Voyez la note de la page 32 du IID volume
.5. J'ai déjà dit qu’on en connait aujourd’hui un beaucoup plus grand nombre. (Voyez la note de la p. 8.
NOMENCLATURE DES SINGES
réduit d’un cinquième; qu’ensuite ôtant douze ou quinze espèces de bipèdes, savoir, ies chauves-souris et les roussettes, dont les pieds de devant sont plutôt des ailes que des pieds, et en retranchant aussi trois ou quatre gerboises qui ne peuvent marcher que sur les pieds de derrière, parce que ceux de devant sont trop courts, en ôtant encore le lamantin, qui n’a point de pieds de derrière, les morses, le dugon et les phoques, auxquels ils sont inutiles, ce nombre des quadrupèdes se trouvera diminué de presque un tiers; et si on envoûtait encore soustraire les animaux qui se servent des pieds de devant comme de mains, tels que les ours, les marmottes, les coatis, les agoutis, les écureuils , les rats et beaucoup d’autres, la dénomination de quadrupède paraîtra mal appliquée à plus de la moitié des animaux; et, en effet, les vrais quadrupèdes sont les solipèdes et les piedsfourchus : dès qu’on descend à la classe des fissipèdes, on trouve des quadrumanes ou des quadrupèdes ambigus, qui se servent de leurs pieds de devant comme de mains, et qui doivent être séparés ou distingués des autres. Il y a trois espèces de solipèdes, le cheval , le zèbre et l’âne ; en y ajoutant l’éléphant, le rhinocéros, l’hippopotame, le chameau, dont les pieds, quoique terminés par des ongles, sont solides et ne leur servent qu’à marcher , l’on a déjà sept espèces auxquelles le nom de quadrupède convient parfaitement. Il y a un beaucoup plus grand nombre de piedsfourchus que de solipèdes : les bœufs, les béliers, les chèvres, les gazelles, les bubales, les chevrotains, le lama, la vigogne, la girafe, l’élan, le renne, les cerfs, les daims, les chevreuils, etc. , sont tous des pieds-fourchus et composent en tout un nombre d’environ quarante espèces; ainsi voilà déjà cinquante animaux, c’est-à-dire dix solipèdes et quarante pieds-fourchus, auxque's le nom de quadrupède a été bien appliqué. Dans les fissipèdes, le lion, le tigre, les panthères, le léopard, les lynx, le chat, le loup, le chien, le renard, l’hyène, les civettes, le blaireau, les fouines, les belettes, les furets, les porcs-épics, les hérissons, les tatous, les fourmilliers et les cochons, qui font la nuance entre les fissipèdes et les pieds-fourchus, forment un nombre de plus de quarante autres espèces auxquelles le nom de quadrupède convient aussi dans toute la rigueur de l’acception , parce que, quoiqu’ils aient le pied de devant divisé en quatre ou cinq doigts, ils ne s’en servent jamais comme de main ; mais tous les aulres fissipèdes, qui se servent de leurs pieds de devant pour saisir et porter à leur gueule, ne sont pas de purs quadrupèdes ; ces espèces, qui sont aussi au nombre de quarante, font une classe intermédiaire entre les quadrupèdes et les quadrumanes, et ne sont précisément ni des uns ni des autres : il y a donc dans le réel plus d’un quart des animaux auxquels le nom de quadrupède disconvient, et plus d’une moitié auxquels il ne convient pas dans toute l’étendue de son acception.
Les quadrumanes remplissent le grand intervalle qui se trouve entre
NOMENCLATURE DES SINGES
l’homme et les quadrupèdes; les bimanes sont un terme moyen dans la distance encore plus grande de l’homme aux cétacés® ; les bipèdes avec des ailes font la nuance des quadrupèdes aux oiseaux, et les fissipèdes, qui se servent de leurs pieds comme de mains, remplissent tous les degrés qui se trouvent entre les quadrumanes et les quadrupèdes; mais c’est nous arrêter assez sur cette vue : quelque utile qu’elle puisse être pour la connaissance distincte des animaux, elle l’est encore plus par l’exemple, et par la nouvelle preuve qu’elle nous donne qu’il n’y a aucune de nos définitions qui soit précise, aucun de nos termes généraux qui soit exact, lorsqu’on vient à les appliquer en particulier aux choses ou aux êtres qu’ils représentent.
Mais par quelle raison ces termes généraux, qui paraissent être le chefd’œuvre de la pensée, sont-ils si défectueux? pourquoi ces définitions, qui semblent n’être que les purs résultats de la combinaison des êtres, sontelles si fautives dans l’application? est-ce erreur nécessaire, défaut de rectitude dans l’esprit humain? ou plutôt n’est-ce pas simple incapacité, pure impuissance de combiner et même de voir à la fois un grand nombre de choses? Comparons les œuvres de la nature aux ouvrages de l’homme; cherchons comment tous deux opèrent, et voyons si l’esprit, quelque actif, quelque étendu qu’il soit, peut aller de pair et suivre la même marche, sans se perdre lui-même ou dans l’immensité de l’espace, ou dans les ténèbres du temps, ou dans le nombre infini de la combinaison des êtres. Que l’homme dirige la marche de son esprit sur un objet quelconque : s’il voit juste, il prend la ligne droite, parcourt le moins d’espace et emploie le moins de temps possible pour atteindre à son but; combien ne lui faut-il pas déjà de réllexions et de combinaisons pour ne pas entrer dans les lignes obliques, pour éviter les fausses routes, les culs-de-sac, les chemins creux qui tous se présentent les premiers, et en si grand nombre que le choix du vrai sentier suppose la plus grande justesse de discernement; cela cependant est possible, c’est-à-dire n’est pas au-dessus des forces d’un bon esprit, il peut marcher droit sur sa ligne et sans s’écarter; voilà sa manière d’aller la plus sûre et la plus ferme ; mais il va sur une ligne pour arriver à un point, et s’il veut saisir un autre point il ne peut l’atteindre que par une autre ligne ; la trame de ses idées est un fil délié qui s’étend en longueur sans autres dimensions; la nature, au contraire, ne fait pas un seul pas qui ne soit en tout sens; en marchant en avant elle s’étend à côté et s’élève au-dessus ; elle parcourt et remplit à la fois les trois dimensions; et, landis que l’homme n’atteint qu’un point, elle arrive au solide, en embrasse le volume et pénètre la masse dans toutes leurs parties. Que font nos Phi-
a. Nota. Dans celte phrase et dans toutes les autres seniblahles , je n’entends parler que de l liomme physique , c’est-à-dire do la forme du corps de l’homme, comparée à la forme du corps des animaux.
NOMENCLATURE DES SINGES
dias lorsqu’ils donnent une forme à la matière brute? à force d’art et de temps ils parviennent à faire une surface qui représente exactement les dehors de l’objet qu’ils se sont proposé : chaque point de cette surface qu’ils ont créée leur a coûté mille combinaisons; leur génie a marché droit sur autant de lignes qu’il y a de traits dans leur figure; le moindre écart l’aurait déformée : ce marbre si parfait qu’il semble respirer n’est done qu’une multitude de points auxquels l’artiste n’est arrivé qu’avec peine et successivement, parce que l’esprit humain ne saisissant à la fois qu’une seule dimension, et nos sens ne s’appliquant qu’aux surfaces, nous ne pouvons pénétrer la matière et ne savons que l’effleurer ; la nature, au contraire, sait la brasser et la remuer à fond; elle produit ses formes par des actes presque instantanés; elle les développe en les étendant à la fois dans les trois dimensions; en même temps que son mouvement atteint à la surface, les forces pénétrantes dont elle est animée opèrent à l’intérieur; chaque molécule est pénétrée; le plus petit atome, dès qu’elle veut l’employer, est forcé d’obéir; elle agit donc en tout sens, elle travaille en avant, en arrière, en bas, en haut, à droite, à gauche, de tous côtés à la fois, et par conséquent elle embrasse non-seulement la surface, mais le volume, la masse et le solide entier dans toutes ses parties : aussi quelle différence dans le produit, quelle comparaison de la statue au corps organisé! mais aussi quelle inégalité dans la puissance, quelle disproportion dans les instruments ! L’homme ne peut employer que la force qu’il a : borné à une petite quantité de mouvement qu’il ne peut communiquer que par la voie de l’impulsion, il ne peut agir que sur les surfaces, puisqu’en général la force d’impulsion ne se transmet que par le contact des superficies; il ne voit, il ne touche donc que la surface des corps; et lorsque pour tâcher de les mieux connaître il les ouvre, les divise et les sépare, il ne voit et ne touche encore que des surfaces. Pour pénétrer l’intérieur, il lui faudrait une partie de cette force qui agit sur la masse, qui fait la pesanteur et qui est le principal instrument de la nature; si l’homme pouvait disposer de cette force pénétrante comme il dispose de celle d’impulsion, si seulement il avait un sens qui y fût relatif, il verrait le fond de la matière; il pourrait l’arranger en petit comme la nature la travaille en grand : c’est donc faute d’instruments que l’art de l’homme ne peut approcher de celui de la nature; ses figures, ses reliefs, ses tableaux, ses dessins ne sont que des surfaces ou des imitations de surfaces, parce que les images qu’il reçoit par ses sens sont toutes superficielles et qu’il n’a nul moyen de leur donner du corps.
Ce qui est vrai pour les arts l’est aussi pour les sciences; seulement elles sont moins bornées, parce que l’esprit est leur seul instrument, parce que dans les arts il est subordonné aux sens, et que dans les sciences il leur commande, d’autant qu’il s’agit de connaître et non pas d’opérer, de com-
NOMENCLATURE DES SINGES
parer et non pas d’imiter. Or l’esprit, quoique resserré par les sens*, quoique souvent abusé par leurs faux rapports, n’en est ni moins pur ni moins actif; l’homme, qui a voulu savoir, a commencé par lesrectifler, par démontrer leurs erreurs; il les a traités comme des organes mécaniques, des instruments qu’il faut mettre en expérience pour les vérifier et juger de leurs effets : marchant ensuite la balance à la main et le compas de l’autre, il a mesuré et le temps et l’espace ; il a reconnu tous les dehors de la nature, et ne pouvant en pénétrer l’intérieur par les sens il l’a deviné par comparaison et jugé par analogie ; il a trouvé qu’il existait dans la matière une force générale, différente de celle d’impulsion, une force qui ne tombe point sous nos sens, et dont par conséquent nous ne pouvons disposer, mais que la nature emploie comme son agent universel ; il a démontré que cette force appartenait à toute matière également, c’està-dire proportionnellement à sa masse ou quantité réelle; que cette force ou plutôt son action s’étendait à des distances immenses, en décroissant comme les espaces augmentent; ensuite tournant ses vues sur les êtres vivants, il a vu que la chaleur était une autre force nécessaire à leur production‘^; que la lumière était une matière vive, douée d’une élasticité et d’une activité sans bornes; que la formation et le développement des êtres organisés se font par le concours de toutes ces forces réunies ; que l’extension, l’accroissement des corps vivants ou végétants suit exactement les lois de la force attractive, et s’opère en effet en augmentant à la fois dans les trois dimensions; qu’un moule une fois formé doit, par ces mêmes lois d’affinité, en produire d’autres tout semblables, et ceux-ci d’autres encore sans aucune altération de la forme primitive. Combinant ensuite ces caractères communs, ces attributs égaux de la nature vivante et végétante, il a reconnu qu’il existait et dans l’une et dans l’autre un fonds inépuisable et toujours réversible de substance organique et vivante; substance aussi réelle, aussi durable que la matière brute; substance permanente à jamais dans son état de vie, comme l’autre dans son état de mort; substance universellement répandue, qui, passant des végétaux aux animaux par la voie de la nutrition, retournant des animaux aux végétaux par celle de la putréfaction, circule incessamment pour animer les êtres ^ : il a vu que ces molécules organiques ^ vivantes existaient dans tous les corps organisés, qu’elles y étaient combinées en plus ou moins grande quantité avec la
1. Pensée très-juste. Buffon touche ici à la plus haute philosophie ; l’esprit est resserré par les sens. ( Voyez la note 2 de la page 131 et la note 1 de la page 132 du II® volume.)