‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 2)Chapitre 62 sur 392 · Voyez la note 2 de la page 19b du II® volume · texte numérisé non relu

Voyez la note 2 de la page 19b du II® volume

2. Le Calmouck n’est pas de la race blanclie; il est de la race jaune ou asiati(iue.

DE LA DÉGÊNÉRÂTION DES ANIMAUX. H3

on reconnaît les races et même les nations dilï'érentes qui composent le genre humain.

Dans les animaux, ces effets sont plus prompts et plus grands : parce qu’ils tiennent à la terre de bien plus près que l’homme; parce que leur nourriture étant plus uniforme, plus constamment la même, et n’étant nullement préparée, la qualité en est plus décidée et l’influence plus forte; parce que d’ailleurs les animaux ne pouvant ni se vêtir, ni s’abriter, ni faire usage de l’élément du feu pour se réchauffer, ils demeurent nuement exposés, et pleinement livrés à l’action de l’air et à toutes les intempéries du climat ; et c’est par cette raison que chacun d’eux a, suivant sa nature, choisi sa zone et sa contrée; c’est par la même raison qu’ils y sont retenus, et qu’au lieu de s’étendre ou de se disperser comme l’homme, ils demeurent pour la plupart concentrés dans les lieux qui leur conviennent le mieux. Et lorsque, par des révolutions sur le globe ou par la force de l’homme, ils ont été contraints d’abandonner leur terre natale, qu’ils ont été chassés ou relégués dans des climats éloignés, leur nature a subi des altérations si grandes et si profondes, qu’elle n’est pas reconnaissable à la première vue, et que pour la juger il faut avoir recours à l’inspection la plus attentive, et même aux expériences et à l’analogie. Si l’on ajoute à ces causes naturelles d’altération dans les animaux libres celle de l’empire de l’homme sur ceux qu’il a réduits en servitude, on sera surpris de voir jusqu’à quel point la tyrannie peut dégrader, défigurer la nature; on trouvera sur tous les animaux esclaves les stigmates de leur captivité et l’empreinte de leurs fers; on verra que ces plaies sont d’autant plus grandes, d’autant plus incurables, qu’elles sont plus anciennes, et que, dans l’état où nous les avons réduits, il ne serait peut-être plus possible de les réhabiliter ni de leur rendre leur forme primitive et les autres attributs de nature que nous leur avons enlevés.

La température du climat , la qualité de la nourriture et les maux d’esclavage, voilà les trois causes de changement, d’altération et de dégénération dans les animaux. Les effets de chacune méritent d’être considérés en particulier, et leurs rapports, vus en détail, nous présenteront un tableau au devant duquel on verra la nature telle qu’elle est aujourd’hui, et dans le lointain on apercevra ce qu’elle était avant sa dégradation.

Comparons nos chétives brebis avec le mouflon dont elles sont issues; celui-ci , grand et léger comme un cerf, armé de cornes défensives et de sabots épais, couvert d’un poil rude, ne craint ni l’inclémence de l’air, ni la , voracité du loup; il peut non-seulement éviter ses ennemis par la légèreté de sa course, mais il peut aussi leur résister par la force de son corps et par la solidité des armes dont sa tête et ses pieds sont munis : quelle différence de nos brebis , auxquelles il reste à peine la faculté d’exister en troupeau, qui même ne peuvent se défendre par le nombre, qui ne soutien-

DE LA DÉGÉNÉRATION DES ANIMAUX

draient pas sans abri le froid de nos hivers, enfin qui toutes périraient si l’homme cessait de les soigner et de les protéger. Dans les climats les plus chauds de l’Afrique et de l’Asie , le mouflon , qui est le père commun de toutes les races de cette espèce, paraît avoir moins dégénéré que partout ailleurs; quoique réduit en domesticité , il a conservé sa taille et son poil , seulement il a beaucoup perdu sur la grandeur et la masse de ses armes; les brebis du Sénégal et des Indes sont les plus grandes des brebis domestiques, et celles de toutes dont la nature est la moins dégradée : les brebis de la Barbarie, de l’Égypte, de l’Arabie, de la Perse, de l’Arménie, de la Calmouquie, etc., ont subi de plus grands changements; elles se sont, relativement à nous, perfectionnées à certains égards et viciées à d’autres; mais, comme se perfectionner ou se vicier est la même chose relativement à la nature , elles se sont toujours dénaturées; leur poil rude s’est changé en une laine fine; leur queue, s’étant chargée d’une masse de graisse, a pris un volume incommode et si grand que l’animal ne peut la traîner qu’avec peine; et en même temps qu’il s’est bouffi d’une matière superflue, et qu’il s’est paré d’une belle toison, il a perdu sa force, son agilité, sa grandeur et ses armes ; car ces brebis à longues et larges queues n’ont guère que la moitié de la taille du mouflon; elles ne peuvent fuir le danger ni résister à l’ennemi; elles ont un besoin continuel des secours et des soins de l’homme pour se conserver et se multiplier : la dégradation de l’espèce originaire est encore plus grande dans nos climats; de toutes les qualités du mouflon, il ne reste rien à nos brebis, rien à notre bélier, qu’un peu de vivacité, mais si douce , qu’elle cède encore à la boulette d’une bergère; la timidité, la faiblesse, et même la stupidité et l’abandon de son être sont les seuls et tristes restes de leur nature dégradée. Si l’on voulait la relever pour la force et la taille , il faudrait unir le mouflon avec notre brebis flandrine et cesser de propager les races inférieures; et si, comme chose plus utile, nous voulons dévouer cette espèce à ne nous donner que de la bonne chair et de la belle laine, il faudrait au moins, comme l’ont fait nos voisins, choisir et propager la race des brebis de Barbarie , qui , transportée en Espagne et même en Angleterre, a très-bien réussi. La force du corps et la grandeur de la taille sont des attributs masculins; l’embonpoint et la beauté de la peau sont des qualités féminines : il faudrait donc, dans le procédé des mélanges, observer cette différence, donner à nos béliers des femelles de Barbarie pour avoir de belles laines, et donner le mouflon à nos brebis pour en relever la taille.

11 en serait à cet égard de nos chèvres comme de nos brebis; on pourrait, en les mêlant avec la chèvre d’ Angora, changer leur poil et le rendre aussi utile que la plus belle laine'. L’espèce de la chèvre en général, quoique fort

1. Et c est ce qui se pratique, en effet, à Angora. On s’y est assuré , par l’expérience , que

DE LA DËGÉNÉRATION DES ANIMAUX

dégénérée, l’est cependant moins que celle de la brebis dans nos climats; elle paraît l’être davantage dans les pays chauds de l’Afrique et des Indes; les plus petites et les plus faibles de toutes les chèvres sont celles de Guinée, de Juda, etc., et dans ces mêmes climats l’on trouve, au contraire, les plus grandes et les plus fortes brebis.

L’espèce du bœuf est celle de tous les animaux domestiques sur laquelle la nourriture paraît avoir la plus grande influence; il devient d’une taille prodigieuse dans les contrées où le pâturage est riche et toujours renaissant; les anciens ont appelé taureaux-éléphants les bœufs d’Éthiopie et de quelques autres provinces de l’Asie, où ces animaux approchent en elfet de la grandeur de l’éléphant : l’abondance des herbes et leur qualité substantielle et succulente produisent cet effet; nous en avons la preuve même dans notre climat; un bœuf, nourri sur les têtes des montagnes vertes de Savoie ou de Suisse, acquiert le double du volume de celui de nos bœufs, et néanmoins ces bœufs de Suisse sont comme les nôtres enfermés dans l’étable et réduits au fourrage pendant la plus grande partie de l’année; mais ce qui fait cette grande différence , c’est qu’en Suisse on les met en pleine pâture dès que les neiges sont fondues, au lieu que dans nos provinces on leur interdit l’entrée des prairies jusqu’après la récolte de l’herbe, qu’on réserve aux chevaux : ils ne sont donc jamais ni largement ni convenablement nourris, et ce serait une attention bien nécessaire, bien utile à l’État, que de faire un règlement à cet égard, par lequel on abolirait les vaines pâtures en permettant les enclos. Le climat a aussi beaucoup influé sur la nature du bœuf; dans les terres du nord des deux continents, il est couvert d’un poil long et doux comme de la fine laine; il porte aussi une grosse loupe sur les épaules, et cette difformité se trouve également dans tous les bœufs de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique; il n’y a que ceux d’Europe qui ne soient pas bossus; cette race d’Europe est cependant la race primitive à laquelle les races bossues remontent par le mélange dès la première ou la seconde génération ; et ce qui prouve encore que cette race bossue n’est qu’une variété de la première, c’est quelle est sujette à de plus grandes altérations et à des dégradations qui paraissent excessives; car il y a dans ces bœufs bossus des différences énormes pour la taille; le petit zébu de l’Arabie a tout au plus la dixième partie du volume du taureau-éléphant d’Éthiopie.

En général, l’influence de la nourriture est plus grande et produit des effets plus sensibles sur les animaux qui se nourrissent d’herbes ou de fruits; ceux au contraire qui ne vivent que de proie varient moins par cette cause que par l’influence du climat, parce que la chair est un aliment

î’union du boue d’ Angora avec la chèvre ordinaire produit , au bout de trois générations , des animaux à laine aussi soyeuse que les animaux d’Angora de race pure. (Voyez la note 2 de la page 502 du II® volume. )

DE LA DÉGÉNÉRATION DES ANIMAUX

préparé et déjà assimilé à la nature de l’animal carnassier qui la dévore, au lieu que l’herbe étant le premier produit de la terre, elle en a toutes les propriétés, et transmet immédiatement les qualités terrestres à l’animal qui s’en nourrit.

Aussi le chien , sur lequel la nourriture ne paraît avoir que de légères influences, est néanmoins celui de tous les animaux carnassiers dont l’espèce est la plus variée ; il semble suivre exactement dans ses dégradations les différences du climatj il est nu dans les pays les plus chauds, couvert d’un poil épais et rude dans les contrées du nord, paré d’une belle robe soyeuse en Espagne, en Syrie, où la douce température de l’air change le poil de la plupart des animaux en une sorte de soie; mais indépendamment de ces variétés extérieures qui sont produites par la seule influence du climat, il y a d’autres altérations dans cette espèce qui proviennent de sa condition, de sa captivité, ou, si l’on veut, de l’état de société du chien avec l’homme. L’augmentation ou la diminution de la taille viennent des soins que l’on a pris d’unir ensemble les plus grands ou les plus petits ■ individus; l’accourcissement de la queue, du museau, des oreilles, provient aussi de la main de l’homme; les chiens auxquels, de génération en génération, on a coupé les oreilles et la queue, transmettent ces défauts en tout ou en partie à leurs descendants*. J’ai vu des chiens nés sans queue, que je pris d’abord pour des monstres individuels dans l’espèce; mais je me suis assuré, depuis, que cette race existe et qu’elle se perpétue par la génération. Et les oreilles pendantes, qui sont le signe le plus général et le plus certain de la servitude domestique, ne se trouvent-elles pas dans presque tous les chiens ? Sur environ trente races différentes, dont l’es- j pèce est aujourd’hui composée, il n’y en a que deux ou trois qui aient ! conservé leurs oreilles primitives : le chien de berger, le chien-loup et les chiens du Nord ont seuls les oreilles droites. La voix de ces animaux a subi ^ comme tout le reste d’étranges mutations; il semble que le chien soit devenu criard avec l’homme, qui, de tous les êtres qui ont une langue, est celui qui en use et abuse le plus : car dans l’état de nature le chien est presque muet, il n’a qu’un hurlement de besoin par accès assez rares; il a pris son aboiement dans son commerce avec l’homme, surtout avec l’homme policé ; car lorsqu’on le transporte dans des climats extrêmes et chez des peuples grossiers, tels que les lapons ou les nègres, il perd son aboiement, reprend sa voix naturelle, qui est le hurlement, et devient même quelquefois absolument muet. Les chiens à oreilles droites, et surtout le chien de berger, qui de tous est celui qui a le moins dégénéré, est aussi celui qui

1. Rien n’est moins prouvé. Je n’ai jamais vu aucune modification artificielle se transmettre | par la génération : les seules modifications organiques naturelles sont héréditaires et transmis- i sibles. — (Voyez mon livre sur l'Instinct et l’intelligence des animaux, au chapitre intitulé : de l’hérédité des modifications acquises et des races. ] '

DE LA DÉGÉNÉRATION DES ANIMAUX. 117

donne le moins de voix : comme il passe sa vie solitairement dans la campagne, et qu’il n’a de commerce qu’avec les moutons et quelques hommes simples, il est comme eux sérieux et silencieux, quoiqu’un même temps il soit très-vif et fort intelligent; c’est de tous les chiens celui qui a le moins de qualités acquises et le plus de talents naturels, c’est le plus utile pour le bon ordre et pour la garde des troupeaux, et il serait plus avantageux d’en multiplier, d’en étendre la race que celles des autres chiens qui ne servent qu’à nos amusements, et dont le nombre est si grand, qu’il n’y a point de villes où l’on ne pût nourrir un nombre de familles des seuls aliments que les chiens consomment.

L’état de domesticité a beaucoup contribué à faire varier la couleur des animaux : elle est en général originairement fauve ou noire ; le chien , le bœuf, la chèvre, la brebis, le cheval, ont pris toutes sortes de couleurs; le cochon a changé du noir au blanc ; et il paraît que le blanc pur et sans aucune tache est à cet égard le signe du dernier degré de dégénération, et qu’ordinairement il est accompagné d’imperfections ou de défauts essentiels : dans la race des hommes blancs, ceux qui le sont beaucoup plus que les autres, et dont les cheveux, les sourcils, la barbe, etc., sont naturellement blancs, ont souvent le défaut d’être sourds et d’avoir en même temps les yeux rouges et faibles ; dans la race des noirs, les nègres blancs sont encore d’une nature plus faible et plus défectueuse. Tous les animaux absolument blancs ont ordinairement ces mêmes défauts de l’oreille dure et des yeux rouges; cette sorte de dégénération, quoique plus fréquente dans les animaux domestiques, se montre aussi quelquefois dans les espèces libres, comme dans celles des éléphants, des cerfs, des daims, des guenons, des taupes, des souris ; et dans toutes, cette couleur est toujours accompagnée de plus ou moins de faiblesse de corps et d’hébétation des sens.

Mais l’espèce sur laquelle le poids de l’esclavage paraît avoir le plus appuyé et fait les impressions les plus profondes, c’est celle du chameau ; il naît avec des loupes sur le dos et des callosités sur la poitrine et sur les genoux* : ces callosités sont des plaies évidentes occasionnées par le frottement, car elles sont remplies de pus et de sang corrompu; comme il ne marche jamais qu’avec une grosse charge, la pression du fardeau a commencé par empêcher la libre extension et l’accroissement uniforme des parties musculeuses du dos, ensuite elle a fait gonfler la chair aux endroits voisins; et comme lorsque le chameau veut se reposer ou dormir on le contraint d’abord à s’abattre sur ses jambes repliées, et que peu à peu il en prend l’habitude de lui-même, tout le poids de son corps porte pendant plusieurs heures de suite, chaque jour, sur sa poitrine et ses genoux; et la peau de ces parties pressée, frottée contre la terre, se dépile, se froisse, se

Page 1