DES ANIMAUX
Dès que l’homme a commencé à changer de ciel, et qu’il s’est répandu de climats en climats, sa nature a subi des altérations : elles ont été légères dans les contrées tempérées, que nous supposons voisines du lieu de son origine; mais elles ont augmenté à mesure qu’il s’en est éloigné; et lorsque après des siècles écoulés, des continents traversés et des générations déjà dégénérées par l’influence des différentes terres, il a voulu s’habituer dans les climats extrêmes, et peupler les sables du Midi et les glaces du Nord , les changements sont devenus si grands et si sensibles qu’il y aurait lieu de croire que le nègre, le lapon et le blanc forment des espèces différentes, si d’un côté l’on n’était assuré qu’il n’y a eu qu’un seul homme de créé, et de l’autre que ce blanc, ce lapon et ce nègre, si dissemblants ; entre eux, peuvent cependant s’unir ensemble et propager en commun la grande et unique famille de notre genre humain : ainsi leurs taches ne i sont point originelles-; leurs dissemblances n’étant qu’extérieures, ces altérations de nature ne sont que superficielles; et il est certain que tous ne font que le même homme, qui s’est verni de noir sous la zone torride, et qui s’est tanné, rapetissé par le froid glacial de la sphère du pôle. Cela seul suffirait pour nous démontrer qu’il y a plus de force, plus d’étendue, ! plus de flexibilité dans la nature de l’homme que dans celle de tous les , autres êtres; car les végétaux et presque tous les animaux sont confinés chacun à leur terrain, à leur climat : et cette étendue dans notre nature vient moins des propriétés du corps que de celles de l’âme; c’est par elle que l’homme a cherché les secours qui étaient nécessaires à la délicatesse de son corps; c’est par elle qu’il a trouvé les moyens de braver l’inclémence de l’air et de vaincre la dureté de la terre. Il s’est, pour ainsi dire, |
1. Cet article termine le XIV® volume de l’édition ia-4o de l’Imprimerie royale, volume publié en 1766.
— Dans ce discours sur la Bégénération des animaux, Buffon nous présente un beau résumé de son Histoire des quadrupèdes. En le plaçant ici, il reste fidèle à son plan d’interrompre le cours trop monotone des descriptions par l’exposé d’un certain ensemble de vues générales et philosophiques.
2. Originelles : belle expression. — Elles ne le sont point en effet, et, comme le dit si bien Buffon, tous les hommes ne font que le même homme.
DE LA DÉGÉNÉRATION DES ANIMAUX
soumis les éléments; par un seul rayon de son intelligence il a produit celui du feu, qui n’existait pas sur la surface de la terre; il a su se vêtir, s’abriter, se loger, il a compensé par l’esprit toutes les facultés qui manquent à la matière; et sans être ni si fort, ni si grand , ni si robuste que la plupart des animaux, il a su les vaincre, les dompter, les subjuguer, les confiner, les chasser et s’emparer des espaces que la nature semblait leur avoir exclusivement départis.
I La grande division de la terre est celle des deux continents; elle est plus ancienne que tous nos monuments; cependant l’homme est encore plus ancien; car il s’est trouvé le même dans ces deux mondes : l’Asiatique, l’Européen, le Nègre, produisent également avec l’Américain; rien ne prouve mieux qu’ils sont issus d’une seule et même souche que la facilité qu’ils ont de se réunir à la tige commune : le sang est différent, mais le germe est le même; la peau, les cheveux, les traits, la taille, ont varié sans que la forme intérieure ait changé ; le type en est général et commun : et s’il arrivait jamais, par des révolutions qu’on ne doit pas prévoir, mais seulement entrevoir dans l’ordre général des possibilités, que le temps peut toutes amener ; s’il arrivait, dis-je, que l’homme fût contraint d’abandonner les climats qu’il a autrefois envahis pour se réduire à son pays natal, il reprendrait avec le temps ses traits originaux, sa taille primitive et sa couleur naturelle : le rappel de l’homme à son climat amènerait cet effet; le mélange des races l’amènerait aussi et bien plus promptement; le blanc avec la noire, ou le noir avec la blanche produisent également un mulâtre dont la couleur est brune, c’est-à-dire mêlée de blanc et de noir ; ce mulâtre avec un blanc produit un second mulâtre moins brun que le premier; et si ce second mulâtre s’unit de même à un individu de race blanche, le troisième mulâtre n’aura plus qu’une nuance légère de brun qui disparaîtra tout à fait dans les générations suivantes : il ne faut donc que cent cinquante ou deux cents ans pour laver la peau d’un nègre par cette voie du mélange avec le sang du blanc, mais il faudrait peut-être un assez grand nombre de siècles pour produire ce même effet par la seule influence du climat. Depuis qu’on transporte des nègres en Amérique, c’est-à-dire depuis environ deux cent cinquante ans, l’on ne s’est pas aperçu que les familles noires qui se sont soutenues sans mélange aient perdu quelques nuances de leur teinte originelle; il est vrai que ce climat de l’Amérique méridionale étant par lui-même assez chaud pour brunir ses habitants, on ne doit pas s’étonner que les nègres y demeurent noirs * : pour faire l’expérience du changement de couleur dans l’espèce humaine, il faudrait transporter quelques individus de cette race noire du Sénégal en Danemark, où l’homme ayant communément la peau blanche, les cheveux
1. J’ai trouvé dans la peau de l’Américain le même pigmenlum que dans la peau du Nègre. (Voyez la note de la page 196 du lU volume.)
DE LA DÈGÈNERATION DES ANIMAUX
blonds, les yeux bleus, la différence du sang et l’opposition de couleur est la plus grande. Il faudrait cloîtrer ces nègres avec leurs femelles, et conserver scrupuleusement leur race sans leur permettre de la croiser; ce moyen est le seul qu’on puisse employer pour savoir combien il faudrait de temps pour réintégrer à cet égard la nature de l’homme * ; et, par la même raison, combien il en a fallu pour la changer du blanc au noir.
C’est là la plus grande altération que le ciel ait fait subir à l’homme, et l’on voit qu’elle n’est pas profonde ; la couleur de la peau, des cheveux et des yeux, varie par la seule influence du climat; les autres changements, tels que ceux de la taille, de la forme des traits et de la qualité des cheveux ne me paraissent pas dépendre de cette seule cause; car dans la race des nègres, lesquels, comme l’on sait, ont pour la plupart la tête couverte d’une laine crépue, le nez épaté, les lèvres épaisses, on trouve des nations entières avec de longs et vrais cheveux, avec des traits réguliers; et si l’on comparait dans la race des blancs le Danois au Calmouck^, ou seulement le Finlandais au Lapon dont il est si voisin, on trouverait entre eux autant de différence pour les traits et la taille qu’il y en a dans la race des noirs ; par conséquent il faut admettre pour ces altérations, qui sont plus profondes que les premières, quelques autres causes réunies avec celle du climat : la plus générale et la plus directe est la qualité de la nourriture; c’est principalement par les aliments que l’homme reçoit l’influence de la terre qu’il habite, celle de l’air et du ciel agit plus superficiellement; et tandis qu’elle altère la surface la plus extérieure en changeant la couleur de la peau, la nourriture agit sur la forme intérieure par ses propriétés qui sont constamment relatives à celles de la terre qui la produit. On voit dans le même pays des différences marquées entre les hommes qui en occupent les hauteurs et ceux qui demeurent dans les lieux bas; les habitants de la montagne sont toujours mieux faits, plus vifs et plus beaux que ceux de la vallée ; à plus forte raison dans des climats éloignés du climat primitif, dans des climats où les herbes, les fruits, les grains et la chair des animaux sont de qualité et même de substance différentes, les hommes qui s’en nourrissent doivent devenir différents. Ces impressions ne se font pas subitement ni même dans l’espace de quelques années; il faut du temps pour que l'homme reçoive la teinture du ciel, il en faut encore plus pour que la terre lui transmette ses qualités; et il a fallu des siècles joints à un usage toujours constant des mêmes nourritures pour influer sur la forme des traits, sur la grandeur du corps, sur la substance des cheveux, et produire ces altérations intérieures, qui, s’étant ensuite perpétuées par la génération, sont devenues les caractères généraux et constants auxquels