Volume III, page
2. Aristote parle de deux espèces de bœufs sauvages : la première , qu’il nomme bonasus, était originaire de la Pœonie ( c’est-à-dire de cette partie de la Thrace que nous appelons aujourd’hui la Bulgarie , et par conséquent très-voisine du pays actuel des aurochs ) ; celle-là était Vaurochs. — « Le second bœuf dont parle Aristote , dit Cuvier, n’était point d’Europe , mais « d’Aracliosie, c’est-à-dire de la partie de la Perse la plus voisine des Indes : Il diffère du bœuf « domestique comme le sanglier diffère du cochon; il est noir; d’une apparence robuste; son « nez est recourbé, et ses cornes sont fort couchées en dehors: è^uuTiâÇovra [j.àXXov. — A ces « traits qui ne reconnaîtrait le buffle? » { Rech. sur les oss. foss., t. IV, p. 112.)
DU BUFFLE
« plus douce prononciation de la première, d’où Calpurnius, au vers 39 de « sa première églogue, met flaxinea au lieu de fraxinea; et il est Irès- « vraisemblable qu’il s’est autorisé, pour ce changement, sur d’anciens « manuscrits. Le même Pitiscus dit encore que Bochart, dans sa Géogra- « phie, rassemble une grande quantité d’exemples de ce changement de r « en l; enfin Moreri, dans son Dictionnaire, lettre r, dit clairement que la « lettre r se change en l, comme capella de caper. D’après toutes ces auto- « rites, il est difficile de ne pas croire que le mot bupharus ne soit le même « que buphaliis; d’où il suit que ce mot a une racine dans la langue « grecque.
« Quant aux Latins, on voit dans Scaliger, De caiisis lingnœ latinœ, qu’il « fut un temps où, au lieu de la lettre f, on écrivait et on prononçait b, « comme bruges pour fntges; on trouve aussi dans Cicéron fremo, qui « vient du grec bremo; et enfin Nonius Marcellus, De doctonm indagine, « met siphilim pour sibilim. Ce n’est donc pas sans raison que les Latins « ont pu nommer cet animal bubalus, et qu’Aldrovande en a fait buffelus, « et les Italiens bufalo. La langue italienne est pleine de mots latins cor- « rompus; elle a souvent changé en f le ô latin; c’est ainsi qu’elle a fait « bifolco de bibulcus; tartufo de tubera. Donc bufalo vient de bubalus; et, « comme il a été démontré ci-dessus, buphalus n’est autre chose que le « bupharus; ce qui prouve la racine du nom buffle dans les langues grecque « et latine. »
Monsignor Gaëtani montre sans doute ici la plus belle érudition; cependant nous devons observer qu’il prouve beaucoup mieux la possibilité de dériver le nom du buffle de quelques mots des langues grecque et latine , qu’il ne prouve que réellement ce nom ait été en usage chez les Latins ou les Grecs; le mot bupharos signifie proprement un champ labourable, et n’a pas de rapport plus décidé au buffle qu’au bœuf commun : quant à l’épithète de munge-bœuf donnée à Hercule, on doit l’écrire buphagus et non pas bupharus.
Sur ce que j’ai dit «que le buffle, natif des pays les plus chauds de « l’Afrique et des Indes, ne fut transporté et naturalisé en Italie que vers « le septième siècle », monsignor Gaëtani observe « que la nature même de « cet animal donne le droit de douter qu’il puisse être originaire de « l’Afrique, pays chaud et aride qui ne convient point au buffle, puisqu’il « se plaît singulièrement dans les marais et dans l’eau, où il se plonge « volontiers pour se rafraîchir : ressource qu’il trouverait difficilement en « Afrique. Cette considération ne tire-t-elle pas une nouvelle force de l’aveu « que fait M. de Buffon lui-même, à l’article du chameau, qu’il n’y a point « de bœufs en Arabie, à cause de la sécheresse du pays, d’autant plus que « le bœuf ne paraît pas aussi amant de l’eau que le buffle. Les mnrais- « pontins et les maremmes de Sienne sont en Italie les lieux les plus favo-
« rables à ces animaux. Les marais-pontins surtout paraissent avoir été « presque toujours la demeure des buffles ; ce terrain humide et marécageux « paraît leur être tellement propre et naturel, que de tout temps le gouver- « nement a cru devoir leur en assurer la jouissance. En conséquence les « papes , de temps immémorial , ont fixé et déterminé une partie de ces « terrains qu’ils ont affectée uniquement à la nourriture des buffles; j’en « parle d’autant plus savamment que ma famille , propriétaire desdits ter- « rains, a toujours été obligée, et l’est encore aujourd’hui, par des bulles « des papes, à les conserver uniquement pour la nourriture des buffles, « sans pouvoir les ensemencer. »
Il est très-certain que, de toute l’Italie, les marais-pontins sont les cantons les plus propres aux buffles; mais il me semble que monsignor Gaëtani raisonne un peu trop rigoureusement quand il en infère que l’Afrique ne peut être le pays de l’origine de ces animaux comme aimant trop l’eau et les marécages pour être naturels à un climat si chaud, parce qu’on prouverait par le même argument que l’hippopotame ou le rhinocéros n’appartiennent point à l’Afrique. C’est encore trop étendre la conséquence de ce que j’ai dit, qu’il n’y a point de bœufs ni de buffles en Arabie à raison de la sécheresse du pays et du défaut d’eau , que d’en conclure la même chose pour l’Afrique, comme si toutes les contrées de l’Afrique étaient des Arabies, et comme si les rives profondément humectées du Nil, du Zaïre, de la Gambra, comme si l’antique Palus tritonides, n’étaient pas des lieux humides, et tout aussi propres aux buffles que le petit canton engorgé des marais-pontins.
« En respectant la réfutation que M. de Buffon fait de Belon, on ne con- « çoit pas pourquoi il soutient impossible la perfection de l’espèce du buffle « en Italie. M. de Buffon sait mieux que personne que presque tous les « animaux éprouvent des changements dans leur organisation en chan- « géant de climat, soit en bien, soit en mal, et cela peu ou beaucoup. La « gibbe ou bosse est extrêmement commune en Arabie; la rachétide est « une maladie presque universelle pour les bêtes dans ces climats; le cha- « meau,le dromadaire, le rhinocéros et l’éléphant lui-même en sont souvent « attaqués...
« Quoique M. de Buffon, dans son article du buffle, ne fasse point men- « tion de l’odeur de musc de ces animaux, il n’en est pas moins vrai que :( cette odeur forte est naturelle et particulière aux buffles. J’ai même formé « le projet de tirer le musc des excréments du buffle, à peu près comme en « Ëgypte on fait le sel ammoniac avec l’urine et les excréments du cha- « meau “. L’exécution de ce projet me sera facile, parce que, comme je l’ai
a. Nota. Oa tire le sel ammoniac, par la combustion du fumier de chameau , de la suie que cette combustion produit ; et ce n’est assurément pas par les mêmes moyens que Ton pourrait extraire la partie odorante et musquée des excréments du buffle.
DU BUFFLE
« (lit plus haut, les pâturages des buffles , dans l’État ecclésiastique, sont « dans les fiefs de ma famille...
« J’observe encore au sujet des bœufs intelligents des Hottentots, dont « parle M. de Buffon, que cet instinct particulier est une analogie avec les « buffles qui sont dans les marais-pontins, dont la mémoire passe pour une « chose unique...
« Au reste, on ne peut qu’être fort étonné de voir qu’un animal aussi « intéressant et très-utile n’ait jamais été peint ni gravé, tandis que Sal- « vator Rosa et Étienne Bella nous ont laissé des peintures et gravures de « différents animaux d’Italie. Il était sans doute réservé au célèbre restau- « rateur de l’histoire naturelle de l’enrichir le premier de la gravure de cet « animal, encore très-peu connu. »
Dans un supplément à ces premières réflexions que m’avait envoyé M. Gaëtani, il ajoute de nouvelles preuves, ou du moins d’autres conjectures sur l’ancienneté des buffles en Italie, et sur la connaisance qu’en avaient les Latins, les Grecs et même les Juifs : quoique ces détails d’érudition n’aient pas un rapport immédiat avec l’histoire naturelle, ils peuvent y répandre quelques lumières, et c’est dans cette vue, autant que dans celle d’en marquer ma reconnaissance à l’auteur, que je crois devoir les publier ici par extrait.
« Je crois, dit M. Gaëtani, avoir prouvé par les réflexions précédentes « que le buffle était connu des Grecs et des Latins, et que son nom a racine « dans ces deux langues® : quant à la latine, j’invoque encore en ma faveur «l’autorité de Du Gange, qui dans son Glossaire dit, au mot Bubalus : « bubalus, bufalus, huflus; il cite ce vers du septième livre du quatrième « poëme de Yenance, évêque de Poitiers, célèbre poète du v® siècle :
Seu validi Lufali ferit inter cornua campum.
« Pour le mot buflus, il est tiré de Albertus Aquensis, lib. ii, cap. xlui, « de Jules Scaliger, Exercit. 206, n° 3, et de Lindembrogius, ad Ammiani « lib. XXII, etc., comme on peut le voir dans Du Gange. Il est bien vrai « que le v® siècle n’est pas celui de la belle latinité; cependant, comme il ne « s’agit pas ici de la pureté et de l’élégance de la langue, mais d’un point « seulement grammatical, il ne s’ensuit pas moins que cet exemple indique « un grand rapport du bubalus des Latins, du bufalo des Italiens et du bufjle « des Français. Gel te relation est encore prouvée d’une manière plus for- « melle par un passage de Pline, au sujet de l’usage des Juifs de manger du
chou avec la chair du buffle.
« Une dernière observation sur la langue grecque , c’est que le texte le
a. M. Gaëtani a bien prouvé que le nom de buffle peut avoir sa racine dans les deux langues; mais non pas que ce même nom ait été d’usage chez les Grecs et les Romains, ni par conséquent que le buffle en ait été connu.
ADDITIONS
« plus précis en faveur du sentiment de M. de Butfon est certainement « celui de Bochart, qui, dans son Ilierozoicon , pars i, lib. m, cap, xxn, « dit : Vocem (jrœcmn bubalon esse capræ speciem; mais il est évident que « cette autorité est la même que celle d’Aristote, aussi bien que d’Aldro- « vande et de Jonston, qui ont dit la même chose d’après ce philosophe.
« Au reste, il est facile de démontrer que la connaissance du buffie « remonte encore à une époque bien plus éloignée. Les interprètes et les « commentateurs hébreux s’accordent tous à dire qu’il en est fait mention « dans le Pentateuque même. Selon eux, le mot jachmur signifie buffle. Les « Septante, dans le Deutéronome, donnent la même interprétation en tra- « duisant jachmur par bubalus; et de plus, la tradition constante des {( Hébreux a toujours été que le jachmur était le buffle : on peut voir sur « cela la version italienne de la Bible par Deodati, et celle d’Antoine
« Brucioli, qui a précédé Deodati Une autre preuve que les Juifs ont
« connu de tout temps le buffle, c’est qu’au premier livre des Piois, chap. iv, « vers. 22 et 23, il est dit qu’on en servait sur la table de Salomon; et en « effet, c’était une des viandes ordonnées par la législation des Juifs, et cet
« usage subsiste encore aujourd’hui parmi eux « Les Juifs, comme le
« dit fort bien M. de Buffon , sont les seuls à Rome qui tuent le buffle « dans leurs boucheries » ; mais il est à remarquer qu’ils ne le mangent « guère qu’avec l’assaisonnement des choux , et surtout le premier jour de «leur année qui tombe toujours en septembre ou octobre, fête qui leur
« est ordonnée au chapitre xii de l’Exode, vers, 14 Pline l’a dit expres-
« sèment : carnes bubalas , additis caulis, magno ligni compendia perçoit quunt, liv. xxiii, chap. vu. Ce texte est formel, et en le rapprochant de « l’usage constant et perpétuel des Juifs, on ne peut pas douter que Pline
« n’ait voulu parler du buffle Cet usage des Juifs de Rome est ici du
« plus grand poids, parce que leurs familles, dans cette capitale, sont « incontestablement les plus anciennes de toutes les familles romaines; « depuis Titus jusqu’à présent ils n’ont jamais quitté Rome, et leur Ghetto « est encore aujourd’hui le même quartier que Juvénal dit qu’ils habitaient « anciennement. Ils ont conservé précieusement toutes leurs coutumes et « usages; et quant à celle d’assaisonner la viande du buffle avec les choux, « la raison y a peut-être autant de part que la superstition. Le chou en « hébreu s’appelle cherub, expression qui signifie aussi multiplication. Ce « double sens leur ayant fait imaginer que le chou était favorable à la mul- « tiplicalion, ils ont affecté ce légume à leur premier repas annuel, comme « étant un bon augure pour croître et multiplier, selon le passage de la (( Genèse “.
a. Nous ne contesterons pas à M. Gaëtani que le mot hébreu cherub ne signifie un chou; mais comme on sait d’ailleurs que le mot cherub signifie un bœuf, que de plus nous avons traduit ce même mot cherub , par chérubin, il paraîtrait assez singulier de trouver dans un même mol
DU BUFFLE
« Outre les preuves littérales de l’ancienneté de la connaissance du buffle, « on peut encore la constater par des monuments authentiques : il est vrai « que ces monuments sont rares, mais leur rareté vient sans doute du « mépris que les Grecs avaient pour les superstitions égyptiennes, comme « nous l’enseigne Hérodote , mépris qui ne permit pas aux artistes grecs de « s’occuper d’un dieu aussi laid et aussi vil à leurs yeux que l’était un
« bœuf ou un buffle Les Latins, serviles imitateurs des Grecs, ne trou-
« vant point de modèles de cet animal , le négligèrent également, en sorte « que les monuments qui portent l’empreinte de cet animal sont très-rares. .. « Mais leur petit nombre suffit pour constater son ancienne existence dans « ces contrées. Je possède moi-même une tête antique de buffle, qui a été « trouvée dernièrement dans une fouille à la maison de plaisance de l’empe- « reur Adrien, à Tivoli*. Cette tête est un morceau d’autant plus précieux, « qu’il est unique dans Home, et fait d’ailleurs par mains de maître. Il est (( très-vrai qu’on ne connaît aucun autre morceau antique qui représente « le buffle, ni aucune médaille qui en offre la figure, quoiqu’il y en ait « beaucoup qui portent ditférents animaux
c< M. de Buffon objectera peut-être que ce morceau de sculpture aura été « fait sans doute sur un buffle d’Égypte ou de quelque autre pays, et non « à Rome ni en Italie. Mais en supposant ce fait , dont il est presque impos- « sible de fournir une preuve ni pour ni contre, il n’en résultera pas moins a que les Romains n’ont pas pu placer la tête du buffle dans une superbe « maison de plaisance d’empereur, sans lui avoir donné un nom, et que « par conséquent ils en avaient connaissance.
« La tête dont il s’agit est si parfaitement régulière, qu’elle paraît avoir « été moulée sur une tête naturelle de buffle, de la manière que l’histoire « rapporte que les Égyptiens moulaient leurs statues sur les cadavres « mêmes.
« Au reste , je soumets encore ces nouvelles observations aux lumières « supérieures de M. de Butfon; je n’ose pas me flatter que chacune de mes « preuves soit décisive, mais je pense que toutes ensemble établissent que « le buffle était connu des anciens : proposition contraire à celle de l’illustre
un chou , un bœuf et un ange, si l’on ne savait que la langue hébraïque est si peu abondante en termes distinctifs, que le même terme désigne très-souvent des choses toutes différentes.
1. « Si l’on excepte le passage d’Aristote sur les bœufs sauvages cV Arachosle , et quelques « mots d’Élien sur certains bœufs des Indes, on ne trouve rien dans les auteurs grecs et « romains qui paraisse se rapporter au buffle, et cet animal, aujourd’hui si commun en « Égypte, en Grèce et en Italie, n’y existait pas dans les anciens temps. Le prélat Gaëtani, qui « a voulu soutenir le contraire , n’a mis en avant que des arguments puérils et des confusions « de noms et d’idées impardonnables : on m’a assuré même en Italie que la tète de buffle en « marbre , qu’il croyait venue de la maison de campagne d’Adrien à Tivoli , avait été fabriquée « à Rome par des malins qui voulaient lui faire pièce... » (Cuvier : Rech. sur les ossetn. foss., t. IV, p. 123. j
ADDITIONS
« naturaliste que je n’ai pas craint de combattre ici. J’attends de son indul- « gence le pardon de ma témérité, et la permission de mettre sous ses yeux c( quelques particularités du buffle dont il n’a peut-être pas connaissance, « et qui ne sauraient être indifférentes pour un philosophe comme lui , qui « a consacré sa vie à admirer et publier les merveilles de la nature.
« L’aversion du buffle pour la couleur rouge est générale dans tous les « buffles de ritalic sans exception, ce qui paraît indiquer que ces animaux (( ont les nerfs optiques plus délicats que les quadrupèdes connus. La fai- « blesse de la vue du buffle vient à l’appui de cette conjecture. En effet, cet « animal paraît souffrir impatiemment la lumière; il voit mieux la nuit que « le jour, et sa vue est tellement courte et confuse, que, si dans sa fureur « il poursuit un homme, il suffit de se jeter à terre pour n’en être pas c( rencontré , car le buffle le cherche des yeux de tous côtés sans s’aperce- « voir qu’il en est tout voisin
« Les buffles ont une mémoire qui surpasse celle de beaucoup d’autres « animaux. Rien n’est si commun que de les voir retourner seuls et d’eux- « mêmes à leurs troupeaux, quoique d’une distance de quarante ou cin- « quante milles, comme de Rome aux marais-pontins. Les gardiens des « jeunes buffles leur donnent à chacun un nom, et, pour leur apprendre à « connaître ce nom , ils le répètent souvent d’une manière qui tient du c( chant, en les caressant en même temps sous le menton. Ces jeunes buffles (( s’instruisent ainsi en peu de temps , et n’oublient jamais ce nom , auquel « ils répondent exactement en s’arrêtant, quoiqu’ils se trouvent mêlés parmi « un troupeau de deux ou trois mille buffles. L’habitude du buffle d’en- « tendre ce nom cadencé est telle que, sans cette espèce de chant, il ne se «laisse point approcher étant grand, surtout la femelle pour se laisser « traire et sa férocité naturelle ne lui permettant pas de se prêter à cette « extraction artificielle de son lait, le gardien qui veut traire la buffle est « obligé de tenir son petit auprès d’elle, ou, s’il est mort, de la tromper en « couvrant de sa peau un autre petit buffle quelconque : sans cette précau- « tion, qui prouve d’un côté la stupidité de la buffle et de l’autre la finesse « de son odorat, il est impossible de la traire. Si donc la buffle refuse son « lait, même à un autre petit buffle que le sien, il n’est pas étonnant qu’elle « ne se laisse point teter par le veau , comme le remarque très-bien M. de « Buffon.
« Cette circonstance de l’espèce de chant nécessaire pour pouvoir traire « la buffle femelle, rappelle ce que dit le moine Bacon dans ses observa-
a. Voyez ce que j’ai dit, page 652, de cette répugnance delà femelle buffle à se laisser traire , et sur le moyen singulier qu’on a imaginé pour la vaincre, qui est de lui mettre la main et le bras dans la vulve pendant tout le temps de l’extraction du lait. Cette pratique du cap de Bonne-Espérance n’est pas parvenue jusqu’à Romej et M. Gaëtani n’a pas été informé de ce fait , qui peut-être même n’est pas très-certain.
DU BUFFLE
6Co
« lions [Voyacje en Asie, par Bergeron, l. II), qu’après Moal el les Tar- « tares vers l’orient, « il y a des vaches qui ne permettent pas qu’on les « traie à moins qu’on ne chante; » il ajoute ensuite « que la couleur rouge « les rend furieuses au point qu’on risque de perdre la vie si l'on se trouve « autour d’elles. » Il est indubitable que ces vaches ne sont autre chose a que des buffles; ce qui prouve encore que cet animal n’est pas exclusive- « ment des climats chauds.
« La couleur noire et le goût désagréable de la chair de buffle donnec< raient lieu de croire que le lait participe de ces mauvaises qualités; mais, « au contraire, il est fort bon, conservant seulement un petit goût musqué c( qui tient de celui de la noix muscade. On en fait du beurre excellent, il a « une saveur et une blancheur supérieures à celui de la vache; cependant « on n’en fait point dans la campagne de Rome, parce qu’il est trop dispen- « dieux ; mais on y fait une grande consommation du lait préparé d’autres « manières. Ce qu’on appelle communément œufs de buffles sont des « espèces de petits fromages auxquels on donne la forme d’œufs, qui sont « d’un manger très-délicat. Il y a une autre espèce de fromage que les Ita- « liens nommQwi provatur a, qui est aussi fait de lait de buffle : il est d’une « qualité inférieure au premier ; le menu peuple en fait grand usage, et les « gardiens des buffles ne vivent presque qu’avec le laitage de ces animaux.
« Le buffle est très-ardent en amour ; il combat avec fureur pour la « femelle, et quand la victoire la lui a assurée il cherche à en jouir à « l’écart. La femelle ne met bas qu’au printemps et une seule fois l’année; « elle a quatre mamelles et néanmoins ne produit qu’un seul petit, ou si par « hasard elle en fait deux, sa mort est presque toujours la suite de cette « fécondité ; elle produit deux années de suite et se repose la troisième, « pendant laquelle elle demeure stérile quoiqu’elle reçoive le mâle; sa fécon- « dité commence à l’âge de quatre ans et finit à douze. Quand elle entre « en chaleur elle appelle le mâle par un mugissement particulier et le reçoit « étant arrêtée, au lieu que la vache le reçoit quelquefois en marchant.
« Quoique le buffle naisse et soit élevé en troupeau, il conserve cependant « sa férocité naturelle, en sorte qu’on ne peut s’en servir à rien tant qu’il « n’est pas dompté : on commence par marquer, à l’âge de quatre ans, ces c< animaux avec un fer chaud, afin de pouvoir distinguer les buffles d’un ’( troupeau de ceux d’un autre... La marque est suivie de la castration, qui a se fait à l’âge de quatre ans, non par compression des testicules, mais par 'c incision el amputation. Cette opération paraît nécessaire pour diminuer « l’ardeur violente et furieuse que le buffle montre aux combats , et en « même temps le disposer à recevoir le joug pour les différents usages aux- « quels on veut l’employer... Peu de temps après la castration, on leur « passe un anneau de fer dans les narines... Mais la force et la férocité du « buffle exigent beaucoup d’art pour parvenir àlui passèrent anneau. Après
kr
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« l’avoir fait tomber au moyen d’une corde que l’on entrelace dans ses «jambes, les hommes destinés à cela se jettent sur lui pour lui lier les « quatre pieds ensemble et lui passent dans les narines l’anneau de fer; ils « lui délient ensuite les pieds et l’abandonnent à lui-même; le buffle furieux « court de côté et d’autre, et, en heurtant tout ce qu’il rencontre, cherche à « se débarrasser de cet anneau, mais avec le temps il s’accoutume insensi- « blement, et l’habitude autant que la douleur l’amènent à l’obéissance ; on « le conduit avec une corde que l’on attache à cet anneau qui tombe de « lui-même par la suite au moyen de l’effort continuel des conducteurs en « tirant la corde; mais alors l’anneau est devenu inutile, car l’animal déjà « vieux ne se refuse plus à son devoir...
« Le buffle paraît encore plus propre que le taureau à ces chasses dont «on fait des divertissements publics, surtout en Espagne. Aussi les sei- « gneurs d’Italie qui tiennent des buffles dans leurs terres n’y emploient « que ces animaux... La férocité naturelle du buffle s’augmente lorsqu’elle « est excitée, et rend cette chasse très-intéressante pour les spectateurs. En « effet, le buffle poursuit l’homme avec acharnement jusque dans les mai- « sons dont il monte les escaliers avec une facilité particulière; il se présente « môme aux fenêtres d’où lisante dans l’arène, franchissant encore les murs c( lorsque les cris redoublés du peuple sont parvenus à le rendre furieux...
« J’ai souvent été témoin de ces chasses qui se font dans les fiefs de ma « famille. Les femmes mêmes ont le courage de se présenter dans l’arène; « je me souviens d'en avoir vu un exemple dans ma mère.
« La fatigue et la fureur du buffle dans ces sortes de chasse le fait suer « heaucoup; sa sueur abonde d’un sel extrêmement acre et pénétrant, et ce « sel paraît nécessaire pour dissoudre la crasse dont sa peau est presque « toujours couverte...
« Le buffle est, comme l’on sait, un animal ruminant, et la rumination « étant très-favorable à la digestion, il s’ensuit que le buffle n’est point « sujet à faire des vents. L’observation en avait déjà été faite par Aristote, « dans lequel on lit : niillum cormitiim animal pedere...
« Le terme de la vie du buffle est à peu près le même que celui de la vie « du bœuf, c’est-à-dire à dix-huit ans, quoiqu’il y en ait qui vivent vingt- « cinq ans; les dents lui tombent assez communément quelque temps avant « de mourir. En Italie il est rare qu’on leur laisse terminer leur carrière; « après l’àge de douze ans on est dans l’usage de les engraisser et de les « vendre ensuite aux juifs de Rome ; quelques habitants de la campagne, « forcés par la misère, s’en nourrissent aussi. Dans la terre de Labour du « royaume de Naples, et dans le patrimoine de Saint-Pierre on en fait un « débit public deux fois la semaine. Les cornes du buffle sont recherchées « et fort estimées; la peau sert à faire des liens pour les charrues, des « cribles et des couvertures de coffres et de malles; on ne l’emploie pas
DU BUFFLE
« comme celle du bœuf à faire des semelles de souliers, parce qu’elle est « trop pesante et qu’elle prend facilement l’eau...
« Dans toute l’étendue des marais-pontins il n’y a qu’un seul village qui a fournisse les pâtres ou les gardiens des buffles : ce village s’appelle Cis- K terna, parce qu’il est dans une plaine où l’on n’a que de l’eau de citerne, « et c’est l’un des fiefs de ma famille... Les habitants, adonnés presque tous « à garder des troupeaux de buffles, sont en même temps les plus adroits et K les plus passionnés pour les chasses dont il a été parlé ci-dessus.
« Quoique le buffle soit un animal fort et robuste, il est cependant délicat, « en sorte qu’il souffre également de l’excès de la chaleur comme de l’excès « du froid ; aussi dans le fort de l’été le voit-on chercher l’omhre et l’eau, « et dans l’hiver les forêts tes plus épaisses. Cet instinct semble, indiquer « que le buffle est plutôt originaire des climats tempérés que des climats « très-chauds ou très-froids.
c( Outre les maladies qui lui sont communes avec les autres animaux, il « en est une particulière à son espèce et dont il n’est attaqué que dans ses « premières années... Cette maladie s’appelle barbone, expression qui a « rapport au siège le plus commun du mal, qui est à la gorge et sous le « menton. J’ai fait en dernier lieu un voyage exprès pour être témoin du « commencement, des progrès et de la fin de celte maladie; je me suis « même fait accompagner d’un chirurgien et d’un médecin, afin de pouvoir « l’étudier et acquérir une connaissance précise et raisonnée de sa cause, ou « du moins de sa nature, à l’effet d’en offrir à M. de Buffon une description exacte et systématique ; mais ayant été averti trop tard, et la maladie, « qui ne dure que neuf jours, étant déjà cessée, je n’ai pu me procurer « d’autres lumières que celles qui résultent de la pratique et de l’expérience « des gardiens des troupeaux de buffles...
« Les symptômes de cette maladie sont très-faciles à connaître, du moins <( quant aux extérieurs. La lacrymation est le premier; l’animal refuse « ensuite toute nourriture ; presque en même temps sa gorge s’enlle consi- « dérablement, et quelquefois aussi le corps se gonfle en entier; il boite « tantôt des pieds de devant, tantôt de ceux de derrière; la langue est en « partie hors de la gueule, et est environnée d’une écume blanche que « l’animal jette au dehors...
« Les effets de ce mal sont aussi prompts que terribles, car en peu « d’heures, ou tout au plus en un jour, l’animal passe par tous les degrés « de la maladie et meurt. Lorsqu’elle se déclare dans un troupeau, presque cv tous les jeunes buffles qui n’ont pas atteint leur troisième année en sont « attaqués, et s’ils ne sont âgés que d’un an ils périssent presque tous; « dans ceux qui sont âgés de deux ans il y en a beaucoup qui n’en sont pas « atteints, et môme il en échappe un assez grand nombre de ceux qui sont « malades ; enfin dès que les jeunes buffles sont parvenus à trois ans, ils