‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 2)Chapitre 140 sur 392 · L’OURS BLANC · texte numérisé non relu

L’OURS BLANC

grands que les autres ours, et que par conséquent on doit regarder comme suspect le témoignage de ceux qui ont dit que ces ours de mer avaient jusqu’à treize pieds de longueur®; 2® que le poil aussi doux que de la laine ne fait pas un caractère qui distingue spécifiquement ces ours, puisqu’il suffit qu’un animal habite souvent dans l’eau pour que son poil devienne plus doux, et même plus touffu; on voit cette même différence dans les castors d’eau et dans les castors terriers : ceux-ci, qui habitent plus la terre que l’eau, ont le poil plus rude et moins fourni; et ce qui me fait présumer que les autres différences ne sont ni réelles ni même aussi apparentes que le dit Martens, c’est que Dithmar Blefken, dans sa description de l’Islande, parle de ces ours blancs, et assure en avoir vu tuer un en Groenland, qui se dressa sur ses deux pieds comme les autres ours; et dans ce récit il ne dit pas un mot qui puisse indiquer que cet ours blanc du Groenland ne fût pas entièrement semblable aux autres ours®. D’ailleurs, lorsque ces animaux trouvent quelque proie sur terre , ils ne se donnent pas la peine d’aller chasser en mer; ils dévorent les rennes et les autres bêtes qu’ils peuvent saisir; ils attaquent même les hommes, et ne manquent jamais de déterrer les cadavres ° ; mais la disette où ils se trouvent souvent dans ces terres stériles et désertes les force de s’habituer à l’eau ; ils s’y jettent pour attraper des phoques, de jeunes morses, de petits baleineaux; ils se gîtent sur des glaçons où ils les attendent, et d’où ils peuvent les voir venir, les observer de loin, et tant qu’ils trouvent que ce poste leur produit une subsistance abondante ils ne l’abandonnent pas : en sorte que quand les glaces commencent à se détacher au printemps, ils se laissent emmener et voyagent avec elles ; et comme ils ne peuvent plus regagner la terre, ni même abandonner pour longtemps le glaçon sur lequel ils se trouvent embarqués, ils périssent en pleine mer; et ceux qui arrivent avec ces glaces sur les côtes d’Islande ou de Norwége ^ sont affamés au point de

а. Oü porta à bord un ours blanc qu’on avoit tué , sa peau avoit treize pieds de longueur. Troisième voyage des Hollandoîs par le nord , p. 3S.

б. « Habet Islandia coloris albi ingentes ursos in Groenlandià ursum magnum et album

« habuimus obviam qui neque nos timebat neque nostro clamore abigi poterat, verùm rectè « ad nos tanquam ad certam prædam contendebat, cùmque propius nos accessisset, is bom- « barda trajectus, ibi demum erectus , posterioribus pedibus tanquam homo stabat donec tertio « traiieeretur, atque ita exanimatus concidit. » Dithmar Blefken, Island, Ludg. Bat., lG07,p. 64.

c. Les om’s blancs vivent de baleines mortes , et c’est près de ces charognes que l’on en trouve le plus; ils mangent aussi les hommes en vie lorsqu’ils en peuvent surprendre; s’ils viennent à sentir l’endroit où l’on a enterré un corps mort, ils savent fort bien le déterrer, ôter toutes les pierres dont la fosse est couverte, et ouvrir ensuite le cercueil pour manger ce corps. Recueil des voyages du Nord, t. II, page 116.

d. Quand les glaces sont détachées du Groenland septentrional , et qu’elles sont poussées vers le midi , les ours blancs qui se trouveut dessus n’en osent sortir ; et comme ils abordent ou en Islande ou en Norwége à l’endroit où les glaces les portent, ils deviennent enragés de faim , et l’on dit d’étranges histoires des ravages que font alors ces animaux. Recueil des voyages du Nord, 1. 1, page 100.

ADDITIONS

se Jeter sur tout ce qu’ils rencontrent pour le dévorer, et c’est ce qui a pu augmenter encore le préjugé que ces ours de mer sont d’une espèce plus féroce et plus vorace que l’espèce ordinaire; quelques auteurs se sont même persuadé qu’ils étaient amphibies comme les phoques, et qu’ils pouvaient demeurer sous l’eau tout aussi longtemps qu’ils voulaient; mais le contraire est évident, et résulte de la manière dont on les chasse; ils ne peuvent nager que pendant un petit temps, ni parcourir de suite un espace de plus d’une lieue ; on les suit avec une chaloupe, et on les force de lassitude; s’ils pouvaient se passer de respirer, ils se plongeraient pour se reposer au fond de l’eau ; mais s’ils plongent, ce n’est que pour quelques instants; et, dans la crainte de se noyer, ils se laissent tuer à fleur d’eau

La proie la plus ordinaire des ours blancs sont les phoques^, qui ne sont pas assez forts pour leur résister; mais les morses, auxquels ils enlèvent quelquefois leurs petits, les percent de leurs défenses et les mettent en fuite; il en est de même des baleines, elles les assomment par leur masse et les chassent des lieux qu’elles habitent, où néanmoins ils ravissent et dévorent souvent leurs petits baleinaux. Tous les ours ont naturellement beaucoup de graisse, et ceux-ci, qui ne vivent que d’animaux chargés d’huile, en ont plus que les autres ; elle est aussi à peu près semblable à celle de la baleine, La chair de ces ours n’est, dit-on, pas mauvaise à manger, et leur peau fait une fourrure très-chaude et très-durable

a. Cet ours blanc nagea en mer quasi l’espace d’un mille ; nous le poursuivîmes vivement avec trois esquifs, et après que nous l’eûmes lassé, il fut surmonté et tué. Trois navigations des Ilollandois au Nord, par Gérard de Vera. Paris, 1599, page 110. — Ils nagent d’une pièce de glace à l’autre et plongent; lorsque nous les poursuivions dans nos chaloupes, ils plongeaient à un bout et sortaient de l’eau à l’autre extrémité ; ils savent aussi fort bien courir à terre. Recueil des voyages du Nord , t. II , page 116. — Sur la côte de Spitzberg un ours blanc entra dans l’eau et nagea plus d’une lieue au large, on le suivit avec des chaloupes , et on le tua, etc. Troisième voyage des Hollandais , page 34.

b. Quand on eut achevé de tuer cet ours blanc, on lui fendit le ventre, où l’on trouva des morceaux de chien-marin encore entiers , avec la peau et le poil qui étoient des marques qu’il ne venoit que d’être dévoré. Troisième voyage des Hollandais par le Nord, page 36.

c. Les ours blancs vont à la quête des loups et des chiens-marins , et sont avides de baleineaux qu’ils trouvent friands sur tous les autres poissons Ils craignent les baleines qui les

sentent et les poursuivent par une antipathie naturelle , parce quïls mangent leurs petits. Recueil des voyages du Nord, t. I, p. 99. — Les peaux des ours blancs sont d’un grand soulagement pour ceux qui voyagent en hiver; on prépare ces peaux à Spitzberg même , en les jetant dans de la sciure qu’on fait bien chauffer, et qui de cette manière tire toute la graisse des peaux

et les dessèche Leur graisse est comme du suif, elle devient aussi claire que l’huile ou

graisse de baleine après qu’on Ta bien fondue ; on s’en sert ordinairement pour les lampes, et elle ne sent pas si mauvais que Thuile de poisson. Nos mariniers a vendent pour huile de

baleine. La chair de ces ours est grasse et blanchâtre Leur lait est fort blanc et gras. Troi~

siéme voyage des Hollandais, t. Il , p. 115.

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