‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 2)Chapitre 83 sur 392 · SAPAJOUS · texte numérisé non relu

SAPAJOUS

ADDITION A l’article DE l’ALOUATE. *

Le grand sapajou que nous avons appelé alouafe, et qu’on nomme à Cayenne singe rouge, est désigné aussi assez communément , ainsi que l’ouarine, par la dénomination de singe hurleur. L’alouate diffère de l’ouarine par la couleur, et par quelques caractères qu’on pourrait attribuer à la différence des contrées qu’ils habitent. L’ouârine ou le hurleur noir, quoique fort commun au Brésil, ne se trouve point à la Guiane, et nous n’avons pu nous en procurer un individu. L’alouate ou le hurleur rouge est au contraire très-rare au Brésil , et très-commun dans les terres voisines de Cayenne.

Ce grand sapajou avait vingt-trois pouces et demi de longueur, et peutêtre un pouce ou deux de plus, parce que la peau en est fort desséchée. La face est sans poil, le nez est aplati, les narines sont larges, les joues garnies sur les côtés de poils fauves et clair-semés, avec de grands poils noirs au-dessus des yeux, et il y a quatre dents incisives au-devant de chacune des mâchoires; les supérieures sont plus grosses et plus larges que les inférieures. Il y a aussi deux canines qui sont fort grosses à la base; et entre les incisives et les canines supérieures, de même qu’entre les canines et les mâchelières inférieures, il se trouve un espace vide dans lequel la dent canine de la mâchoire opposée entre lorsque la bouche se ferme. Nous n’avons pu voir les dents mâchelières ^ à cause du dessèchement de la peau. Ce que ce sapajou a de particulier, outre sa grande taille, ce sont de longs poils d’un roux foncé sur les côtés de la tête et du cou, qui lui forment comme une grande barbe sous le menton. Il a les jambes

1. Ces Additions font partie du VII® volume des Suppléments de l’édition in-4® de l’Imprimerie royale, volume publié en 1789.

* Voyez la nomenclature de la page 137.

2. Les sapajous ont quatre incisives, deux canines, et douze molaires à chaque mâchoire , trente-six dents en tout.

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ît les bras fort courts relativement à la longueur de son corps. Les bras, lepuis l’épaule au poignet, n’ont que dix pouces neuf lignes, et les cuisses fit les jambes, jusqu’au talon, onze pouces huit lignes. La main, depuis le poignet jusqu’à l’extrémité du plus long doigt, a quatre pouces j et le pied cinq pouces deux lignes depuis le talon jusqu’au bout du plus long doigt. Le dedans et le dessous des pieds et des mains est une peau nue, et le dessus est couvert de petits poils d’un brun roux. Le corps est trèsfourni de poils, surtout aux épaules, où ils sont le plus longs, et ont jusqu’à deux pouces six lignes de longueur, tandis que le poil du corps n’a que treize ou quatorze lignes. Les bras sont bien couverts de poils sur leurs parties extérieures, mais leur partie intérieure est presque sans poil, et nous ne savons si ce manque de poil ne vient pas d’un défaut de cette peau desséchée. La couleur générale du poil de ce sapajou l’a fait nommer singe rouge, parce qu’en effet il paraît rouge par l’opposition des couleurs des différents endroits où le poil est d’un roux brûlé, mêlé de teintes brunes roussâtres, et cette couleur domine sur la barbe, sur la tête et sur l’intérieur des cuisses. Les bras, depuis le coude jusqu’au poignet, sont d’un brun roux très-foncé qui domine sur le fauve au dedans du bras, lequel est néanmoins d’un fauve plus foncé que celui du corps. Le poil, sous le ventre, est du même fauve que sur les reins, mais sur la partie de la poitrine voisine du cou il est mélangé de poils noirs plus longs que ceux du ventre. La queue est longue d’un pied sept pouces et demi sur un pouce neuf lignes de diamètre à l’origine; elle va toujours en diminuant de grosseur, et n’est revêtue par-dessous que d’une peau sans poil sur une longueur de dix pouces vers l’extrémité, ce qui démontre que l’animal s’en sert pour s’attacher et s’accrocher, ou pour prendre les différentes choses qu’il veut amener à lui, comme le font les autres sapajous qui tous, à l’exception de l’ouarine, sont plus petits que celui-ci : au reste cette queue, dont la peau est très-brune, est couverte en dessus de poils d’un roux brun.

On épie où l’on poursuit ces animaux à la chasse, et la chair n’en est pas absolument mauvaise à manger, quoique toujours très-dure. Si l’on ne fait que les blesser sur un arbre ils s’attachent à une branche par leur longue queue, et ne tombent à terre que lorsqu’ils sont morts; quelquefois même ils ne se détachent que plus de vingt-quatre heures après leur mort; la contraction dans les muscles qui replient le bout de la queue se conserve et dure pendant tout ce temps.

Ces gros sapajous mangent de différentes espèces de fruits. Ils ne sont pas féroces, mais ils causent de l’épouvante par leurs cris réitérés et presque continuels qu’on entend de fort loin, et qui leur ont fait donner le nom de hurleurs. Ils ne font qu’un petit que la mère porte sur le dos, et prend entre ses bras pour lui donner à teter. Ceux qu’on élève dans les maisons j ont l’air triste et morne, et ne font point ces gentillesses qu’on nomme |

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L’ALOUATE.

communément des singeries; ils portent ordinairement la tête basse et ne se remuent qu’avec lenteur et nonchalance ; ils s’accrochent très-souvent avec le bout de leur queue, dont ils font un, deux ou trois tours, selon qu’ils veulent être plus ou moins fortement attachés. L’état de domesticité change leur humeur et influe trop sensiblement sur leurs habitudes naturelles, car ils ne vivent pas longtemps en captivité; ils y perdent leur voix ou du moins ils ne la font jamais entendre, tandis qu’en liberté ils ne cessent de hurler : on entend leur cri plusieurs fois par jour dans les habitations voisines des forêts ; leur carillon lugubre dure souvent quelques heures de suite. C’est ordinairement à deux heures après minuit qu’ils commencent à hurler ou crier, et ce cri, qui retentit au loin, se fait d’une manière singulière. Ils inspirent fortement et pendant longtemps l’air qu’ils rendent ensuite peu à peu, et ils font autant de bruit en l’inspirant qu’en le rendant; cela dépend d’une conformation singulière dans l’organe de la voix. Vers le milieu de la trachée-artère on trouve une cavité osseuse qui ressemble par sa forme extérieure au talon d’un soulier de femme ; cette cavité osseuse est attachée par des ligaments membraneux qui l’environnent; l’air, poussé des poumons par la trachée-artère dans cette cavité, passe en montant par un canal membraneux, épais et sinueux, se rétrécissant et s’ouvrant en manière d’une bourse à cheveux : c’est à l’entrée et à la sortie de ce conduit membraneux que l’air éprouve toutes les modifications qui forment les tons successifs de leur forte voix. Les femelles ont un organe osseux comme les mâles.

Un observateur, qui a vu et nourri quelques-uns de ces animaux à Cayenne , m’a communiqué la note qui suit ; « Les alouates habitent les « forêts humides qui sont près des eaux ou des marais. On en trouve com- « munément dans les îlets boisés des grandes savanes noyées, et jamais « sur les montagnes de l’intérieur de la Guiane. Ils vont en petit nombre, « souvent par couples et quelquefois seuls. Le cri, ou plutôt le râlement « effroyable qu’ils font entendre, est bien capable d’inspirer de la terreur ; « il semble que les forêts retentissent des hurlements de toutes les bêtes « féroces rassemblées. C’est ordinairement le matin et le soir qu’ils font ce « bruit; ils le répètent aussi dans le cours de la journée et quelquefois « pendant la nuit. Ce râlement est si fort et si varié que l’on juge souvent « qu’il est produit par plusieurs de ces animaux, et l’on est surpris de n’en (( trouver que deux ou trois, et quelquefois de n’en voir qu’un seul. « L’alouate vit rarement longtemps en captivité. Le mâle est plus gros que « la femelle; celle-ci porte son petit sur son dos.

« Rien n’est plus- difficile à tuer que ces animaux; il faut leur tirer plu- « sieurs coups de fusil pour les achever, et tant qu’il leur reste un peu de « vie, et quelquefois même après leur mort, ils demeurent accrochés aux « branches par les pieds et la queue. Souvent le chasseur s’impatiente de

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« perdre son temps et scs munitions pour un aussi mauvais gibier; car, « malgré le témoignage de quelques voyageurs, la chair n’en est pas bonne; « elle est presque toujours d’une dureté excessive , aussi est-elle exclue de « toutes les tables : c’est uniquement le besoin et la privation des autres « mets qui en font manger aux habitants peu aisés et aux voyageurs. »

J’ai dit que j’ignorais si les femelles ouarines étaient sujettes à l’écoulement périodique, et que je présumais qu’il n’y avait que les singes, les babouins et les guenons à fesses nues qui fussent sujettes à cet écoulement. Cette présomption était peut-être bien fondée, car M. Sonnini de Manoncourt dit s’être assuré qu’aucune femelle, dans les grands et les petits sapajous, et dans tous les sagouins, n’est sujette à cet écoulement. Il a remarqué de plus qu’en général les sapajous et les sagouins vivent en troupes dans les forêts, qu’ils portent sur le dos leurs petits qui les embrassent étroitement, et que lorsque l’on tue la mère, le petit tombant avec elle se laisse prendre; c’est même, selon lui, le seul moyen d’en avoir de vivants.

Nous pouvons ajouter à ces observations que la plupart de ces animaux, tels que l’alouate, l’ouarine, le coaïta, etc., ont une physionomie triste et mélancolique, et que néanmoins les mâles marquent assez insolemment beaucoup de désir pour les femmes.

A l’égard de l’organe de la voix de ces sapajous hurleurs , M. Camper, très-savant anatomiste, qui s’est occupé de la comparaison des organes vocaux dans plusieurs animaux, et particulièrement dans les singes, m’écrit au sujet de l’alouate dans les termes suivants “ ;

«J’ai trouvé dans le quinzième volume de votre excellent ouvrage sur « l’histoire naturelle la description d’un os hyoïde, qui appartient à l’a- « îouate, et de près de huit pouces de circonférence, etc.

« Mon ardeur pour disséquer cet animal fut d’autant plus animée, que « vous me paraissiez beaucoup désirer de connaître la conformation sin- « gulière de celte partie.

« M. Vicq-d’Azyr eut la bonté de me faire voir deux os pareils, lorsque « j’étais à Paris, en 1777; le plus grand de ces os avait un peu plus de

« huit pouces de circonférence et je le dessinai avec empressement

« Je vis bien que la caisse osseuse, quoique très-mince, était la base de la « langue ; j’y distinguai même les articulations qui avaient servi aux cornes « de cet OS; mais je ne comprenais rien de sa situation, ni de sa connexion « avec les parties voisines

« Curieux de connaître un animal si extraordinaire, je fis des recherches « pour le trouver, mais personne, même dans toute la Hollande, ne pos- « sédait ce singe, quoique nous soyons très à portée de l’avoir de Surinam

a. Lettre écrite par M. Camper à M. de Baffon, datée de Klein-lankum , le 15 novembre 1778.

L’ALOÜATE.

« et de nos autres colonies de la Guiane, où il se trouve en très-grand «nombre; cependant je le trouvai à la fin, au mois d’octobre de cette «année 1778, à Amsterdam, chez M. le docteur Clokner, naturaliste « célèbre, dont vous connaîtrez le mérite par les additions que M. le pro- « fesseur Allamand a ajoutées à l’édition hollandaise de voire ouvrage.

« Retourné en Frise à ma campagne, je me mis en devoir de satisfaire « ma curiosité en disséquant l’organe delà voix de cet animal singulier... « et je vais, Monsieur, vous faire part de mes observations à ce sujet, en « vous envoyant la copie de mes dessins anatomiques, afin de vous donner « avec plus de précision une idée de la structure de cette partie intéres- « sanie.

«L’animal avait depuis l’occiput jusqu’à l’origine de la queue quinze « pouces de longueur, et douze pouces depuis la mâchoire inférieure, vers « l’os pubis. La queue était longue de vingt-deux pouces, y compris la « partie prenante, qui l’était de dix.

Pieds. Pouces. Lignes.

« Largeur de la tète depuis l’occiput jusqu’à l’extrémité du museau » 4 6

« Largem’ de la mâchoire inférieure » 2 »

« Longueur de l’os du bras » 6 »

« Longueur du cubitus » 5 G

« Longueur de la paume de la main » l 6

« Longueur des doigts » 2 3

O Longueur des cuisses » 6 »

« Longueur des jambes » 6 »

« Longueur de la plante du pied » 3 6

« Longueur des orteils » 1 6

« La couleur du poil et la forme de toutes les parties du corps et des « membres étaient comme vous les avez décrites.

« Les dents incisives sont très-petites, ainsi que les canines, et le museau « est assez court.

« Les quatre premières figures représentent l’organe de cet alouate; la « cinquième, l’os hyoïde dont M. Yicq d’Azyr m’a fait présent.

« La première et la seconde donnent les glandes et les muscles du cou , « la tête étant couchée sur la table. Toutes ces parties sont de grandeur « naturelle.

« Dans la troisième et la quatrième figure on voit l’organe de la voix en « profil, et détachée du cou. J’ai donné, autant que je l’ai pu , les mêmes « caractères aux parties analogues, afin d’éviter la confusion.

« Dans les babouins, j’ai trouvé que la base de l’os hyoïde était aussi « creuse, mais beaucoup moins; la poche membraneuse, au contraire, est « très-considérable dans ces animaux, et forme un boursouflement au cou « quand ils crient. La racine de l’épiglotte est perforée dans ceux-ci comme « dans le pithèque. Dans les orangs-outangs l’os hyoïde est .semblable au

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« nôtre; ils ont cependant deux poches membraneuses d’une grandeur « considérable qui descendent quelquefois sur l’os de la poitrine, sur les « os du bras, jusque vers le dos au-dessus des omoplates ; chaque poche a « alors son orifice distinct au-dessus de la fente de la glotte. La modulation « de la voix est donc impossible dans ces animaux*.

« Mais ce qui m’a paru fort extraordinaire, c’est l’organe de la voix « dans le renne, qui est en tout conforme à celui des babouins, comme je « l’ai déjà indiqué dans mes observations sur le renne.

« Comme l’alouate que j’ai disséqué avait déjà changé ses dents, il paraît «avoir acquis sa grandeur naturelle; mais en comparant le grand os du « cabinet du Roi, et celui qui est dans le cabinet de M. Yicq-d’Azyr, dont « l’orifice est simple et sans éminences pointues; il paraît qu’îl y a deux « espèces d’alouates, et que la seconde est très-probablement près de deux « fois plus grande que celle dont nous venons de donner la description : « la grandeur de la caisse osseuse semble autoriser cette conjecture. Le « corps sera donc de deux pieds et demi, ce qui fait pour un tel animal « déjà une taille gigantesque, surtout lorsqu’il se tient debout sur ses deux « jambes postérieures, longues aussi de deux pieds et demi. »

Cette dernière réflexion de M. Camper est très-juste ; car il y a des alouates et des ouarines qui ont plus de cinq pieds lorsqu’ils sont debout, et il est à désirer que ce célèbre anatomiste réunisse dans un seul ouvrage toutes les observations qu’il a faites sur les organes de la voix et de l’ouïe, et sur la conformation de plusieurs autres parties intérieures de différents animaux.

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A l’article du COAÏTA. 2

M. Vosmaër dit, page 5 de la description qu’il a faite de cet animal, qu’il est étonné que M. de Ruffon ôte à la plus grande partie d’un genre d’animaux aussi connus que les singes, l’ancien nom de singe qu’on lui donne partout. La réponse est aisée : je ne leur ai point ôté le nom général de smges, mais je l’ai seulement affecté de préférence aux espèces de ces animaux qui n’ayant point de queue, et marchant sur leurs deux pieds, ressemblent le plus à l’homme; et ce n’est que pour distinguer les différents genres de ces animaux, que je les ai divisés par cinq noms génériques, savoir : les singes, les babouins, les guenons, les sapajous et les sagouins,

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