mère, d’où on ne les faisait sortir que quelquefois pour respirer dans une cour le grand air; on se contentait de leur donner la nourriture à certaines heures, et on croyait inutile de donner à cette jeune femelle des mœurs familières et sociales, parce qu’en effet mon but, en conservant ces animaux, n’a été que d’observer le produit de leur génération. Aussi cette jeune femelle était-elle très- timide et très-sauvage , mais néanmoins elle n’était ni féroce ni méchante; elle était, au contraire, d’un naturel tout à fait doux et paisible. Elle se plaisait même à jouer avec les chiens ordinaires, sans chercher à leur faire du mal, quoiqu’elle fût âgée de vingt-un mois, et qu’elle eût par conséquent déjà assez de force pour attaquer ou pour se défendre; mais je dois remarquer que les chiens ne s’en approchaient qu’avec répugnance , et comme s’ils sentaient encore en elle l’odeur de leur ennemi. Si on entrait dans l’endroit où elle était enfermée, elle se contentait de se tapir à terre ccmme si elle se croyait alors bien cachée, de suivre avec des yeux inquiets tous les mouvements que l’on faisait, et de ne pas toucher à sa nourriture pendant qu’on la regardait. Si, lorsqu’on était auprès d’elle, on lui tournait le dos et qu’on laissât pendre ses mains, elle s’approchait doucement et venait les lécher; mais dès qu’on se retournait de son côté, elle se retirait bien vite, et se tapissait de nouveau sur la terre, où on pouvait la toucher, lui prendre les oreilles et les pattes, et même lui ouvrir la gueule sans qu’elle montrât aucune envie de mordre. Si on lui donnait la liberté dans un jardin, elle n’était pas, à la vérité, fort aisée à reprendre, parce qu’elle fuyait dès qu’on voulait en approcher; mais lorsqu’elle était une fois prise, elle se laissait emmener, et même emporter si l’on voulait , sans faire de résistance et sans montrer de colère. On peut donc dire que cette jeune femelle, quoique timide et sauvage, tenait néanmoins, par la douceur de ses mœurs et de son naturel, de sa grand’mère et de sa mère, lesquelles, ayant reçu une éducation toute domestique, ont toujours été très-douces, très-caressantes et très-familières ; et c’est une nouvelle preuve
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(le ce que nous avons déjà dit au sujet de ces animaux, savoir, que le chien, en s’alliant avec la louve, semble avoir donné aux femelles qui sont provenues de cette union son naturel et ses mœurs, et que les femelles ont aussi transmis ces mêmes qualités intérieures aux autres femelles dont elles ont été mères; que réciproquement la louve, en s’alliant avec le chien, avait donné aux mâles qui sont provenus de cette union son naturel et scs mœurs, et que ces mâles ont aussi transmis ces mêmes qualités intérieures aux autres mâles dont ils ont été pères. Nous allons donner la description de cette femelle qui nous est restée de la troisième génération ; nous exposerons d’abord ce que cette jeune femelle avait de commun avec le loup, et ensuite les rapports qu’elle pouvait avoir avec le chien, et nous verrons, par cette comparaison , qu’elle avait, comme toutes les autres femelles de cette race, beaucoup plus de ressemblance avec le loup qu’avec le chien. Il eût été bien à désirer d’avoir aussi un mâle de la même portée, comme nous en avions pour décrire les deux générations précédentes; nous aurions vu si ce mâle eût été, ainsi que son grand-père et son père, plus semblable par la forme de la tête à l’espèce du chien qu’à celle du loup ; et si ses mœurs eussent été analogues à celles de ce dernier animal : cela aurait confirmé ou infirmé ce que nous avons dit précédemment au sujet de l’influence des mâles et des femelles dans la génération de ces animaux.
1“ Cette jeune femelle de la troisième génération avait par son air, sa marche, sa manière de courir et la faculté qu’elle avait de hurler, beaucoup d’analogie avec le loup; on ne l’a point entendue aboyer, mais le ton et les inflexions de sa voix, lorsqu’elle hurlait, étaient exactement les mêmes que ceux du loup ; 2° elle avait aussi , comme le loup, le corps fort épais de bas en haut vers le ventre, et plus élevé au train de devant qu’à celui de derrière, qui allait en s’abaissant fort sensiblement jusqu’à l’origine de la queue; 3“ elle ressemblait encore au loup par la forme de sa tôle, dont le museau était épais auprès des yeux et mince à son extrémité, et par les oreilles, qui étaient courtes, droites et terminées en pointe; 4® par les dents canines, qui, à proportion de la taille de l’animal, étaient plus grandes et plus grosses que celles des chiens ordinaires : voilà les principaux caractères qui rapprochaient cette femelle de l’espèce du loup, et qui paraissent avoir été transmis à toutes les femelles de la première génération. Nous remarquerons seulement que dans la femelle de la seconde génération, c’est-à-dire la mère de celle que nous décrivons ici, les oreilles étaient à demi courbées, parce que l’animal était jeune lorsqu’il a été observé , et que ses oreilles n’avaient pas encore acquis la propriété de se tenir tou' à fait droites; mais depuis elles l’ont été, et ont eu la même forme qué celle des autres femelles. Nous ajouterons encore que la femelle de la troisième génération, dont il s’agit dans cette description, avait la queue longue, lûen fournie de poil, et exactement semblable à celle du loup, et que par ce
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dernier caractère elle semblait s’éloigner de sa grand’mère et de sa mère, qui avaient la queue courte, et se rapprocher de son aïeul et de son père, qui avaient la queue fort longue.
Elle tenait de son père : 1“ par la couleur brune, mélangée de grisâtre, qu’elle avait sur le dos, les côtés du corps, le dessous du cou, et par le noirâtre qui était sur la tête et sur le front. Nous observerons, au sujet de celte couleur du poil , que dans le mâle de la seconde génération , c’està-dire le père de la femelle dont il est ici question, le poil était d’une couleur plus brune, parce que ce mâle, qui a été décrit à l’âge de six à sept mois, n’avait pas encore acquis sa véritable couleur, laquelle a été ensuite à peu près semblable à celle de la femelle dont nous parlons ici, c’est-àdire brune, mélangée de gris; nous ajouterons que cette femelle avait, de plus que son père et sa mère, du noirâtre sur toute la partie supérieure du museau; 2® elle tenait de son père par le gris mélangé de blanc sale qu’elle avait sous le corps depuis le bas de la poitrine jusque auprès du ventre, par le roussâtre qui était sur le côté extérieur des jambes, sur les côtés du nez et sur le dehors des oreilles , où il était nuancé de brunâtre, et par le noirâtre qui bordait les oreilles ; par le blanc qui était sur la face intérieure des oreilles, le bas des joues, la mâchoire inférieure, la partie intérieure des cuisses et des jambes, et sur le bas-ventre et autour de l’anus , mais nous devons remarquer à ce sujet que , dans tous les individus mâles et femelles de cette race de métis, il y avait toujours eu plus ou moins de blanc sur toutes ces différentes parties , et que par conséquent les pères et les mères peuvent avoir également contribué à leur transmettre cette couleur; 3“ enfin cette femelle tenait de son père par la couleur de tous les ongles, et par la forme et la situation des yeux, dont les orbites étaient, comme dans le chien, posées à peu près horizontalement, mais elle tenait du père et de la mère par la qualité du poil, qui n’avait point de duvet à sa racine, et qui, sans être aussi rude au toucher que celui du loup, l’était néanmoins beaucoup plus que celui du chien.
En comparant cette description avec les précédentes, on verra qu’elle tend à confirmer la plupart des raisonnements que nous avons déjà établis au sujet de ces animaux métis ; cependant il est vrai que la mère ne paraissait pas avoir influé ici sur la forme des yeux, qui, dans toutes les femelles, ont toujours été inclinés comme ceux du loup, tandis que ceux de notre femelle, troisième génération, étaient posés horizontalement comme ceux du père, ou plutôt comme ceux du chien: d’ailleurs, au lieu d’avoir la queue courte et émoussée comme sa grand’mère et sa mère, elle l’avait au contraire fort longue et traînante, ce qui semble indiquer qu’ici le mâle avait plus influé sur ces différentes parties que les autres mâles dans les générations précédentes. Au reste, tous ces faits bien considérés ne détruisent pas ce que nous avons précédemment établi, puisque nous avons tou-
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jours cru que les mâles influaient plus que les femelles sur la forme des extrémités du corps; mais, malgré ces expériences déjà réitérées, on sent bien qu’il n’est guère possible de rien établir encore de bien positif sur l’influence réciproque des mâles et des femelles dans la génération, et qu’elles ne suffisent pas pour reconnaître et saisir la marche ordinaire de la nature. Il y a tant de causes qui peuvent induire en erreur dans un sujet aussi délicat, que, quelque sagacité que puisse avoir un observateur naturaliste, il aura toujours raison de se méfier de ses opinions, s’il n’a pas un corps de preuves complet pour les appuyer. Par exemple, il est assez probable que, s’il y a de la différence dans la vigueur et le tempérament de deux animaux qui s’accouplent, le produit de cet accouplement aura plus de rapports avec celui des deux qui aura le plus de vigueur et de force de /împérament, et que, si c’est le mâle qui est supérieur à cet égard, les petits tiendront plus du père que de la femelle.