OBSERVATIONS SUR LE RENNE
faites à Groningue, par M. le professeur P. Camper.
« Le renne qu’on m’avait envoyé de la Laponie par Dronthiem et Amster- « dam, arriva à Groningue le 21 juin 1771. Il était fort faible, non-seule- « ment à cause de la fatigue du voyage et de la chaleur du climat , mais « probablement surtout à cause d’un ulcère entre le bonnet ou deuxième « estomac, et le diaphragme, dont il mourut le lendemain. Dès qu’il fut « chez moi , il mangea avec appétit de l’herbe, du pain et autres choses «qu’on lui présenta, et il but assez copieusement. Il ne mourut point « faute de nourriture , car en l’ouvrant je trouvai ses estomacs et ses « boyaux remplis. Sa mort fut lente et accompagnée de convulsions qui « étaient tantôt universelles et tantôt uniquement visibles à la tête : les yeux « surtout en souffrirent beaucoup.
« C’était un mâle âgé de quatre ans, Tous les os de son squelette offraient « encore les épiphyses; ce qui prouve qu’il n’avait pas atteint son plein « accroissement, auquel il ne serait parvenu qu’à l’âge de cinq ans. Ainsi « on en peut conclure que cet animal peut vivre au moins vingt ans.
« La couleur du corps était brune et mêlée de noir, de jaune et de blanc; « le poil du ventre, et surtout des flancs, était blanc avec des pointes brunes, « comme dans les autres bêtes fauves. Celui des jambes était d’un jaune « foncé; celui de la tête tirait sur le noir; celui des flancs était très-touffu; « celui du cou et du poitrail était aussi fort épais et très-long.
« Le poil qui couvrait le corps était si fragile, qu’il se cassait transversa- « lement dès qu’on le tirait un peu; il était d’une figure ondoyée et d’une « substance assez semblable à celle de la moelle des joncs dont on fait les « nattes; sa partie fragile était blanche. Le poil de la tête, du dessous du « cou et des jambes, jusqu’aux ongles, n’avait point cette fragilité; il était, « au contraire, aussi fort que celui d’une vache.
« La couronne des sabots était recouverte de tous côtés d’un poil fort « long. Les pieds de derrière avaient entre les doigts une pellicule assez « large, faite de la peau qui couvrait le corps, mais parsemée de petites « glandes.
« A la hauteur des couronnes des sabots il y avait une espèce de canal « qui pénétrait jusqu’à l’articulation du canon avec les osselets des doigts;
DU RENNE
« il était de la largeur du tuyau d’une plume à écrire, et rempli de fort « longs poils. Je n’ai pas pu découvrir un semblable canal aux pieds de « devant, et j’en ignore l’usage.
« La figure de cet animal différait beaucoup de celle qui a été décrite par « les auteurs qui en ont parlé, et de celle que j’ai dessinée il y a deux ans, « et cela parce qu’il était extrêmement maigre, RfM. Linnæus, les auteurs « de l’Encyclopédie et Edwards, le dépeignent tous fort gras, et par consé- « quent plus rond et plus épais.
(( Les yeux ne diffèrent pas de ceux du daim ou du cerf; sa prunelle est « transversale, et l’iris brun tirant sur le noir ; ses larmiers, semblables à « C3UX des cerfs, sont remplis d’une matière blanchâtre, résineuse et plus « ou moins transparente. Il y a deux points lacrymaux et deux canaux, « comme dans le daim. La paupière supérieure a des cils fort longs et noirs; « elle n’est pas percée, comme l’ont prétendu quelques auteurs, elle est « entière. L’évêque Pontoppidan, et sur son autorité M. Haller, ont même « voulu rendre raison de cette perforation de la paupière; ils l’ont jugée « nécessaire dans un pays presque toujours couvert de neige, dont la blan- « cheur aurait pu nuire par son éclat aux yeux de ces animaux sans ce « secours. Les hommes, faits pour pouvoir vivre dans tous les climats, pré- « viennent autant qu’ils peuvent la cécité par des voiles ou de petites ma- « chines trouées qui affaiblissent l’éclat de la lumière : le renne, fait pour ce « seul climat, n’avait pas besoin de ce mécanisme; mais il a cette membrane c( ou paupière interne, si visible dans les oiseaux, et qui se trouve dans place sieurs quadrupèdes, sans y être mobile que dans un petit nombre. Cette cc membrane n’est pas non plus percée dans le renne ; elle peut couvrir <( toute la cornée, jusqu’au petit angle de l’œil.
(( Son nez est fort large, comme dans les vaches, et le museau est plus (( ou moins plat, couvert d’un poil long grisâtre, et qui s’étend jusqu’à l’in- « térieur des narines. Les lèvres sont aussi revêtues de poils, excepté un Ce petit bord qui est noirâtre, dur, et très-poreux. Les narines sont fort éloi- « gnées l’une de l’autre. La lèvre inférieure est étroite, et la bouche très- « fendue, comme dans la brebis.
cc II a huit dents incisives à la mâchoire inférieure, mais très-petites, et cc très-lâchement attachées; il n’en a point à la mâchoire supérieure, non cc plus que les autres ruminants; mais j’ai cru y remarquer des crochets, cc quoiqu’ils ne paraissent pas encore hors des gencives; dans la mâchoire cc inférieure je n’en ai vu aucun indice. Les chevaux en ont aux deux cc mâchoires, mais il est rare que les juments en aient; les daims, tant cc mâles que femelles, n’en ont presque jamais; mais j’ai préparé cet été la cc tête d’une biche nouvellement née, qui a un très-grand crochet à la mâcc choire supérieure du côté gauche. La nature varie trop dans cette partie cc pour qu’on puisse y déterminer rien de constant. Il y a six dents mâche-
542 ADDITIONS
« lières à chaque côté des deux mâchoires, c’est-à-dire qu’il y en a vingt- « quatre en tout.
« Je n’ai rien à remarquer au sujet des cornes , elles ne faisaient que « de naître ; l’une avait un pouce et l’autre un pouce et demi de hauteur : « leur base était située entre l’orbite et l’occiput, un peu plus près de ce « dernier. Le poil qui les couvrait était joliment contourné, et d’un gris « tirant sur le noir; en le voyant d’une certaine distance on aurait pris les « deux touffes de ce poil pour deux grandes souris posées sur la tête de « l’animal.
« Le cou est court, et un peu plus arqué que celui de la brebis, mais « moins que celui du chameau. Le corps paraît robuste; le dos est un « peu élevé vers les épaules, et assez droit partout ailleurs, quoique les « vertèbres soient un peu formées en arc.
« La queue est fort petite, recourbée en bas et très-garnie de poils.
« Les testicules sont très-petits et ne paraissent point hors du corps. La « verge n’est pas grande; le prépuce est sans poil, comme un nombril; il « est fort ridé en dedans et chargé ou couvert d’une croûte pierreuse.
« Les sabots sont grands, longs et convexes en dehors ; mais ils n’avaient « pas les bouts placés les uns sur les autres, comme ceux du renne que j’ai « dessiné il y a deux ans. Les ergots sont aussi fort longs, et ceux des pieds « antérieurs touchaient à terre quand l’animal était debout ; mais ceux des « pieds postérieurs étaient placés plus haut, et ne descendaient pas si bas; (( aussi les os des doigts en sont-ils plus courts.
« Ces huit ergots étaient creux, apparemment parce que l’animal ne les « usait pas.
« Les. intestins étaient exactement semblables à ceux du daim. Il n’y avait « point de vésicule du fiel ; les reins étaient lisses et sans division; les pouce mons étaient grands ; la trachée-artère était extrêmement large.
« Le cœur était d’une grandeur médiocre, et comme celui du daim, ne « contenait qu’un seul osselet. Cet osselet soutient la base de la valvule « sémiiunaire de l’aorte, qui est opposée aux deux autres, sur lesquelles les « artères coronaires du cœur prennent leur origine. Ce même osselet donne « de la fermeté à la cloison membraneuse qui est entre les deux sinus du « cœur, et à la base de la valvule triglocbine du ventricule droit.
« Ce qui m’a paru de plus remarquable dans cet animal est une poche « membraneuse et fort large, placée sous la peau du cou, et qui prenait son « origine entre l’os hyoïde et le cartilage thyroïde par un canal conique; ce « canal allait en s’élargissant, et se changeait en une espèce de sac mem- «braneux, soutenu par deux muscles oblongs; ces muscles tirent leur « origine de la partie inférieure de l’os hyoïde précisément là où la base, « l ’os graniforme et les cornes se réunissent.
« Ces muscles sont plats, minces, larges d’un demi-pouce, et descendent
DU RENNE
« des deux côtés de la poche jusqu’au milieu du sac, où les fibres se séparent « et se perdent dans la membrane extérieure et musculeuse de la poche; « ils relèvent et soutiennent cette partie à peu près comme les crémastères « soutiennent et élèvent le péritoine, qui est autour des testicules dans les « singes et autres animaux semblables.
« Cette poche s’ouvre dans le larynx, sous la racine de l’épiglotte, par un « large orifice qui admettait mon doigt très-aisément.
« Lorsque l’animal fait sortir avec force l’air des poumons, comme quand « il fait des mugissements, l’air tombe dans cette poche, l’enfle et cause « nécessairement une tumeur considérable à l’endroit indiqué ; le son doit « aussi nécessairement changer beaucoup par là; les deux muscles vident « la poche de l’air quand l’animal cesse de mugir.
« J’ai démontré, il y a vingt ans, une semblable poche dans plusieurs « papionset guenons; et l’année passée j’ai eu occasion de faire voir à mes « auditeurs qu’il yen avait une double dans l’orang-outang' : j’en donnerai « la description et la figure dans un mémoire que je me propose de publier, « sur la voix de l’homme et de plusieurs animaux. Je ne saurais déterminer « si la femelle renne a cette poche comme le mâle : dans les singes, les « deux sexes en sont pourvus; je ne me souviens pas de l’avoir trouvée « dans le daim ; la biche ne l’a pas. »
DU RENNE {suite).
Nous ajouterons à ce que nous avons dit au sujet du craquement qui se fait entendre dans tous les mouvements du renne, une observation que M. le marquis d’Amezaga a eu la bonté de nous communiquer : « On pour- « rait croire, dit-il, que ce bruit ou craquement vient des pinces du pied, « qui se frapperaient l’une contre l’autre comme des castagnettes, d’autant « que les rennes ont le pied long et plat. Je cherchai à reconnaître d’où « provenait ce bruit dans les rennes que le roi de Suède avait envoyés à « S. A. S. Ms’’ le prince de Condé, je le demandai aux Lapons qui les « avaient amenés; ils touchèrent assez légèrement l’un de ces rennes, et « j’entendis le craquement sans pouvoir distinguer d’où il venait; l’animal « avait été touché si faiblement qu’il n’avait pas même changé de place; « je jugeai dès lors que le bruit ne venait pas de ses pinces; je me mis sur « le ventre, et sans faire marcher le renne, je guettai le moment où il « lèverait son pied: dès qu’il fit ce mouvement, j’entendis l’articulation du « pied faire le bruit que j’avais entendu d’abord, mais plus fort, parce que « ce mouvement avait été plus grand ; je restai dans la même attitude pour « m’assurer du craquement dans les pieds de derrière comme dans ceux