‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 2)Chapitre 9 sur 392 · LES ORANGS-OUTANGS, OU LE PONGO“* ET LE JOCKO · texte numérisé non relu

LES ORANGS-OUTANGS, OU LE PONGO“* ET LE JOCKO

Nous présentons ces deux animaux ensemble, parce qu’il se peut qu’ils ne fassent tous deux qu’une seule et même espèce^. Ce sont de tous les singes ceux qui ressemblent le plus à l’homme, ceux qui par conséquent sont les plus dignes d’être observés; nous avons vu le petit orang-outang ou le jocko vivant, et nous en avons conservé les dépouilles mais nous ne

a. Orang-outang , nom de cet animal aux Indes orientales ; pongo, nom de ce même animal à Lowando proxince de Congo ; Icukurlacko dans quelques endroits des Indes orientales, selon Kjoep, chap. lxxxvi, cité par Linnæus.

Homo sîlvestris. Orang-outang. Bontius, p. 84, fîg. ilid. Nota. Cette figure représente plutôt une femme qu’une femelle de singe. — Satyri silvestres, Orang-outang dicti. Icônes

arlorum ut et animalium. Lugd. Bat. apud. Vanderaa. Tab. anlepenult. duœ figurœ. —

Troglodites. Homo nocturnus. Linn. Syst. nat., edit X, p. 24.

b. Jocko. Enjocko, nom de cet animal à Congo que nous avons adopté. En, est l’article que nous avons retranché. Uenpakassa de Congo s’appelle pacassa ou pacasse , et par conséquent on doit appeler V enjocko , jocko. Baris en Guinée selon Fr. Pyrard, p. 369, et aussi selon le P. du Jarric. Champanzee , quimpezee, par les Anglais qui fréquentent la côte d’Angole; on l’a aussi appelé homme sauvage; homme des bois, comme le pongo, d’autres l’ont nommé pygmée de Guinée. Quojasmoras , dans quelques endroits de l’Afrique, selon Dapper.

1. Il semble que Buffon n’exagérait si fort tout à l’heure la ressemblance physique de l’homme et de l’orang-outang , que pour se ménager le moyen de faire ressortir ici avec plus d’éclat la distance immense, l’abîme profond, infini, qui sépare l’instinct borné de la brute , de la raison supérieure de l’homme.

« En réfléchissant sur les qualités de l’âme, dit excellemment Aristote, les anciens philoso- « phes oubliaient ce qui rapproche l’homme de l’animal; c’était avec la Divinité même qu’ils a le comparaient : ils le regardaient comme participant de la nature divine. »

Simia satyrus (Linn.). — h’ orang-outang (Cuv.)...

("Ordre des Quadrumanes; famille Simia troglodytes ). -Le chimpanzé (Cuv.). [

2. Ils font deux espèces, aujourd’hui bien distinguées : le chimpanzé et l’orang-outang. Le chimpanzé est d’Afrique; l’orang-outang est des Indes. (Voyez la note 1 de la p. 2.)

3. Ce prétendu petit orang-outang ou jocko est le chimpanzé. — Nous avons encore, au Muséum , une partie du squelette de ce jocko, vu vivant par Buffon, et disséqué par Daubenton.

4 (a). Buffon mêle, comme on voit, les deux nomenclatures. L’orang-outang, le pongo, est des Indes orientales, et n’est pas le même animal que l’animal du Congo : celui-ci est le chimpanzé.

— Comme je suis obligé d’annoter quelquefois les notes de Buffon, le lecteur en sera dorénavant averti par la lettre de la note de Buffon, reproduite à côté du chiffre de la mienne.

pouvons parler du pongo ou grand orang-outang * que d’après les relations des voyageurs : si elles étaient fidèles, si souvent elles n’étaient pas obscures, fautives, exagérées, nous ne douterions pas qu’il ne fût d’une autre espèce que le jocko, d’une espèce plus parfaite et plus voisine encore de l’espèce de l’hoinme. Bontius, qui était médecin en chef à Batavia, et qui nous a laissé de bonnes observations sur l’histoire naturelle de cette partie des Indes, dit expressément® qu’il a vu avec admiration quelques individus de cette espèce marchant debout sur leurs pieds, et entre autres une femelle (dont il donne la figure) qui semblait avoir de la pudeur, qui se couvrait de sa main à l’aspect des hommes qu’elle ne connaissait pas, qui pleurait, gémissait, et faisait les autres actions humaines, de manière qu’il semblait que rien ne lui manquât que la parole. M. Linnæus dit , d’après Kjoep et quelques autres voyageurs, que cette faculté même ne manque pas à l’orang-outang, qu’il pense, qu’il parle et s’exprime en sifflant; il l’appelle homme nocturne, et en donne en même temps une description par laquelle il ne serait guère possible de décider si c’est un animal ou un homme. Seulement on doit remarquer que cet être, quel qu’il soit, n’a, selon lui , que la moitié de la hauteur de l’homme; et comme Bontius ne fait nulle mention de la grandeur de son orang-outang , on pourrait penser avec M. Linnæus que c’est le même : mais alors cet orang-outang de Linnæus et de Bontius ne serait pas le véritable, qui est de la taille des plus grands hommes; ce ne serait pas non plus celui que nous appelons jocho et que j’ai vu vivant ; car, quoiqu’il soit de la taille que M. Linnæus donne au sien, il en diffère néanmoins par tous les autres caractères. Je puis assurer.

a. « Quod meretur admirationem, vidi ego aliquot utriusque sexûs erecte incedentes, impri- « mis (cujiis efflgiem hic exhibeo) satyram femellam tanta verecundià ab gnotis sibi liomi- « iiibus occulentem, tum quoque faciem manibus (liceat ita dicere) tegentem, ubertimque « lacrymantem, gemitus cientem et cæteros liumaiios actus exprimentem, nt nihil humani ei

« deesse diceres præter loquelam Nomen ei indunt ourang-outang quod hominem silvæ

« significat. » Jac. Dont. Hist. nat. Ind., cap. xxxii, p. 84 et 85.

b. « Homo nocturnus. Homo silvestris orang-outang Bontii. Corpus album, incessu erectum , « nostro dimidio minus, pili albi coiitortuplicati, oculi orbiculati, iridi pupülaque am’ea. « Palpebræ antice incumbentes cum membraiia nictitante^. Visus lateralis, nocturnus. Ætas « viginti quinque annorum. Die cœcutit, latet; uoctu -videt, exit, furatur. Loquitur sihilo , <i cogitât, crédit sui causâ factam tellurem , se aliquando iterum fore imperantem^, si

« fldes peregrinatoribus Habitat in Jaxæ, Amboinæ, Ternatæ speluucis. » Linn. Syst. nat.,

edit. X, p. 24.

1. Ce pongo ou grand orang-outang est Vorang-outang adulte. « Le nom de pongo, cor- « rompu de celui de boggo , que Ton donne en Afrique au chimpanzé, a été appliqué par Buf- « fon à une prétendue grande espèce à! orang-outang , qui n’était que le produit imaginaire de

« ses combinaisons La pensée qu’il pourrait être Vorang adulte m’est venue à la vue

« d’une tète d’oraw^' ordinaire, à museau beaucoup plus saillant que celles des très-jeunes

« individus que l’on avait seuls décrits jusqu’à ce jour » (Cuvier : Règne animal, t. I,

page 88.)

2 (b). Voyez la note de la p. 52 du IIH volume.

3 [h). Le bon Linné se donne carrière, et Buffon se plaît à citer ses naïvetés.

l’ayant vu plusieurs fois, que non-seulement il ne parle ni ne siffle pour s’exprimer, mais même qu’il ne fait rien qu’un chien bien instruit ne put faire : et d’ailleurs il diffère presque en tout de la description que M. Linnæus donne de l’orang-outang, et se rapporte beaucoup mieux à celle du saiyrus de ce même auteur : je doute donc beaucoup de la vérité de la description de cet homme nocturne; je doute même de son existence, et c’est probablement un Nègre blanc, un chacrelas “, que les voyageurs cités par M. Linnæus auront mal vu et mal décrit ; car ces chacrelas ont en effet , comme l’homme nocturne de cet auteur, les cheveux blancs, laineux et frisés, les yeux rouges, la vue faible, etc. Mais ce sont des hommes, et ces hommes ne sifflent pas et ne sont pas des pygmées de trente pouces de hauteur 5 ils pensent, parlent et agissent comme les autres hommes, et sont aussi de la même grandeur.

En écartant donc cet être mal décrit, en supposant aussi un peu a exagération dans le récit de Bontius, un peu de préjugé dans ce qu’il raconte de la pudeur de sa femelle orang-outang, il ne nous restera qu’un animal, un singe, dont nous trouvons ailleurs des indications plus précises. Edward Tyson*', célèbre anatomiste anglais, qui a fait une très-bonne description tant des parties extérieures qu’intérieures de l’orang-outang, dit qu’il y en a de deux espèces, et que celui qu’il décrit n’est pas si grand que l’autre appelé barris ou baris par les voyageurs, et vulgairement drill par les Anglais. Ce barris ou drill est en effet le grand orang-outang des Indes orientales, ou le pongo de Guinée; et le pygmée décrit par Tyson est le jocko que nous avons vu vivant’. Le philosophe Gassendi ayant avancé, sur le rapport d’un voyageur nommé Saint-Amand, qu’il y avait dans l’île de Java une espèce de créature qui faisait la nuance entre l’homme et le singe, on n’hésita pas à nier le fait : pour le prouver, Peiresc produisit une lettre d’un M. Noël [Natalis], médecin qui demeurait en Afrique, par laquelle il assure'* qu’on trouve en Guinée^ de très-grands singes appelés barris, qui

a. Voyez ce que nous avons dit de cette race d’hommes dans notre Discours sur les variétés de l’espèce humaine.

h. The anatorny of a Pygmie. London, 1699, in-4°.

c. The Baris or Barris, which they describe to be much taller than our animal, probably may be -what \ve call a Driil. Tyson, Anat. of a Pygmie , p. 1.

cl. « Sunt in Guineà simiæ, barba procerà canaque et pexà propemodum venerabiles; incedunt « leutè ac videntur præ cæteris sapere; niaximi sunt et Barris dicuntur; pollent maximè « judicio, semel dimrtaxat quidpiam docendi. Veste induti illico bipedes incedunt. Scitèludunt

« fîstulà, cytharà aliisque id genus Fœminæ denique in iis patiuntur menstrua, et mares

« mulierum sunt appetentissimi. » Gassendi, lib. v.

1. Le pygmée, décrit par Tyson, est en effet le même singe que le jocko vu vivant par Buffon ; et ce singe est le chimpanzé. ( Voyez la note 3 de la page 23. )

2. Buffon continue à mêler les deux histoires de l’orang-oulang et du chimpanzé. — Gassendi parle d’un singe de Java : c’est Vorang-outang ; Peiresc parle d’un singe de Guinée : c’est le chimpanzé. — Le lecteur, averti, rapportera au chimpanzé tout ce qui est dit ici du singe de Guinée, et à Vorang-outang tout ce qui y est dit du singe de l’Inde.

marchent sur deux pieds, qui ont plus de gravité et beaucoup plus d’intelligence que tous les autres singes, et qui sont très-ardents pour les femmes. Darcos, et ensuite Nieremberg“ et Dapper^ disent à peu près les mêmes choses du barris, Battel' l’appelle pojî^fo, et assure « qu’il est, dans toutes « ses proportions, semblable à l’homme, seulement qu’il est plus grand; « grand, dit-il, comme un géant; qu’il a la face comme l’homme, les yeux « enfoncés, de longs cheveux aux côtés de la tête, le visage nu et sans poil, « aussi bien que les oreilles et les mains; le corps légèrement velu, et qu’il « ne diffère de l’homme à l’extérieur que par les jambes, parce qu’il n’a « que peu ou point de mollets; que cependant il marche toujours debout; « qu’il dort sur les arbres et se construit une hutte, un abri contre le soleil « et la pluie ; c[u’il vit de fruits et ne mange point de chair; qu’il ne peut « parler, quoiqu’il ait plus d’entendement que les autres animaux; que « quand les Nègres font du feu dans les bois, ces pongos viennent s’asseoir « autour et se chauffer, mais qu’ils n’ont pas assez d’esprit pour entretenir « le feu en y mettant du bois; qu’ils vont de compagnie, et tuent quelque- « fois des Nègres dans les lieux écartés; qu’ils attaquent même l’éléphant, « qu’ils le frappent à coups de bâton et le chassent de leurs bois; qu’on ne «peut prendre ces pongos vivants, parce qu’ils sont si forts que dix « hommes ne suffiraient pas pour en dompter un seul ; qu’on ne peut donc « attraper que les petits tout jeunes; que la mère les porte marchant « debout, et qu’ils se tiennent attachés à son corps avec les mains et les « genoux; qu’il y a deux espèces de ces singes très-ressemblants à l’homme, « le pongo, qui est aussi grand et plus gros qu’un homme, et l’enjoko, « qui est beaucoup plus petit, etc. » : c’est de ce passage très-précis que j’ai tiré les noms de pongo et de/oc/co '. Battel dit encore que lorsqu’un de ces animaux meurt, les autres couvrent son corps d’un amas de branches et de feuillages. Purchass ajoute, en forme de note, que, dans les conversations qu’il avait eues avec Battel, il avait appris de lui qu’un pongo lui enleva un petit Nègre qui passa un an entier dans la société de ces animaux; qu’à son retour, ce petit Nègre raconta qu’ils ne lui avaient fait aucun mal ; que communément ils étaient de la hauteur de l’homme, mais qu’ils sont plus gros, et qu’ils ont à peu près le double du volume d’un homme ordinaire. Jobson assure avoir vu dans les endroits fréquentés par ces animaux une sorte d’habitation composée de branches entrelacées, qui pouvaient servir du moins à les garantir de l’ardeur du soleil'*. « Les singes

a. Nieremberg. Hist. nat. peregr., lib. ix, cap. 44 et 45.

b. Description de l’Afrique, par Dapper, p. 249.

c. Purchass Pilgrims, part, ii, liv. vu, chap. ni. Histoire générale des voyages, t. V, p. 89.

d. Histoire générale des Voyages, t. III, p. 295.

1. Encore une fois, l’orang-outang n’est point en Afrique; mais nous connaissons aujour-

hui deux très-grands singes d’Afrique : le chimpanzé et le gorille. (Voyez la note 1 de la p. 2.)

« (le Guinée, dit Bosman®, que l’on appelle smitten en flamand, sont de « couleur fauve, et deviennent extrêmement grands : j’en ai vu, ajoutec( t-il, un de mes propres yeux qui avait cinq pieds de haut... Ces singes « ont une assez vilaine figure, aussi bien que ceux d’une seconde espèce « qui leur ressemblent en tout, si ce n’est que quatre de ceux-ci seraient à « peine aussi gros qu’un de la première espèce... On peut leur apprendre « presque tout ce que l’on veut. » Gauthier Schoutten ^ dit « que les singes, « appelés par les Indiens orangs-outangs, sont presque de la même figure « et de la même grandeur que les hommes, mais qu’ils ont le dos et les « reins tout couverts de poil, sans en avoir néanmoins au devant du corps; « que les femelles ont deux grosses mamelles; que tous ont le visage rude, « le nez plat, même enfoncé, les oreilles comme les hommes; qu’ils sont « robustes, agiles, hardis; qu’ils se mettent en défense contre les hommes « armés; qu’ils sont passionnés pour les femmes; qu’il n’y a point de « sûreté pour elles à passer dans les bois, où elles se trouvent tout d’un « coup attaquées et violées par ces singes. » Dampier, Froger et d’autres voyageurs assurent qu’ils enlèvent de petites filles de huit ou dix ans, qu’ils les emportent au-dessus des arbres, et qu’on a mille peines à les leur ôter. Nous pouvons ajouter à tous ces témoignages celui de M. de la Brosse, qui a écrit son voyage à la côte d’Angole en 1738, et dont on nous a communiqué l’extrait,.: ce voyageur assure que les orangs-outangs, qu’il appelle quimpezés , « tâchent de surprendre des Négresses ; qu’ils les « gardent avec eux pour en jouir; qu’ils les nourrissent très-bien. J’ai « connu, dit-il, à Lowango une Négresse qui était restée trois ans avec ces « animaux; ils croissent de six à sept pieds de haut; ils sont d’une force « sans égale; ils cabanent et se servent de bâtons pour se défendre ; ils ont « la faee plate, le nez camus et épaté, les oreilles plates, sans bourrelet, la « peau un peu plus claire que celle d’un mulâtre, un poil long et clair- « semé dans plusieurs parties du corps, le ventre extrêmement tendu, les « talons plats et élevés d’un demi-pouce environ par-derrière; ils mar- « client sur leurs deux pieds, et sur les quatre quand ils en ont la fantaisie : « nous en achetâmes deux jeunes, un mâle qui avait quatorze lunes, et « une femelle qui n’avait que douze lunes d’âge, etc. »

Yoilà ce que nous avons trouvé de plus précis et de plus certain au sujet du grand orang-outang ou pongo; et comme la grandeur est le seul caractère bien marqué, par lequel il diffère du jocko, je persiste à croire qu’ils sont do la même espèce ' ; car il y a ici deux choses possibles : la première, que le jocko soit une variété constante, c’est-à-dire une race beaucoup plus petite que celle du pongo; à la vérité, ils sont tous deux du même cli-

a. Voyage de Guinée , par Bosman, p. 2S8.

h. Voyage de Gant. Schoutten. Amsterdam, 1707 , iii-l2.

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