IV
ADDITION
« qui dénotait une attitude à grimper sur les arbres Un matin nous
« le trouvâmes déchaîné et nous le vîmes monter avec une merveil-
« leuse agilité contre les poutres et les lattes obliques du toit ; on eut de la
« peine à le reprendre Nous remarquâmes une force extraordinaire
« dans ses muscles; on ne parvint qu’avec beaucoup de peine à le coucher « sur le dos; deux hommes vigoureux eurent chacun assez à faire à lui « serrer les pieds, l’autre à lui tenir la tête, et le quatrième à lui repasser « le collier par-dessus la tête et à le fermer mieux. Dans cet état de liberté, « l’animal avait entre autres choses ôté le bouchon d’une bouteille conte- « nant un reste de vin de Malaga qu’il but jusqu’à la dernière goutte, et « remit ensuite la bouteille à sa même place.
« Il mangeait presque de tout ce qu’on lui présentait; sa nourriture « ordinaire était du pain, des racines, en particulier des carottes jaunes, c( toutes sortes de fruits, surtout des fraises; mais il paraissait singuliè- « rement friand de plantes aromatiques, comme du persil et de sa racine : « il mangeait aussi de la viande bouillie ou rôtie, et du poisson. On ne le « voyait point chasser aux insectes dont les autres espèces de singes sont
« d’ailleurs si avides Je lui présentai un moineau vivant il en
« goûta la chair et le rejeta bien vite. Dans la ménagerie, et lorsqu’il « était tant soit peu malade, je l’ai vu manger tant soit peu de viande « crue, mais sans aucune marque de goût. Je lui donnai un œuf cru qu’il
« ouvrit des dents et suça tout entier avec beaucoup d’appétit Le rôti
« et le poisson étaient ses aliments favoris; on lui avait appris à manger « avec la cuillère et la fourchette. Quand on lui donnait des fraises sur « une assiette, c’était un plaisir de voir comme il les piquait une par une « et les portait à sa bouche avec la fourchette, tandis qu’il tenait de l’autre « patte l’assiette. Sa boisson ordinaire était l’eau ; mais il buvait très- « volontiers toutes sortes de vins, et principalement le malaga. Lui douce nait-on une bouteille, il en tirait le bouchon avec la main et buvait (( très-bien dehors, de même que hors d’un verre à bière , et cela fait il
« s’essuyait les lèvres comme une personne Après avoir mangé, si on
(( lui donnait un cure-dent, il s’en servait au même usage que nous. Il « tirait fort adroitement du pain et autres choses hors des poches. On m’a ce assuré qu’étant à bord du navire il courait librement parmi l’équipage, (( jouait avec les matelots et allait quérir comme eux sa portion à la « cuisine.
(( A l’approche de la nuit, il allait se coucher Il ne dormait pas
« volontiers dans sa loge, de peur, à ce qu’il me parut, d’y être enfermé, cc Lorsqu’il voulait se coucher, il arrangeait le foin de sa litière, le secouait (( bien , en apportait davantage pour former son chevet, se mettait le plus (( souvent sur le côté, et se couvrait chaudement d’une couverture, étant fort « frileux De temps en temps, nous lui avons vu faire une chose qui
c< nous surprit extrêmement Ja première fois que nous en fûmes témoins. « Ayant préparé sa couche à l’ordinaire, il prit un lambeau de linge qui « était auprès de lui , l’étendit fort proprement sur le plancher, mit du foin « au milieu en relevant les quatre coins du linge par-dessus, porta ce paquet «avec beaucoup d’adresse sur son lit pour lui servir d’oreiller, tirant
« ensuite la couverture sur son corps Une fois, me voyant ouvrir à la
« clef et refermer ensuite le cadenas de sa chaîne, il saisit un petit morceau « de bois... le fourra dans le trou de la serrure, le tournant et retournant
« en tout sens, et regardant si le cadenas ne s’ouvrait pas On l’a vu
« essayer d’arracher des crampons avec un gros clou dont il se servait « comme d’un levier. Un jour, lui ayant donné un petit chat, il le flaira « partout; mais le chat lui ayant égratigné le bras, il ne voulut plus le tou-
« cher Lorsqu’il avait uriné sur le plancher de son gîte, il l’essuyait
« proprement avec un chiffon Lorsqu’on allait le voir avec des bottes
« aux jambes, il les nettoyait avec un balai, et savait déboucler les souliers « avec autant d’adresse qu’un domestique aurait pu le faire : il dénouait « aussi fort bien les nœuds faits dans les cordes, quelque serrés qu’ils fus-
« sent, soit avec ses dents , soit avec ses ongles Ayant un verre ou un
« baquet dans une main et un bâton dans l’autre, on avait bien de la peine « à le lui ôter, s’esquivant et s’escrimant continuellement du bâton pour le « conserver.
« Jamais on ne l’entendait pousser quelque cri , si ce n’est lorsqu’il se « trouvait seul, et pour lors c’était d’abord un son approchant de celui d’un « jeune chien qui hurle; ensuite il devenait très-rude et rauque, ce que je « ne puis mieux comparer qu’au bruit que fait une grosse scie en passant à « travers le bois. Nous avons déjà remarqué que cet animal avait une force « extraordinaire, mais elle était surtout apparente dans les pattes de devant « ou mains dont il se servait à tout... pouvant lever et remuer de très- « lourds fardeaux. *
« Ses excréments, lorsqu’il se portait bien, étaient en crottes ovales. Sa
«hauteur, mesuré debout, était de deux pieds et demi rhénaux Le
«ventre, surtout étant accroupi, était gros et gonflé... les tetins des « mamelles étaient fort petits et tout près des aisselles; le nombril ressem- « blait beaucoup à celui d’une personne.
« Les pieds de devant ou bras avaient, depuis les aisselles jusqu’au bout « des doigts du milieu, sept pouces ; le doigt du milieu trois pouces et demi, « le premier un peu plus court, le troisième un peu plus long, le quatrième, « ou petit doigt, beaucoup plus court, mais le pouce l’est encore bien davan- « tage : tous les doigts ont trois articulations, le pouce n’en a que deux ; ils « sont tous garnis d’un ongle noir et rond.
« Les jambes, depuis la hanche jusqu’au talon, avaient vingt pouces, « mais le fémur me parut à proportion beaucoup plus court que le tibia.
8i ADDITION A L’ARTICLE DES ORANGS-OUTANGS.
« Ses pieds, posés à plat, étaient, depuis le derrière du talon jusqu’au bout « des doigts du milieu, longs de huit pouces. Les doigts des pieds sont plus «, courts que ceux des mains; celui du milieu est aussi un peu plus long que « les autres ; mais ici le pouce est beaucoup plus court que celui de la main. . . « et ces doigts des pieds ont aussi des ongles noirs. Le pouce ou gros orteil, « qui n’a que deux articulations, est absolument dépourvu d’ongle * dans « quatre sujets de cette espèce asiatique.
« Le coté intérieur des pieds de devant et de derrière est entièrement « nu, sans poil, revêtu d’une peau assez douce, d’un noir fauve; mais après « la mort de l’animal, et pendant sa maladie, cette peau était déjà devenue « beaucoup plus blanche; les doigts des pieds de devant et de derrière « étaient aussi sans poil.
« Les cuisses ne sont ni pelées ni calleuses On ne pouvait aper-
ce cevoir ni fesses, ni mollets aux jambes, non plus que le moindre indice de « queue.
(( La tête est par devant toute recouverte d’une peau chauve, couleur de c( souris; le museau ou la bouche est un peu saillant, quoique pas tant cc qu’aux espèces de magots, mais l’animal pouvait aussi beaucoup l’avance cer et le retirer. L’ouverture de la bouche est fort large. Autour des cc yeux, sur les lèvres et sur le menton, la peau était un peu couleur de ce chair; les yeux sont d’un brun bleuâtre, dans le milieu noirs; les paucc pières sont garnies de petits cils... On voit aussi quelques poils au-dessus ce des yeux, ce que l’on ne peut pourtant pas bien nommer des sourcils, ce Le nez est très-épaté et large vers le bas; les dents de devant, à la mâcc choire supérieure, sont au nombre de quatre, suivies de chaque côté cc d’un intervalle après lequel... vient une dent mâchelière qui est plus cc longue... L’on compte encore trois dents molaires, dont la dernière est cc la plus grosse. Le même ordre règne à la mâchoire inférieure; les dents cc sont fort semblables à celles de l’homme... Le palais est de couleur noire; cc le dessous de la langue est couleur de chair... La langue est longue, cc arrondie par devant, lisse et douce; les oreilles sont sans poil et de ce forme humaine, mais plus petites qu’elles ne sont représentées par ce d’autres.
ce A son arrivée, l’animal n’avait point de poil, si ce n’est du noir à la cc pal lie postérieure du corps, sur les bras, les cuisses et les jambes... A cc l’approche de l'hiver, il acquit beaucoup plus de poil... Le dos, la poicc trinc et toutes les autres parties du corps étaient couvertes de poils cc châtain clair... les plus longs poils du dos avaient trois pouces®. »
a. Description de l’espèce de singe , aussi singulier que très rare, nommé orang-outang , de l’ile de lîornéo. Feuilles de Vosmaé'r. Amsterdam, 1778.