‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 2)Chapitre 8 sur 392 · Pharase admirable · texte numérisé non relu

Pharase admirable

NOMENCLATURE DES SINGES. 49

maux est plus avancé pour les facultés du corps à deux mois que l’enfant ne peut l’être à deux ans : il y a donc douze fois plus de temps employé à sa première éducation, sans compter les fruits de celle qui suit, sans considérer que les animaux se détachent de leurs petits dès qu’ils les voient en état de se pourvoir d’eux-mêmes ; que dès lors ils se séparent et bientôt ne se connaissent plus ; en sorte que tout attachement, toute éducation cessent de très-bonne heure, et dès le moment où les secours ne sont plus nécessaires : or ce temps d’éducation étant si court le produit ne peut en être que très-petit, et il est même étonnant que les animaux acquièrent en deux mois tout ce qui leur est nécessaire pour l’usage du reste de la vie; et si nous supposions qu’un enfant dans ce même petit temps devînt assez formé, assez fort de corps pour quitter ses parents et s’en séparer sans besoin, sans retour, y aurait-il une différence apparente et sensible entre cet enfant et l’animal? quelque spirituels que fussent les parents, auraient-ils pu, dans ce court espace de temps, préparer, modifier ses organes, et établir la moindre communication de pensée entre leur âme et la sienne ? pourraient-ils éveiller sa mémoire, ni la toucher par des actes assez souvent réitérés pour y faire impression? pourraient-ils même exercer ou dégourdir l’organe de la parole? Il faut, avant que l’enfant prononce un seul mot, que son oreille soit mille et mille fois frappée du même son ; et avant qu’il ne puisse l’appliquer et le prononcer à propos, il faut encore mille et mille fois lui présenter la même combinaison du mot et de l’objet auquel il a rapport : l’éducation, qui seule peut développer son âme, veut donc être suivie longtemps et toujours soutenue; si elle cessait, je ne dis pas à deux mois comme celle des animaux, mais même à un an d’âge, l’âme de l’enfant qui n’aurait rien reçu serait sans exercice, et faute de mouvement communiqué demeurerait inactive comme celle de l’imbécile, à laquelle le défaut des organes empêche que rien ne soit transmis; et à plus forte raison si l’enfant était né dans l’état de pure nature, s’il n’avait pour instituteur que sa mère hottentote, et qu’à deux mois d’âge il fût assez formé de corps pour se passer de ses soins et s’en séparer pour toujours, cet enfant ne serait-il pas au-dessous de l’imbécile, et quant à l’extérieur tout à fait de pair avec les animaux? mais dans ce même état de nature, la première éducation, l’éducation de nécessité exige autant de temps que dans l’état civil ; parce que dans tous deux, l’enfant est également faible, également lent à croître; que par conséquent il a besoin de secours pendant un temps égal; qu’enfin il périrait s’il était abandonné avant l’âge de trois ans. Or cette habitude nécessaire, continuelle et commune entre la mère et l’enfant pendant un si long temps suffit pour qu’elle lui communique tout ce qu’elle possède; et quand on voudrait supposer faussement que celte mère dans l’état de nature ne possède rien, pas même la parole, cette longue habitude avec son enfant ne suffirait-elle pas pour

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faire naître une langue? Ainsi cet état de pure nature, où l’on suppose l’homme sans pensée, sans parole, est un état idéal, imaginaire, qui n’a jamais existé; la nécessité de la longue habitude des parents à l’enfant produit la société au milieu du désert ; la famille s’entend et par signes et par sons, et ce premier rayon d’intelligence, entretenu, cultivé, communiqué, a fait ensuite éclore tous les germes de la pensée : comme l’habitude n’a pu s’exercer, se soutenir si longtemps sans produire des signes mutuels et des sons réciproques, ces signes ou ces sons toujours répétés et gravés peu à peu dans la mémoire de l’enfant deviennent des expressions constantes ; quelque courte qu’en soit la liste, c’est une langue qui deviendra bientôt plus étendue si la famille augmente, et qui toujours suivra dans sa marche tous les progrès de la société. Dès qu’elle commence à se former, l’éducation de l’enfant n’est plus une éducation purement individuelle, puisque ses parents lui communiquent non-seulement ce qu’ils tiennent de la nature mais encore ce qu’ils ont reçu de leurs aïeux et de la société dont ils font partie; ce n’est plus une communication faite par des individus isolés, qui, comme dans les animaux, se bornerait à transmettre leurs simples facultés ; c’est une institution à laquelle l’espèce entière a part, et dont le produit fait la base et le lien de la société

Parmi les animaux même, quoique tous dépourvus du principe pensant, ceux dont Péducation est la plus longue sont aussi ceux qui paraissent avoir le plus d’intelligence : l’éléphant, qui de tous est le plus longtemps à croître, et qui a besoin des secours de sa mère pendant toute la première année, est aussi le plus intelligent de tous; le cochon d’Inde, auquel il ne faut que trois semaines d’âge pour prendre tout son accroissement et se trouver en état d’engendrer, est peut-être par cette seule raison l’un des plus stupides; et à l’égard du singe, dont il s’agit ici de décider la nature, quelque ressemblant qu’il soit à l’homme, il a néanmoins une si forte teinture d’animalité qu’elle se reconnaît dès le moment de la naissance ; car il esta proportion plus fort et plus formé que l’enfant; il croît beaucoup plus vite, les secours de la mère ne lui sont nécessaires que pendant les premiers mois, il ne reçoit qu’une éducation purement individuelle, et par conséquent aussi stérile que celle des autres animaux.

Il est donc animal , et malgré sa ressemblance à l’homme, bien loin d’être le second dans notre espèce, il n’est pas le premier dans l’ordre des animaux, puisqu’il n’est pas te plus intelligent’^; c’est uniquement sur ce

1. Tout ce que dit Buffon, dans ce beau passage, est plein de justesse.

2. « L’orang-outang, jeune, et tel qu’on l’a vu en Europe, est un animal assez doux, qui « s’apprivoise et s’attache aisément, qui, par sa conformation, parvient à imiter un grand « nombre de nos actions, mais dont l’intelligence ne parait pas s’élever autant qu’on l’a dit, « ni même surpasser beaucoup celle du chien. » (Cuvier). — Voyez, sur quelques faits particuliers relatifs à l’intelligence de Vorang-outang , mon livre intitulé : De l’instinct et de l’intelligence des animaux.

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rapport de ressemblance corporelle qu’est appuyé le préjugé de la grande opinion qu’on s’est formée des facultés du singe ; il nous ressemble, a-t-on dit, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur; il doit donc non-seulement nous imiter, mais faire encore de lui-même tout ce que nous faisons. On vient de voir que toutes les actions qu’on doit appeler humaines sont relatives à la société, qu’elles dépendent d’abord de l’âme et ensuite de l’éducation, dont le principe physique est la nécessité de la longue habitude des parents à l’enfant; que dans le singe celte habitude est fort courte, qu’il ne reçoit, comme les autres animaux, qu’une éducation purement individuelle, et qu’il n’est pas même susceptible de celle de l'espèce; par conséquent il ne peut rien faire de tout ce que l’homme fait, puisque aucune de ses actions n’a le même principe ni la même fin; et à l’égard de l’imitation qui paraît être le caractère le plus marqué, l’attribut le plus frappant de l’espèce du singe, et que le vulgaire lui accorde comme un talent unique, il faut, avant de décider, examiner si cette imitation est libre ou forcée : le singe nous imite-t-il parce qu’il le veut, ou bien parce que sans le vouloir il le peut? j’en appelle sur cela volontiers à tous ceux qui ont observé cet animal sans prévention, et je suis convaincu qu’ils diront avec moi qu’il n’y a rien de libre, rien de volontaire dans cette imitation; le singe ayant des bras et des mains s’en sert comme nous, mais sans songer à nous : la similitude des membres et des organes produit nécessairement des mouvements et quelquefois même des suites de mouvements qui ressemblent aux nôtres ; étant conformé comme l’homme, le singe ne peut que se mouvoir comme lui ; mais se mouvoir de même n’est pas agir pour imiter ; qu’on donne à deux corps bruts la même impulsion ; qu’on construise deux pendules, deux machines pareilles, elles se mouvront de même, et l’on aurait tort de dire que ces corps bruts ou ces machines ne se meuvent ainsi que pour s’imiter; il en est de même du singe relativement au corps de l’homme, ce sont deux machines construites, organisées de même, qui par nécessité de nature se meuvent à très-peu près de la même façon : néanmoins parité n’est pas imitation ; l’une gît dans la matière et l’autre n’existe que par l’esprit; l’imitation suppose le dessein d’imiter; le singe est incapable de former ce dessein, qui demande une suite de pensées, et par cette raison l’homme peut, s’il le veut, imiter le singe, et le singe ne peut pas même vouloir imiter l’homme.

Et cette parité, qui n’est que le physique de l’imitation , n’est pas aussi complète ici que la similitude, dont cependant elle émane comme elîet immédiat; le singe ressemble plus à l’homme par le corps et les membres que par l’usage qu’il en fait; en l’observant avec quelque attention , on s’apercevra aisément que tous ses mouvements sont brusques, intermittents, précipités; et que pour les comparer à ceux de l’homme, il faudrait leur supposer une autre échelle, ou plutôt un module différent. Toutes les

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actions du singe tiennent de son éducation, qui est purement animale ; elles nous paraissent ridicules, inconséquentes, extravagantes, parce que nous nous trompons d’échelle en les rapportant à nous, et que l’unité qui doit leur servir de mesure est très-différente de la nôtre : comme sa nature est vive, son tempérament chaud, son naturel pétulant, qu’aucune de ses affections n’a été mitigée par l’éducation, toutes ses habitudes sont excessives, et ressemblent beaucoup plus aux mouvements d’un maniaque qu’aux actions d’un homme ou même d’un animal tranquille; c’est par la même raison que nous le trouvons indocile, et qu’il reçoit difficilement les habitudes qu’on voudrait lui transmettre; il est insensible aux caresses, et n’obéit qu’au châtiment ; on peut le tenir en captivité, mais non pas en domesticité; toujours triste ou revêche, toujours répugnant, grimaçant, on le dompte plutôt qu’on ne le prive : aussi l’espèce n’a jamais été domestique nulle part; et, par ce rapport, il est encore plus éloigné de l’homme que la plupart des animaux ; car la docilité suppose quelque analogie entre celui qui donne et celui qui reçoit ; c’est une qualité relative qui ne peut être exercée que lorsqu’il se trouve des deux parts un certain nombre de facultés communes, qui ne diffèrent entre elles que parce qu’elles sont actives dans le maître et passives dans le sujet. Or le passif du singe a moins de rapport avec l’actif de l’homme que le passif du chien ou de l’éléphant, qu’il suffit de bien traiter pour leur communiquer les sentiments doux et même délicats de l’attachement fidèle, de l’obéissance volontaire, du service gratuit et du dévouement sans réserve.

Le singe est donc plus loin de l’homme que la plupart des autres animaux par les qualités relatives : il en diffère aussi beaucoup par le tempérament ; l’homme peut habiter tous les climats ; il vit, il multiplie dans ceux du Nord et dans ceux du Midi ; le singe a de la peine à vivre dans les contrées tempérées, et ne peut multiplier que dans les pays les plus chauds. Cette différence dans le tempérament en suppose d’autres dans l’organisation, qui, quoique cachées, n’en sont pas moins réelles; elle doit aussi influer beaucoup sur le naturel; l’excès de chaleur qui est nécessaire à la pleine vie de cet animal rend excessives toutes ses affections, toutes ses qualités; et il ne faut pas chercher une autre cause à sa pétulance, à sa lubricité et à ses autres passions, qui toutes nous paraissent aussi violentes que désordonnées.

Ainsi ce singe que les philosophes, avec le vulgaire, ont regardé comme un être difficile à définir, dont la nature était au moins équivoque et moyenne entre celle de l’homme et celle des animaux, n’est dans la vérité qu’un pur animal portant à l’extérieur un masque de figure humaine, mais dénué à l’intérieur de la pensée et de tout ce qui fait l’homme; un animal au-dessous de plusieurs autres par les facultés relatives, et encore essentiellement différent de l’homme par le naturel , par le tempérament et

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aussi par la mesure du temps nécessaire à l’éducation, à la gestation, à l’accroissement du corps, à la durée de la vie, c’est-à-dire par toutes les habitudes réelles qui constituent ce qu’on appelle nature dans un être particulier

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