‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 2)Chapitre 63 sur 392 · Voyez les notes 1 et 2 de la page 240 du III® volume · texte numérisé non relu

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durcit et se désorganise. Le lama, qui, comme le chameau, passe sa vie sous le fardeau, et ne se repose aussi qu’en s’abattant sur la poitrine, a de semblables callosités qui se perpétuent de même par la génération. Les babouins et les guenons, dont la posture la plus ordinaire est d’être assis, soit en veillant, soit en dormant, ont aussi des callosités au-dessous de la région des fesses, et cette peau calleuse est même devenue inhérente aux os du derrière contre lesquels elle est continuellement pressée par le poids du corps : mais ces callosités des babouins et des guenons sont sèches et saines, parce qu’elles ne proviennent pas de la contrainte des entraves ni du faix accablant d’un poids étranger, et qu’elles ne sont, au contraire, que les effets des habitudes naturelles de l’animal, qui se tient plus volontiers et plus longtemps assis que dans aucune autre situation; il en est de ces callosités des guenons comme de la double semelle de peau que nous portons sous nos pieds; cette semelle est une callosité naturelle que notre habitude constante à marcher ou rester debout rend plus ou moins épaisse, ou plus ou moins dure, selon le plus ou moins de frottement que nous faisons éprouver à la plante de nos pieds.

Les animaux sauvages n’étant pas immédiatement soumis à l’empire de l’homme, ne sont pas sujets à d’aussi grandes altérations que les animaux domestiques; leur nature paraît varier suivant les différents climats, mais nulle part elle n’est dégradée. S’ils étaient absolument les maîtres de choisir leur climat et leur nourriture, ces altérations seraient encore moindres; mais comme de tout temps ils ont été chassés, relégués par l’homme, ou même par ceux d’entre eux qui ont le plus de force et de méchanceté, la plupart ont été contraints de fuir, d’abandonner leur pays natal et de s’habituer dans des terres moins heureuses; ceux dont la nature s’est trouvée assez flexible pour se prêter à cette nouvelle situation se sont répandus au loin, tandis que les autres n’ont eu d’autre ressource que de se confiner dans les déserts voisins de leur pays. Il n’y a aucune espèce d’animal, qui, comme celle de l’homme, se trouve généralement partout sur la surface de la terre; les unes, et en grand nombre, sont bornées aux terres méridionales de l’ancien continent; les autres aux parties méridionales du Nouveau-Monde; d’autres, en moindre quantité, sont confinées dans les terres du Nord, et, au lieu de s’étendre vers les contrées du Midi, elles ont passé d’un continent à l’autre par des routes jusqu’à ce jour inconnues; enfin quelques autres espèces n’habitent que certaines montagnes ou eertaines vallées, et les altérations de leur nature sont en général d’autant moins sensibles qu’elles sont plus confinées.

Le climat et la nourriture ayant peu d’influence sur les animaux libres, et l’empire de l’homme en ayant encore moins, leurs principales variétés viennent d’une autre cause; elles sont relatives à la combinaison du nombre dans les individus, tant de ceux qui produisent que de ceux qui

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sont produits. Dans les espèces, comme celle du chevreuil, où le mâle s’attache à sa femelle et ne la change pas, les petits démontrent la constante fidélité de leurs parents par leur entière ressemblance entre eux; dans celles, au contraire, où les femelles changent souvent de mâle, comme dans celle du cerf, il se trouve des variétés assez nombreuses; et comme dans toute la nature il n’y a pas un seul individu qui soit parfaitement ressemblant à un autre, il se trouve d’autant plus de variétés dans les animaux que le nombre de leur produit est plus grand et plus fréquent. Dans les espèces où la femelle produit cinq ou six petits, trois ou quatre fois par an, de mâles différents, il est nécessaire que le nombre des variétés soit beaucoup plus grand que dans celles où le produit est annuel et unique; aussi les espèces inférieures, les petits animaux qui tous produisent plus souvent et en plus grand nombre que ceux des espèces majeures, sont-elles sujettes à plus de variétés. La grandeur du corps, qui ne parait être qu’une quantité relative, a néanmoins des attributs positifs et des droits réels dans l’ordonnance de la nature; le grand y est aussi fixe que le petit y est variable : on pourra s’en convaincre aisément par l’énumération que nous allons faire des variétés des grands et des petits animaux.

Le sanglier a pris en Guinée des oreilles très-longues et couchées sur le dos; à la Chine un gros ventre pendant et des jambes fort courtes; au Cap- Yert et dans d’autres endroits des défenses très-grosses et tournées comme des cornes de bœuf; dans l’état de domesticité il a pris partout des oreilles à demi pendantes, et des soies blanches dans les pays froids ou tempérés. Je ne compte ni le pécari ni le babiroussa dans les variétés de l’espèce du sanglier, parce qu’ils ne sont ni l’un ni l’autre de cette espèce, quoiqu’ils en approchent de plus près que d’aucune autre.

Le cerf, dans les pays montueux, secs et chauds , tels que la Corse et la Sardaigne, a perdu la moitié de sa taille, et a pris un pelage brun avec un bois noirâtre; dans les pays froids et humides, comme en Bohême et aux Ardennes, sa taille s’est agrandie, son pelage et son bois sont devenus d’un brun presque noir, son poil s’est allongé au point de former une longue barbe au menton ; dans le nord de l’autre continent, le bois du cerf s’est étendu et ramifié par des andouillers courbes. Dans l’état de domesticité, le pelage change du fauve au blanc; et à moins que le cerf ne soit en liberté, et dans de grands espaces, ses jambes se déforment et se courbent. Je ne compte pas l’axis dans les variétés de l’espèce du cerf, il approche plus de celle du daim et n’en est peut-être qu’une variété L

On aurait peine à se décider sur l’origiue de l’espèce du daim; il n’est nulle part entièrement domestique , ni nulle part absolument sauvage; il varie assez indifféremment et partout du fauve au pie et du pie au blanc;

1. L’axis et le daim sont deux espèces très-distinctes. (Voyez mes notes sur ces animaux.)

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son bois et sa queue sont aussi plus grands et plus longs, suivant les différentes races , et sa chair est bonne ou mauvaise selon le terrain et le climat : on le trouve comme le cerf dans les deux continents , et il paraît être plus grand en Yirginie et dans les autres provinces de l’Amérique tempérée qu’il ne l’est en Europe *. Il en est de même du chevreuil, il est plus grand dans le nouveau que dans l’ancien continent mais, au reste, toutes ses variétés se réduisent à quelques différences dans la couleur du poil, qui change du fauve au brun ; les plus grands chevreuils sont ordinairement fauves, et les plus petits sont bruns. Ces deux espèces, le chevreuil et le daim, sont les seuls de tous les animaux communs aux deux continents qui soient plus grands et plus forts dans le nouveau que dans l’ancien.

L’âne a subi peu de variétés, même dans sa condition de servitude la plus dure; car sa nature est dure aussi, et résiste également aux mauvais traitements et aux incommodités d’un climat fâcheux et d’une nourriture grossière : quoiqu’il soit originaire des pays chauds, il peut vivre et même se multiplier sans les soins de l’homme dans les climats tempérés; autrefois il y avait des onagres ou ânes sauvages dans tous les déserts de l’Asie Mineure ; aujourd’hui ils y sont plus rares , et on ne les trouve en grande quantité que dans ceux de la Tartarie; le mulet de Daurie “ appelé czigithai^ par les Tartares Mongoux, est probablement le même animal que l’onagre^ des autres provinces de l’Asie; il n’en diffère que par la longueur et les couleurs du poil, qui, selon M. Bell, paraît ondé de brun et de blanc*' : ces onagres czigithais se trouvent dans les forêts de la Tartarie jusqu’aux cinquante-iinième et cinquante-deuxième degrés, et il ne faut pas les confondre avec les zèbres, dont les couleurs sont bien plus vives et bien autrement tranchées, et qui d’ailleurs forment une espèce particulière presque aussi différente de celle de l’âne que de celle du cheval. La seule dégénération remarquable dans l’âne en domesticité , c’est que sa peau s’est ramollie et qu’elle a perdu les petits tubercules qui se trouvent semés sur la peau de

a. Mulus Dauricus fœcundus , CzigiÜidii , Mongolorum in Dauria. Mus. Petropolitanum , page 335.

b. « In the forests near Kuznetsky on thé river Tom one of the sources of the river Oby in « lat. 51 et 52 are wild asses. I hâve seen many of their shins ; they hâve in ail respects the « shape of the head , tail and hoofs of the common ass , but their sMn is waved and undu- « lated white and brown. » Bell’s Travels to China. — Nota. Il se pourrait que M. Bell, qui dit n’avoir observé que les peaux de ces animaux, ait vu des peaux de zèbres; car les autres voyageurs ne disent pas que les czigithais ou onagres de Daurie soient, comme le zèbre, rayés de brun et de blanc; d’ailleurs, il y a au cabinet de Pétersbourg des peaux de zèbres et des peaux de czigithais , qu'on montre également aux voyageurs.

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